mardi 23 avril 2024

PEUT-ON TRAITER LES ANIMAUX COMME DES MACHINES ?

 

PEUT-ON TRAITER LES ANIMAUX COMME DES MACHINES ?


 

PREAMBULES AU SUJET DE REFLEXION :

En général, sur l’animal :

https://www.youtube.com/watch?v=IET1ak_Wtv0

Cette intervention veut mettre en avant le propre de l’homme. Celle qui suit est véganiste (pour le respect des animaux en faisant disparaître toute souffrance due à l’homme)

https://www.youtube.com/watch?time_continue=9&v=5M86C7J71M8&feature=emb_logo

Cette intervention veut mettre en avant une éthique respectueuse de l’animal.

On peut défendre une position de bon sens pour éviter les néfastes de la consommation de viande sur les équilibres écologiques :

https://www.youtube.com/watch?time_continue=1&v=nVydgG2DFU0&feature=emb_logo

Notre sujet se demande au fond si les animaux ont une intériorité, c’est-à-dire une vie intérieure psychique.

Il est intéressant de s’intéresser à ce que des autres cultures que nos cultures occidentales valorisent avec l’ethnologie. Ecoutons Philippe Descola :

https://www.youtube.com/watch?v=8gdBl1ZVobE


 

INTRODUCTION AU SUJET

 

Analyse problématique :

 

A partir de « Peut-on » :

Est-il possible de traiter les animaux comme des machines ?

Sens 1 du sujet. C'est une question épistémologique.

 

L'étude du vivant et donc des animaux exigent des modèles. La machine et ses mécanismes est-elle un bon modèle ? Quelle est la force de ce modèle et qu’elles sont ses limites ?

 

Est-il permis de traiter les animaux comme des machines ? Mais nous-mêmes ne serions-nous pas des machines biologiques, juste un peu plus perfectionnées ?

Sens 2 du sujet. C'est une question éthique et morale.

 

Les liens entre sens 1 et sens 2 du sujet :

La connaissance scientifique expérimentale au cœur du sens 1 croise le sens 2 :

1.               La biodiversité du vivant (y compris des animaux) et la sauvegarde de nos écosystèmes met en jeu notre propre sauvegarde ;

2.               L'usage des cobayes nécessaires pour tester des molécules qui serviront de médicaments (l'homme est aussi un animal !). Mais jusqu'où autoriser cet usage de cobayes ?

3.               La science de l'éthologie et les neurosciences nous renseignent sur l'intériorité animale (soit elle la mécanise, soit elle en admet l'intériorité inobjectivable ; par exemple, il y aurait des vécus communs entre l’intériorité animale et la nôtre comme le plaisir et la souffrance) ; dès lors, c'est en fonction de celle-ci qu’une morale et donc un droit vis-à-vis de l'animal se conçoit.

 

[Repérer des contradictions, des débats :]

Si d’emblée on serait tenté de penser que les animaux ne doivent pas être traités comme des machines, car nous avons des relations affectives et empathiques avec nos animaux domestiques. Néanmoins, ce qui nous retient de donner une simple réponse affirmative au sujet est qu'on peut opposer à cette idée le fait que les avancées de la science et du progrès exigent et ont exigé un usage des animaux. En effet, ils ont précédé nos machines et ils sont encore des cobayes nécessaires à notre médecine. Par ailleurs, comme dans tout écosystème avec des proies et des prédateurs, il y a interdépendance entre l'homme et certaines espèces. Pouvons-nous ne plus tuer certaines espèces qui seraient invasives faute de prédateur ? Pouvons-nous interrompre notre consommation carnée et participer à la disparition d'espèces animales qui existent du fait de notre domestication ? Mais comment concilier ceci avec une empathie pour la souffrance animale qui suppose de les respecter dans leur intégrité ?

 


 

Plan avec les TC (Transition Critique):

I – La machine est-elle un bon modèle de connaissance de l'animal ?

A – Le modèle cartésien et sa correction leibnizienne. 5

B – Corrections kantiennes. 7

+ Transition : 8

C – Le retour de la machine avec l'IA. 9

+ La thèse fonctionnaliste. 9

+ Pour montrer les limites de cette thèse, John Searle va donner un contrexemple qui s’appelle « La chambre chinoise » : 11

+ Réponse de Dennett à l’objection de Searle sur la chambre chinoise : l’hétéro-phénoménologie : 13

+ Le zombie entre fonctionnalisme et théorie des qualias. 16

+ Conclusion éthique : 17

D - TC : L'intériorité comme vécu est premier. 19

II – Le modèle moral déontologique nous invite à ne pas traiter les êtres vivants et les animaux seulement comme des moyens contrairement à la plupart des machines, mais il garde des limites. 20

A – Déontologie de la responsabilité et respect de la biodiversité comme respect de l'humanité. 21

Une limite de ce raisonnement : 23

B – Déontologie comme respect de l'individuation de la liberté. 24

C - TC : Limites : 26

III – Le modèle utilitariste antispèciste, malgré ses limites, nous invite à ne pas traiter les animaux comme des machines insensibles. 26

A- Les dilemmes moraux animaux/humains nécessitent  une approche utilitariste. 26

Voici une présentation de la morale utilitariste : 26

Voici des dilemmes qui questionnent cette morale : 27

Objections au véganisme intégriste : 28

Réponse : 28

B – Dilemmes. 28

Expérience de pensée 1 : 29

Expérience de pensée 2 : 29

C – le respect de l’altérité de l’autre individu qu’est chaque animal dans sa singularité - Corine Pelluchon. 29

Conclusion. 30

 

 

 

I – La machine est-elle un bon modèle de connaissance de l'animal ?

 

A – Le modèle cartésien et sa correction leibnizienne.

 

La vidéo la plus précise sur l’animal-machine de Descartes :

https://www.youtube.com/watch?v=aa6AA6wUmKg

Voici Descartes dans le texte :

Discours de la Méthode (1637), Ve partie. Œuvres et lettres, La Pléiade, pp. 164-165 :

« [...] ceux qui, sachant combien de divers automates, ou machines mouvantes, l'industrie des hommes peut faire, sans y employer que fort peu de pièces, à comparaison de la grande multitude des os, des muscles, des nerfs, des artères, des veines, et de toutes les autres parties qui sont dans le corps de chaque animal, considéreront ce corps comme une machine qui, ayant été faite des mains de Dieu, est incomparablement mieux ordonnée et a en soi des mouvements plus admirables qu'aucune de celles qui peuvent être inventées par les hommes.

 

Et je m'étais ici particulièrement arrêté à faire voir que, s'il y avait de telles machines qui eussent les organes et la figure extérieurs d'un singe ou de quelque autre animal sans raison, nous n'aurions aucun moyen pour reconnaître qu'elles ne seraient pas en tout de même nature que ces animaux ; au lieu que, s'il y en avait qui eussent la ressemblance de nos corps et imitassent autant nos actions que moralement il serait possible, nous aurions toujours deux moyens très certains pour reconnaître qu'elles ne seraient point pour cela des vrais hommes. Dont le premier est que jamais elles ne pourraient user de paroles ni d'autres signes en les composant, comme nous faisons pour déclarer aux autres nos pensées. Car on peut bien concevoir qu'une machine soit tellement faite qu'elle en profère quelques-unes à propos des actions corporelles qui causeront quelques changements en ses organes, comme si on la touche en quelque endroit, qu'elle demande ce qu'on veut lui dire; si en un autre, qu'elle crie qu'on lui fait mal, et choses semblables ; mais non pas qu'elle les arrange diversement pour répondre au sens de tout ce qui se dira en sa présence, ainsi que les hommes les plus hébétés peuvent faire. Et le second est que, bien qu'elles fissent plusieurs choses aussi bien ou peut-être mieux qu'aucun de nous, elles manqueraient infailliblement en quelques autres, par lesquelles on découvrirait qu'elles n'agiraient pas par connaissance, mais seulement par la disposition de leurs organes. Car, au lieu que la raison est un instrument universel qui peut servir en toutes sortes de rencontres, ces organes ont besoin de quelque particulière disposition pour chaque action particulière ; d'où vient qu'il est moralement impossible qu'il y en ait assez de divers en une machine pour la faire agir en toutes les occurrences de la vie de même façon que notre raison nous fait agir. Or, par ces deux mêmes moyens, on peut aussi connaître la différence qui est entre les hommes et les bêtes. Car c'est une chose bien remarquable, qu'il n'y a point d'hommes si hébétés et si stupides, sans en excepter même les insensés, qu'ils ne soient capables d'arranger ensemble diverses paroles, et d'en composer un discours par lequel ils fassent entendre leurs pensées ; et qu'au contraire il n'y a point d'autre animal tant parfait et tant heureusement né qu'il puisse être, qui fasse le semblable. Ce qui n'arrive pas de ce qu'ils ont faute d'organes, car on voit que les pies et les perroquets peuvent proférer des paroles ainsi que nous, et toutefois ne peuvent parler ainsi que nous, c'est?à?dire, en témoignant qu'ils pensent ce qu'ils disent ; au lieu que les hommes qui, étant nés sourds et muets, sont privés des organes qui servent aux autres pour parler, autant ou plus que les bêtes, ont coutume d'inventer d'eux-mêmes quelques signes, par lesquels ils se font entendre à ceux qui, étant ordinairement avec eux, ont loisir d'apprendre leur langue. Et ceci ne témoigne pas seulement que les bêtes ont moins de raison que les hommes, mais qu'elles n'en ont point du tout. […] Et on ne doit pas confondre les paroles avec les mouvements naturels, qui témoignent des passions, et peuvent être imités par des machines aussi bien que par les animaux; ni penser, comme quelques anciens, que les bêtes parlent, bien que nous n'entendions pas leur langage; car s'il était vrai, puisqu'elles ont plusieurs organes qui se rapportent aux nôtres, elles pourraient aussi bien se faire entendre à nous qu'à leurs semblables. »

 

B – Corrections kantiennes.

 

- La reproduction (les machines ne se reproduisent pas). Il y a une sélection naturelle, à l’image de la sélection artificielle.

 

- Tout ce qui concerne la maladie. Une machine s’use, tombe en panne. Un vivant tombe malade. Une machine ne s’auto répare pas (même si c'est remis en cause avec l’informatique), alors qu'un vivant peut s’auto réparer. Il peut guérir de lui-même.

 

- Dans le vivant, les êtres vivants sexués ont un vieillissement qui n’est pas l’usure. L’être vivant semble programmé à mourir. Chaque être vivant a comme une loi qui indique quand il va mourir. Les industriels imitent parfois le vivant avec l’obsolescence programmée.

Voici le texte original de Kant sur ces points :

« Dans une montre une partie est l’instrument du mouvement des autres, mais un rouage n’est pas la cause efficiente de la production d’un autre rouage ; certes une partie existe pour une autre, mais ce n’est pas par cette autre partie qu’elle existe. C’est pourquoi la cause productrice de celles-ci et de leur forme n’est pas contenue dans la nature (de cette matière), mais en dehors d’elle dans un être, qui d’après des Idées peut réaliser un tout possible par sa causalité.
C’est pourquoi aussi Dans une montre, un rouage n’en produit pas un autre et encore moins une montre d’autres montres, en utilisant (organisant) pour cela une autre matière ; elle ne remplace pas d’elle-même les parties dont elle est privée et ne corrige pas les défauts de la première formation à l’aide des autres parties ; si elle est déréglée, elle ne se répare pas non plus d’elle-même, toutes choses qu’on peut attendre de la nature organisée. Un être organisé n’est pas seulement une machine – car celle-ci ne détient qu’une force motrice -, mais il possède une énergie formatrice qu’il communique même aux matières qui ne la possèdent pas (il les organise), énergie formatrice qui se propage et qu’on ne peut expliquer uniquement par la puissance motrice (le mécanisme). »
,

KANT, Critique de la faculté de juger (1790), IIe partie, Sect. I, 65. Ed. Vrin

+ Transition :

Mais cette correction de Kant ne disqualifie pas le modèle physico-chimique du vivant, il amende le modèle mécaniste cartésien du vivant. Pour Kant et Descartes, l’âme humaine est un principe en dehors du corps animal. Les animaux ne sont que ce corps mécanique.

Mais, si, au fond, nous n’étions rien d’autre que ce corps animal, juste un peu plus élaboré, ne faudrait-il pas reconsidérer nos rapports aux animaux ? Nos conceptions de la conscience, de l’intériorité en fonction de leur rapport avec le corps (animal) sont essentielles pour déterminer nos conceptions éthiques.

 

C – Le retour de la machine avec l'IA.

 

Voici une vidéo qui résume tout le débat qui suit :

https://www.youtube.com/watch?v=r-RHHrrdbfM&list=PLuL1TsvlrSnd9nkLxP0QprgDUkOs4Lq2f

 

Si nous pouvons associer des sensations cellulaires à des phénomènes physico-chimiques et en déduire à partir de là le passage à des émotions puis à des réflexions, il reste qu’il nous faut expliquer le caractère interne des sensations. Une sensation observée comme phénomène physico-chimique n’est pas une sensation vécue de façon interne.

Si notre conscience et notre intériorité peuvent s’expliquer par notre matérialité, alors pourquoi serions-nous différents des animaux dont l’organisation biologique est d’un modèle presque semblable au nôtre ?

 

+ La thèse fonctionnaliste

 

Cette vidéo de Monsieur Phi présente cette thèse qui affirme que, comme un ordinateur, nous sommes un réseau de fonctions et de programmes interconnectés sur un support matériel :

https://www.youtube.com/watch?v=qyDWSpX3xAk

 

Si on explique l’esprit par la matière, si on arrive à réduire nos pensées à des ensembles complexes et auto-organisés de réactions chimiques et d’influx électriques, on n’aura plus besoin d’absolutiser l’âme humaine. Parce que tout se ramènera à des explications scientifiques, on pourra établir des parallèles entre des états de conscience et des états cérébraux qui en sont les causes en tant que soubassements.

 

Exemple de l’ordinateur :

On peut comparer dans un premier temps l’esprit à un ordinateur. Dans un ordinateur, il y a un hardware (=cerveau) et un software (=esprit). L’informaticien agit au niveau du hardware et l’utilisateur a affaire au software.

 

Software Esprit                /          Utilisateur – sentiment personnel

(Windows)                                          (Langage et sens)

 

Hardware                         /                         Cerveau          

 

 

Langage binaire              /                        Biochimie

 

 

Cette analogie est appelée le modèle fonctionnaliste de la conscience.

 

 

Alan Turing (USA) définit un critère qui permet de déterminer quand on aura atteint l’intelligence artificiel (I.A.) :

 

Si un homme dialoguant par téléphone ou par radio, ne sait plus si il dialogue avec une machine ou un être humain et qu’il s’agisse d’une machine alors on aura atteint l’intelligence artificielle. Pour que le test soit concluant, il faut une personne humaine qui dialogue vraiment : qui soit dans un échange d’informations, d’émotions, etc.

Même si on avait affaire à l’impression d’un véritable dialogue, il n’est pas certain que nous ayons atteint une intelligence artificielle ou plus précisément une conscience artificielle.

 

Voici une vidéo sur le test de Turing et ses limites :

https://www.youtube.com/watch?v=k0vmuYQAkW4

 

+ Pour montrer les limites de cette thèse, John Searle va donner un contrexemple qui s’appelle « La chambre chinoise » :

 

La « chambre chinoise » est une objection au modèle fonctionnaliste de la conscience (version actuelle de l’animal machine de Descartes) par John Searle (USA, 20e siècle) : « La chambre chinoise ».

 


Imaginons quelqu’un enfermé dans une chambre, on lui apprend à manipuler des idéogrammes chinois sans en connaitre la signification. Il manipule les idéogrammes du point de vue de règles structurelles : s’il reçoit tel ou tel idéogramme, il doit donner tel ou tel idéogramme. Alors qu’il est enfermé dans sa chambre, un chinois lui transmet une série d’idéogrammes et il lui renvoie une série en suivant les règles de manipulation.


Voici une vidéo en anglais résumant cet argument :

https://www.youtube.com/watch?v=TryOC83PH1g

 

Ce que signifie « la chambre chinoise », c’est qu’il y a une différence entre manipuler des signifiants selon des règles et comprendre le signifié de ces signifiants.

Pour comprendre cette distinction signifiant/signifié, voici une vidéo :

https://www.youtube.com/watch?v=Wd1yaqDZ1fE

 

Ainsi on peut manipuler le signifiant de l’émotion sans avoir le signifié social de cette émotion : d’ailleurs, ceci est souvent le cas pour les enfants.

A propos de la distinction signifiant/signifié : les mots bœuf en français et beef en anglais sont des signifiants et l’animal lui-même, le bœuf/beef désigné par les mots, est le signifié.

Les animaux ont des formes de langage où la distinction signifiant/signifié

John Searle pointe avec cet exemple de « la chambre chinoise » qu’une machine pourrait très bien parler de tristesse sans être capable de l’éprouver et sans empathie (= pas de conscience).

John Searle va opposer des datas (=données informatiques) et des qualias (= « données » de la sensibilité = des faits qualitatifs).

Si on modélise la conscience avec une machine, plus particulièrement électronique, il manquera toujours l’intériorité de l’esprit. La pensée n’est pas seulement un calcul, ce n’est pas seulement un enchainement langagier. La pensée présuppose une intériorité, une affectivité. Penser, c’est être dans une auto-affection de soi par soi.

Autre argument : selon Thomas Nagel (USA, 20e s.), on peut parfaitement expliquer biochimiquement l’effet du chocolat, mais on passera à côté du vécu intérieur relatif au fait de manger du chocolat.

 

Mais dès lors avec Nagel, on peut envisager des intériorités animales diverses derrière des organismes biologiques divers.

On peut se demander ce que ça fait d’être une chauve-souris :

 

 

+ Réponse de Dennett à l’objection de Searle sur la chambre chinoise : l’hétéro-phénoménologie :

Daniel Dennett répond à l’objection de la chambre chinoise. 

 

Il est un éliminativiste. Cette vidéo présente cette approche :

https://www.youtube.com/watch?v=K4lbOEKT5js

 

Habituellement, la phénoménologie s’exerce en première personne par exemple, dans cette approche tous les phénomènes apparaissent à l’intérieur de l’esprit. Le champ visuel du point de vue de la phénoménologie en première personne n’est pas extérieur à nous.

Par exemple, la table apparait dans ma conscience.

Mais pour Dennett, l’apparition même de la table est au fond une interprétation de données extérieures (sense data) par mon cerveau. Ce que nous croyons percevoir consciemment en première personne est le fruit d’une interprétation inconsciente à la première personne, mais connaissable du point de vue de la 3e personne, c’est-à-dire du point de vue scientifique. Autrement dit, un observateur extérieur à mon cerveau voit que mon cerveau interprète les données visuelles reçues par l’œil avant que j’ai conscience de la table en première personne. L’hétéro-phénoménologie va insister sur l’idée que la conscience en première personne est toujours précédée par une interprétation cérébrale des données matérielles. Pour Dennett, la conscience pure, l’intériorité pure est une illusion liée à une complexité de multiples interprétations cérébrales qui, à un niveau supérieure de complexité, deviennent des auto-interprétations. Le cerveau traite l’information issue des longueurs d’onde visuelle, il les transforme en information électrique dans les terminaisons cérébrales présentes au fond des yeux. Mais pour rendre compte de ces données, il y a un premier travail inconscient d’interprétation. Elles sont regroupées en paquets en ce qui nous semble des couleurs et des formes juxtaposées. Ces informations sous cette forme sont alors traitées par ce système d’auto-interprétation de soi qu’est la conscience.



Notre réflexion a beau voir qu’il s’agit ici d’une illusion : les barres rouges sont parallèles. Cependant, notre interprétation inconsciente continue de la produire visuellement. Il y a bien la fonction réflexive qui analyse le produit erroné de la fonction visuelle.

 

En phénoménologie, il y a l’affirmation d’un point de vue radical en première personne. Tout se voit à l’intérieur de notre conscience, la conscience précède le fait de la matière, et la pensée « je ». Cette position est par exemple celle de Platon, Plotin, Douglas Harding.

 

Hétéro-phénoménologie : le point de vue à la troisième personne expliquerait le « je » voire le point de vue de la conscience en première personne. On se regarde soi-même comme de l’extérieur, mais l’esprit est dans la matière, il est le produit du cerveau. « Je suis » en première personne est une illusion, puisque tout est matière. Dans la matière, il y a juste une capacité à s’auto-analyser qui fait la conscience. L’énergie, la matière fait la conscience pour Dennett ou Marx.

 

En faveur de l’hétéro-phénoménologie, on peut remarquer que l’énonciation verbale en troisième personne précède l’énonciation d’une conscience en première personne. On cherche à comprendre le point de vue des autres avant de se constituer un point de vue personnel. Quand on étudie le développement de l’enfant, avant de dire « je », l’enfant parle de lui à la troisième personne. Peut-être qu’un ami imaginaire est un reliquat du passage de la troisième personne à la première personne. Il laisse donc dernière lui son ami imaginaire. Se parler à soi-même montre qu’on se parle comme à une troisième personne.

 

+ Le zombie entre fonctionnalisme et théorie des qualias.

La science pourrait éviter le délire du sens en expliquant le comment. La conscience dans laquelle s’effectue le sens pourrait être expliquée elle-même. Les lois de la matière serraient la seule clef du sens.

L’hétéro-phénoménologie de Daniel Dennett, pour expliquer la conscience essaie de prouver que la conscience en première personne est toujours un effet de la réalité corporelle en 3e personne.

Dennett, par l’hétéro-phénoménologie, veut suggérer que l’évolution de la conscience se ramène à celle de la matière qui s’auto-interprète.

Seulement on pourrait être une machine biologique auto-interprétante sans qualia, sans vécu comme un zombie. Le zombie extérieurement a tout de l’être humain hormis qu’il n’est pas pourvu de vécus intérieurs.

 

François Loth résume l’argument :

« Les zombies, répliques fonctionnelles des êtres humains, auraient malgré tout des cerveaux comme les nôtres. Ils parleraient politique, se rendraient à des expositions de peinture, se plaindraient de maux de tête, etc. Ils seraient seulement « entièrement dans le noir à l’intérieur » (Chalmers 1996, p. 96). Cependant, dans la mesure où ils se comporteraient exactement comme nous, rien ne les empêcherait de discuter des qualités spécifiques de la conscience – voire de laisser un commentaire sur un blog parlant de la conscience.

En imaginant une créature qui satisfasse la conception fonctionnaliste de la douleur, nous n’imaginons pas une créature qui serait anesthésiée. Pour le fonctionnaliste ou l’adversaire du fonctionnaliste, une créature anesthésiée n’éprouve pas de douleur. Il s’agit plutôt d’imaginer une créature qui se comporte exactement comme nous le faisons lorsque nous éprouvons une douleur. La créature se plaint, tente de fuir lorsqu’elle est soumise à la douleur, et paraît souffrir comme nous le faisons. Les connexions causales, donc le comportement de la douleur, sont présentes. Ce qui échappe au zombie, c’est le côté interne de la douleur, son aspect qualitatif. »

 

Voici une vidéo de Michel Bitbol sur le zombie en philosophie et en neurobiologie :

https://www.youtube.com/watch?v=FlcibsJoF-Q&t=175s

 

On peut aboutir à une position panpsychiste, telle celle de David Chalmers :

https://www.youtube.com/watch?v=uhRhtFFhNzQ

 

Alors la conscience et son intériorité serait commune à tous les êtres. Nous ne pouvons ignorer que des systèmes de repérage de la douleur ou des systèmes biologiques apparentés à la peur, au désir et au plaisir sont forcément liés à des êtres qui en ont conscience.

 

+ Conclusion éthique :

 

En tant qu’êtres vivants, nous sommes des machines avec une intériorité. Nous devons étendre l'éthique aussi bien aux animaux qu'à nous-autres, machines cérébrales et corporelles, qu’elles aient ou non une intériorité illusoire !!!!

 

Les liens entre les animaux et l’homme posent aussi des questions.

Voici ce que nous dit la science au sujet de degrés de manifestation de conscience dans le vivant :



 

D - TC : L'intériorité comme vécu est premier.

 

On ne peut pas simplement évacuer le vécu de l’angoisse, de la peur, de la souffrance psychique et de la douleur ?

L’ordinateur Hall de 2001 l’Odyssée de l'espace est de la SF, mais l'expérience de pensée nous invite à la question : a-t-il de l'angoisse devant sa probable disparition ? La thèse matérialiste suppose que nous devrions respecter des machines en fonction de leur degré d’intériorité.

Voici un extrait de ce film de Stanley Kubrick qui pose la question de la limite entre l’arrêt d’une machine et le meurtre d’une conscience, même si cette machine a été meurtrière :

https://www.youtube.com/watch?v=JGDw9EBc2pw

Remarques pour développer sa culture cinéphile :

https://www.youtube.com/watch?v=BWIih0fzt4M

Un zombie ne souffre pas, nous dira-t-on !

Mais où est la frontière entre du vivant zombie (un steak in vitro) et du vivant capable de perception ? Si nous-mêmes sommes des zombies qui s’illusione une intériorité et qui estiment devoir valoriser des valeurs morales, ne devrions-nous pas respecter les zombies animaux

Ainsi sans répondre complétement au débat matière-esprit. Nos connaissances amènent à trois hypothèses :

- soit ce sont seulement les échanges matériels qui causent l’intériorité (la thèse fonctionnaliste et matérialiste),

- soit toute la matière est conscience et que son organisation la manifeste de plus en plus individuée (panpsychisme)

- soit on suppose qu’il y a des dimensions de l’intériorité qui demeurent en dehors de la matière et dont le biologique est un récepteur (spiritualisme comme celui de Platon).

Dans les trois cas, le substrat matériel de la conscience et de l’intériorité nous dit quelque chose de l’intériorité et de la conscience des animaux.

C’est là l’erreur scientifique de l’analyse de Descartes.

En outre, dans le cas des animaux, hormis leur plan d’organisation, il y a aussi leur comportement étudié par l’éthologie :

https://www.youtube.com/watch?v=6eh1UChRKZA

Frans de Waal est un des éthologues les plus connus :

https://www.youtube.com/watch?time_continue=4&v=GcJxRqTs5nk&feature=emb_logo

 

II – Le modèle moral déontologique nous invite à ne pas traiter les êtres vivants et les animaux seulement comme des moyens contrairement à la plupart des machines, mais il garde des limites.

 

La déontologie kantienne semble incapable de trancher certains cas. Il faut y introduire un calcul de moindre mal.

La déontologie est une morale fondée sur l’examen de la qualité de nos intentions et sur le respect de ces intentions estimées morale dans l’action.

Voici une présentation rapide la morale déontologique de Kant :

https://www.youtube.com/watch?v=H8Ad6FkGxns






A – Déontologie de la responsabilité et respect de la biodiversité comme respect de l'humanité.

 

Le rôle et la fragilité de la biodiversité :

https://www.youtube.com/watch?v=sFCSvD9oCME&t=117s

 

Une « éthique à table » respectueuse de la biodiversité doit se penser. Si nous dévastons la biodiversité s’amenuise, notre propre avenir sera compromis.

La consommation des Poissons sont à limiter ! Baleines, requins, thons rouges, etc. surconsommés disparaîtraient et ceci perturberait durablement l’écosystème océanique.

Des tueries de mammifères qui pourraient disparaître sont au regard de notre propre avenir à proscrire.

Le philosophe Hans Jonas a reformulé la morale déontologique en fonction de ces enjeux écologiques :

https://www.youtube.com/watch?v=5wQ1pfm6GPI&t=216s



Nous devons être des omnivores avec un régime pauvre en viande, car, sinon, nous ne respectons pas la chaîne du vivant et étant 10 milliards bientôt notre avenir humain sera en jeu.

Une limite de ce raisonnement :

Cependant certaines disparitions d’espèces semblent moins dangereuses pour nous que d’autres. La disparition du dodo n’est pas « écosystèmiquement » dramatique ! La disparition de certaines espèces domestiques ne l’est pas non plus ! Nous pourrions cesser d’exploiter des espèces domestiques et les laisser disparaître, puisqu’incapables de s’adapter à la vie naturelle : ceci ne mettrait pas en danger notre avenir !

Quoi qu’il en soit, une telle éthique de la responsabilité nous impose la frugalité. C’est une position qui fait du flexitarisme un devoir moral non contestable dès maintenant :

https://www.youtube.com/watch?v=lMh62y2P0OY


Cette chaîne alimentaire montre en quoi manger de la viande coûte plus cher écologiquement en biodiversité que manger des produits végétaux.  La biomasse utilisée est de plus en plus grande. Cependant, elle explique aussi que nous ne saurions nous passer de carnivores de premiers rangs et deuxième rang pour éviter des surpopulations d’herbivores.

Cette première approche du respect de l’animal est liée à un respect de la biodiversité, mais ceci ne remet pas du tout en cause l’idée que l’homme a une dignité supérieure comme seul agent moral potentiel dans la nature. Le respect au sens fort pour la morale déontologique est dû à la loi morale et donc à l’homme par sa dignité du fait de pouvoir être éventuellement conscient de cette loi morale en lui.

Mais cette approche qui relativise le respect des animaux voire le rejette au nom de la dignité humaine seule existante est peut-être à nuancer, sachant nos découvertes de la partie précédente.

 

 

B – Déontologie comme respect de l'individuation de la liberté.

 

La personne de l'autre ou la mienne ne sont pas seulement un moyen mais aussi une fin. D'où un marqueur comme la politesse.

Par exemple, d’où viennent les différences de respect entre fœtus de moins de 3 mois et bébé ? L'avortement pose la question de l'individuation de la mère et de l'enfant d'abord au sein de la grossesse, puis au sein de sa vie familiale.

Pour comprendre ce cas précis d’enjeu d’individuation, voici une expérience de pensée :

https://www.youtube.com/watch?v=N8Np2TeCZLg

Dans le cas de cette histoire, des gens ont privilégié l’individu qu’est le violoniste virtuose au dépend de l’autre personne qui peut la maintenir en vie.

Il y a ici un parallèle fort avec le dilemme moral de l’avortement.

Réexaminons ce dilemme de la personne qui se réveille son corps servant d'organisme de secours à une autre personne sans son consentement préalable. N'est-ce pas injuste ? La voici confrontée au dilemme de voir sa vie largement inféodée à cette situation pour ne pas tuer cette personne ou de défendre malgré tout sa liberté et sa dignité contre ceux qui l'ont mise dans cette situation quitte à compromettre la vie de cette personne.

 

Certains religieux estiment que se défaire d'un fœtus est un meurtre, mais ils ont en même temps une conception de la sexualité très restrictive pour les femmes. Celles-ci n’ont pas le droit à une liberté sexuelle (et cette absence de liberté peut aller jusqu’à interdire la contraception) tandis que les hommes hypocritement dans les mondes religieux ont toujours eu accès à la prostitution. Dans un tel univers machiste les femmes n'ont pas le droit à une liberté sexuelle. Le droit à l’avortement qui prolonge le droit à la contraception semble une pièce importante de la liberté de la femme. Cependant, bien entendu, cette liberté n’empêche pas de connaître le dilemme moral d’une grossesse qui empêchera le bien-être ou le choix de préserver cette vie née par accident.

Mais quel lien avec notre sujet sur l’animal ?

En fait le fœtus a une conscience peu développée comme celle du moindre animal. Si le fœtus est une forme de vie avec des perceptions, n'est-ce pas aussi immoral de lui faire du mal autant qu‘à un animal ? Celui qui s’oppose à toute souffrance des vivants ne devrait-il pas s’opposer au droit à l’avortement. Une certaine écologie intégrale chrétienne tient ce type de raisonnement.

L'utilisation de cobayes doit être réglementée en ce sens du respect de l'individuation. Dans quelle mesure telle expérience risque de n'être qu'une pure exploitation ?

Les expériences sur une mouche ne sont pas identiques à celles pratiquées sur un chien. On a rarement des mouches ou des moustiques domestiques faute de relation avec eux.

Dans tous les cas les animaux ne doivent pas souffrir ou être traités comme des choses inanimées.

D'où le Welfarisme… Voici une vidéo sur ce mouvement :

https://www.youtube.com/watch?v=XETM9kEgSZ4

Elle montre astucieusement que la position végane peut être néfaste à l’augmentation du bien-être animal faute d’une stratégie fondée sur le moindre mal.

 

C - TC : Limites :

 

Entre enfant autiste et chimpanzé doué, dans le cas d'un dilemme, où nous pouvons en sauver un mais pas l’autre, qui privilégier ? Considérons ce dilemme dans le cas d’un choix entre un humain adulte mourant et un jeune chimpanzé en pleine forme ?

Il faut affiner le critère du moindre mal en vue de mieux hiérarchiser les impératifs moraux.

 

III – Le modèle utilitariste antispéciste, malgré ses limites, nous invite à ne pas traiter les animaux comme des machines insensibles.

 

A- Les dilemmes moraux animaux/humains nécessitent une approche utilitariste.

 

Voici une présentation de la morale utilitariste :

https://www.youtube.com/watch?v=zrDmiFu85r0&t=349s

 

Voici des dilemmes qui questionnent cette morale :

+ les dilemme du tramway fou :

https://www.youtube.com/watch?v=Ydr-WWpcT70




Creusons :

https://www.youtube.com/watch?v=AZBDMN5wZ-8

Le critère est la diminution de la souffrance globale et/ou l'augmentation du bien-être global.

Manger un animal, s'en vêtir, s'en chausser : c’est une souffrance évitable !

Il ne s’agit pas de défendre un droit au végétarisme ou un devoir de Welfarisme.

Boire du lait, manger des œufs impliquent de la souffrance animale, ce serait alors une action immorale.

S'il faut abolir toute souffrance animale du point de vue moral, alors la position du véganisme est seule morale vis-à-vis des animaux.

Ecoutons Peter Singer, utilitariste antispéciste connu pour son livre La libération animale :

https://www.youtube.com/watch?v=bYDAjC15OTk

Tom Regan, philosophe défend le droit des animaux du point de vue utilitariste, mais se réfère aussi à des arguments vus avec les kantiens :

https://www.youtube.com/watch?time_continue=10&v=1phNCMLZIiE&feature=emb_logo

 

Objections au véganisme intégriste :

Moi, ma femme et mes enfants, nous échouons naufragés sur une île. Sur cette île, seuls sont mangeables des animaux. En mangerons-nous ?

Réponse :

Le critère utilitariste donne une réponse locale selon ce qu'on appelle le critère du moindre mal. Mais selon le critère utilitariste de la moindre souffrance, la réponse végane doit être l'horizon moral global !

On doit en sciences viser à se passer de cobayes pouvant subir des dommages. C'est là encore un idéal global.

 

B – Dilemmes

 

Imaginons plusieurs dilemmes du tramway renouvelés :

Sur une voie, une dizaine d’animaux et, sur une autre voie, un seul homme. Qui sauve-t-on ?

Peut-on jeter le gros bonhomme du pont pour sauver 4 personnes ? Non ! Ceci paraît évident. Cependant s’il s’agissait d’un cheval sur le pont. Pourrait-on jeter un animal comme un cheval pour arrêter le tram fou et sauver 4 personnes ?

La réponse déontologique revient.

L214 une association a produit des vidéos qui dénoncent le caractère insupportable de la souffrance animale dans des abattoirs. Mais ce souci de la souffrance animale peut-il effacer le sens de la souffrance au travail des ouvriers qui y gagnent leur vie ? Car on sait qu’ils sont maltraités et peu considérés.

La nécessité de réguler les troupeaux d'animaux sauvages ou domestiques libérés demeure.

L'omnivore ne peut pas effacer sa part de prédateur carnivore.

L'âme d'un homme n'a-t-elle pas plus de valeur qu'une vie animale ?

Expérience de pensée 1 :

Mon père âgé a passé sa vie à être un éleveur, il m'offre à manger une poule Welfare bio maison. Dois-je refuser au nom de mes convictions véganes ? Parmi mes convictions, partager avec lui l'investigation intérieure ne vaut-il pas mieux ? Surtout qu'il devra faire face à la mort bientôt. N'est-ce pas mieux de l’aider à se relier à la transcendance qu’il va devoir embrasser au lieu de remettre en question son monde qu’il va quitter ?

Expérience de pensée 2 :

Un psy détecte un motif inconscient déterminé et non libre dans un soudain renoncement à la viande d’un patient. Sera-t-on sûr de sa guérison sinon en observant ce patient mangeant de la viande sans émotion ?

 

C – le respect de l’altérité de l’autre individu qu’est chaque animal dans sa singularité - Corine Pelluchon

 

Voici une intervention de Corine Pelluchon :

https://www.youtube.com/watch?v=XMN3W3DcslE

Corine Pelluchon a un idéal de respect total de l’animal à l’image des antispéciste, mais elle estime qu’il doit prendre le chemin du Welfarisme pour s’imposer.

« En publiant ce manifeste, la philosophe Corine Pelluchon s’inscrit dans ce mouvement de politisation de la question animale. Elle commence ainsi par rappeler que la façon dont nous traitons les animaux va à l’encontre de l’idée de justice sur laquelle notre société est bâtie. Elle rattache ensuite les revendications des défenseurs des animaux aux grands mouvements historiques d’émancipation, notamment celui de l’abolition de l’esclavage. Puis, elle fait des propositions concrètes qui pourraient, espère-t-elle, faire consensus. L’idée forte de sa stratégie est qu’il faut offrir des compensations financières à ceux qui sont susceptibles d’être lésés par l’arrêt de l’exploitation des animaux.

En dehors de quelques mesures tranchées, comme l’abolition de la corrida, Pelluchon est une adepte des mesures progressives. Par exemple, elle estime qu’il faut encourager le passage de l’élevage intensif à l’élevage extensif avant d’en appeler à son abolition. Le problème est que certains défenseurs des animaux pensent qu’il est plus sensé de demander une abolition immédiate car, selon eux, on ne combat pas l’injustice par des demi-mesures. Il n’est donc pas sûr que la philosophe fasse consensus dans son propre camp, pour ne rien dire du camp adverse. Mais son manifeste a le mérite de lancer ce débat dans l’arène publique… »,

Thomas Lepeltier, Sciences Humaines, 290, mars 2017.

 

Conclusion

La machine n'est pas dotée d’intériorité. L'animal en est doté : il souffre. Il doit donc être une fin morale. Cependant, en termes d'individuation, il y a des hiérarchies et donc un sens plus ou moins fort de la dignité à respecter.

La perfection morale est un horizon dont l'avenir s'inscrit dans un contexte.

C'est une intelligence du cœur suprarationnelle qui doit œuvrer.

 

mercredi 31 janvier 2024

LECON SUR LE BONHEUR - LE DESIR EST-IL LA MISERE DE L’HOMME ? Par Serge Durand

  LECON SUR LE BONHEUR - LE DESIR EST-IL LA MISERE DE L’HOMME ?

Table des matières



LECON SUR LE BONHEUR - LE DESIR EST-IL LA MISERE DE L’HOMME ? 1

Introduction problématique. 1

[Accroche] 1

[Présentation du sujet]

[Analyse problématique]

[Annonce du plan prolongeant la problématique]

Partie I. La bestialité du désir humain est la cause de sa misère.

1 - De la bestialité du désir au simple plaisir d’exister consciemment.

2 - Se libérer de la bestialité de nos désirs vains.

3 - Transition critique : la vacuité bouddhiste approfondit, précise et rend vraiment effective la vigilance réfléchie et le plaisir en repos des Epicuriens comme état de liberté vis-à-vis du désir.

Partie II. Se libérer de la misère du désir dans la vacuité de la conscience.

1 - La misère est due au nœud égocentrique du désir.

2 - La résistance de l’ego. Ses stratégies de divertissement.

3 - Etre libre de la misère du désir ne signifie pas être sans désir.

Partie III. La grandeur du désir érotique humain.

1- Transition critique : se libérer individuellement de la misère du désir n’est pas encore se libérer collectivement de la misère humaine

2 - Eros ou Le paradoxe du manque et de la plénitude avec Platon et Socrate.

3 - Eros et l’élan de joie créatrice – De Platon à Bergson.

Conclusion.



Introduction problématique.

[Accroche] Le désir semble notre condition de vie. Sans désir, ne serions-nous pas tout simplement mort ? 

[Présentation du sujet] Alors peut-on dire que le désir est la misère de l’homme ?

[Analyse problématique] 

Le désir n’est-il pas ce qui émane en l’homme du fait d’être en vie ? [Thèse] Mais il est vrai que le désir humain n’a aucune régulation comportementale autre que nos représentations culturelles contrairement aux animaux qui ont des désirs régulés par des instincts. Ainsi ce qui émane de notre vitalité ne cesse de produire de la bestialité. Cette bestialité nous conduit à l’inhumanité et aux pires catastrophes. La culture parvient à la juguler partiellement : nos désirs n’ont pas naturellement de limites, ils ont une béance qui rend leur satisfaction insatisfaisante. De par sa constitution, le désir serait-il alors la misère de l’homme ? [Antithèse] Néanmoins, se pourrait-il que nous puissions grâce aux désirs atteindre le bonheur qui en est la satisfaction complète ? Ne pourrions-nous pas nous ouvrir à un plaisir en repos, le simple fait d’apprécier consciemment d’être vivant ? Délivrer notre désir de la bestialité sans borne, c’est-à-dire de sa vanité produira en nous le bonheur. Mais cela suffit-il ? [Débat entre thèse et antithèse] Ne faut-il pas, comme les bouddhistes nous y invitent, abolir le désir en mettant fin à la soif de vie ? 

[Annonce du plan prolongeant la problématique] 

Les sagesses hédonistes voient qu’il faut satisfaire le désir dans le but du plaisir de vivre mais avec les bouddhistes, on peut se demander si le plaisir ne porte pas en soi encore l’illusion du désir. Le plaisir est-il la soif de vie autosatisfaite ? N’est-il pas la marque du manque indépassable ? S’il y a quelque chose qui transcende dans nos consciences le désir, mais ne faut-il pas vouloir être libre du désir et de la soif de vie ? Comment se libérer du désir d’être libre ? Comment le bonheur absolu, cette plénitude du néant peut-elle s’illusionner dans une volonté de vivre ? Il y a là des difficultés. Malgré tout, n’y a-t-il pas des traces d’une pure positivité du désir, d’une surabondance au cœur du manque qu’il faut interroger ?



Partie I. La bestialité du désir humain est la cause de sa misère.

1 - De la bestialité du désir au simple plaisir d’exister consciemment.

Le désir n’est pas dans son émergence naturelle source de notre misère. L’homme, par son désir, est en un sens libre de tout besoin. Un animal est le jouet de ses besoins, il ne peut pas s’en passer et quand une situation lui interdit de satisfaire ses besoins, il est comme abattu. Un homme a des désirs naturels nécessaires, mais ce ne sont pas des besoins dictés par un instinct : il peut rester serein même s’ils ne sont pas satisfaits et, à vrai dire, qu’est-ce qui peut empêcher son désir naturel nécessaire de philosopher ? Certes, la nécessité du désir naturel est liée à la qualité de vie et à la santé du corps. Mais un corps malade, affaibli n’empêche pas d’avoir accès à une forme de plaisir liée au simple fait d’être en vie. Notre raisonnement suppose la sagesse possible. Comment s’en rapprocher ?

Epicure s’appuie sur la distinction entre plaisir en mouvement et plaisir en repos. Par notre corps, nous sommes des êtres de la nature. L’animal, qui a satisfait ses besoins, montre un état de bien-être naturel.


Le plaisir en mouvement émerge de la satisfaction d’une satisfaction d’un désir. Epicure observe que si le désir est naturel, c’est-à-dire loin de toute démesure bestiale impossible à satisfaire,  il peut aboutir au plaisir en repos, à un état de bien-être du corps. Cet état serait comme celui éprouvé par les animaux. Celui qui a atteint le plaisir en repos pourra par le souvenir le retrouver présentement ici et maintenant. Il s’agit d’être vigilant afin de jouir du simple plaisir d’exister qu’on aura atteint une fois les désirs satisfaits.



Mais la satisfaction du désir n’est-elle pas problématique ? Tout d’abord certains désirs sont vains : ils ne peuvent être satisfaits et pourtant ils occupent les premières places des préoccupations sociales et nous sommes conditionnés à penser illusoirement qu’ils sont la condition nécessaire de notre bonheur. Ces désirs vains sont la source exclusive de la misère spirituelle de l’homme.











2 - Se libérer de la bestialité de nos désirs vains.



Pour Epicure, dans sa Lettre à Ménécée, il y a trois types de désirs vains : les désirs d’amours passionnels, les désirs de gloire (ou plus humblement de reconnaissance) et enfin les désirs de richesse. Ce sont en fait à la base des appétits naturels qui sont devenus bestiaux. Ces désirs vains sont la corruption du désir naturel, dont la base est des appétits de reconnaissance, d’appropriation ou la libido. 

Le désir de richesse est un désir vain.

La richesse est ainsi la corruption par intempérance du désir naturel nécessaire de satisfaire par des appropriations et un travail les besoins du corps. La richesse est un appétit sans limite car elle va par-delà la satisfaction des besoins naturels et on peut se demander dès lors à partir de quand peut-on être satisfait de sa richesse ? Celui qui commence à s’enrichir sera donc à jamais insatisfait car elle ne génère pas le sentiment d’une sécurité inviolable. Quant au pauvre qui désire s’enrichir et n’y parvient pas, il vivra frustré. Or être pauvre ne signifie pas forcément être dans la misère. Un pauvre a souvent de quoi subvenir à ses besoins essentiels. Par ailleurs même le plus riche peut demain devenir pauvre, il peut tout perdre car d’autres convoitent ses biens. Et même s’il ne peut plus tout perdre, il aura des envieux autour de lui, il ne sera jamais sûr de ses amitiés et encore plus de ses amours. 

Le désir de gloire est aussi un désir vain.

L’appétit de reconnaissance est un désir naturel quand il se cantonne à l’amitié. Mais dès lors qu’on le croit nécessaire, il va se corrompre. Le désir de gloire est la version la plus bestiale du désir de reconnaissance. La satisfaction d’un tel désir est encore plus fluctuante que le désir vain de richesse car elle nécessite de se soumettre au désir de ceux qu’on veut séduire, un artiste n’aura jamais la certitude d’avoir acquis sans retour cette reconnaissance et, s’il réussit, il subira la jalousie, il sera adoré pour son image et il ne se sentira pas aimé pour sa personne. Un tyran aurait-il un sort plus enviable puisque chacun se soumet à ses désirs ? La position du tyran ou du maître nous isole encore plus : plus d’ami, au contraire, partout il y aura des traîtres potentiels. Dernier point, le désir naturel d’amitié érotique se pervertit et devient bestial quand ce désir semble une nécessité et quand, au fond, la sexualité élimine l’amitié. 

L’amour passionnel est donc lui aussi un désir vain. 

Epicure ne rejette pas la sexualité, mais celle-ci pour ne pas nuire à l’obtention d’un plaisir en repos doit être exercée au sein d’une authentique amitié spirituelle. Dans une telle amitié, on n’attend pas de l’autre qu’il fasse ce qui nous plaît, on s’entraide à mieux trouver le plaisir qui nous mènera au plaisir en repos. L’autre n’est pas seulement un moyen ou un objet dans une amitié. Dans une amitié, être libre du désir est au centre. La liberté de l’autre est recherchée. On ne cherche pas à creuser en l’autre l’insatisfaction pour être sûr qu’il s’attache à nous de peur que moins attaché que nous le sommes, il nous quitte. Quand il y a de l’amitié, on cherche authentiquement le bonheur de l’autre. S’il y a une dimension érotique dans une amitié, il arrive parfois qu’elle handicape la progression spirituelle, il est alors légitime de ne pas y enfermer notre amitié.

3 - Transition critique : la vacuité bouddhiste approfondit, précise et rend vraiment effective la vigilance réfléchie et le plaisir en repos des Epicuriens comme état de liberté vis-à-vis du désir.

Epicure considère ainsi, parmi les désirs vains, les craintes infondées. Selon lui, il faut vaincre nos peurs par la raison. Ainsi nous ne devons pas avoir peur de mourir puisque mort, notre matérialité dispersée nous ne sommes plus là pour en ressentir la perte. Mais à vrai dire ne minimise-t-il pas ce qui lie intimement le désir et la peur ? La satisfaction de nos désirs naturels, elle-même, n’est-elle pas hantée par la peur ? Le désir peut-il donc être radicalement satisfait sans devenir libre de ce qui en lui suscite la peur ? Quand le plaisir advient même lors de la satisfaction d’un désir naturel ne subsiste-il pas la peur de le perdre ? L’idée de profiter égocentriquement du présent n’induit-elle pas la crainte de la perte ? Or cette idée ne subsiste-elle pas en filigrane chez de nombreux lecteurs de Epicure ? Pour basculer du plaisir en mouvement au plaisir en repos qui le couronne, ne faut-il pas être libre de tout désir et donc toute crainte égocentrique ? N’est-ce pas ce que Epicure est parvenu à atteindre dépassant ainsi toute attente égocentrique ? Ne faudrait-il pas dès lors compléter sa sagesse pour assurer cette libération du désir, qui comprend une profonde libération de la peur ? N’est-ce pas une soif inextinguible propre au désir, et donc à la peur, qui chaque fois nous fera perdre le plaisir en repos et nous replongera dans notre misère ? Ce que les bouddhistes appellent vacuité de la conscience et qui assure selon eux une libération vis-à-vis du désir et de toute peur n’est-il pas une expansion de la vigilance épicurienne et du ressouvenir du plaisir en repos ?



Partie II. Se libérer de la misère du désir dans la vacuité de la conscience.

1 - La misère est due au nœud égocentrique du désir.

La pensée bouddhiste estime que l’homme est précisément prisonnier de la soif du désir. Cette soif du désir est ce qui impulse un phénomène d’incarnation qui connaîtra les aléas des souffrances et des plaisirs, des désirs et des peurs. Pour le Bouddha nous devons nous libérer des désirs : cette libération est le seul remède à notre misère existentielle.

Le bouddhisme entend nous libérer du désir et de la crainte qui entraînent une succession de plaisirs et de souffrances. Cependant, le Bouddha rejette, proche en cela d’Epicure, une ascèse morbide car il a pu constater qu’elle ne libérait pas du désir. Au fond le désir de vertu ascétique est aussi illusoire que le désir du vice : l’un se nourrit de l’autre pour garder la conscience dans la prison du désir. Pour vraiment se libérer du désir, il faut certes le modérer mais il faut surtout apprendre à le voir comme de l’extérieur en se retirant à l’intérieur de sa conscience par une pratique de la connaissance de soi. 


 

Dans le bouddhisme, cette pratique de la connaissance de soi utilise d’abord la méditation, c’est-à-dire une méthode d’observation de la conscience. Selon le Bouddha si on observe sa conscience, on pourra discerner ce qui ressort des phénomènes impermanents et de sa vacuité. En un sens la conscience est comme un espace vide dans lequel le flux des phénomènes prend place. Par exemple, dans notre espace de conscience du visible, il y a le monde, notre corps et si on dirige notre regard du côté de ce qui regarde, il y a comme un rien de conscience du visible. Celui qui revient à cette vacuité du regard découvre une relaxation, il est moins tendu vers les objets visibles, il est détendu dans cette vacuité et il s’aperçoit qu’elle existe et se prolonge aussi au sein du visible lui-même. Cette vacuité du visible et, plus largement, de toute la perception est comme le zéro qu’on ne perçoit plus quand on lui ajoute quelque chose. Si on considère non plus seulement notre champ de vision mais notre champ de conscience, il apparaît alors que notre égo-centrisme est le nœud le plus solide par lequel nos désirs nous empêchent de réaliser la vacuité de notre conscience. Les techniques spirituelles des différents courants du bouddhisme consistent précisément à dénouer ce nœud par lequel le désir semble si réel alors qu’il n’est qu’une forme phénoménale transitoire dans l’océan de vacuité qui, lui, est toujours dans la paix quoi qu’il s’y passe.

2 - La résistance de l’ego. Ses stratégies de divertissement.

Ceci dit, on peut s’interroger sur le peu de gens qui entreprennent de se libérer de la misère existentielle qui s’attache au désir humain. Et parmi ceux qui évoquent l’épicurisme ou le bouddhisme comme doctrine philosophique, bien peu les mettent en pratique au quotidien et surtout bien peu débouche sur la conscience d’un plaisir en repos ou sur la pleine conscience d’une vacuité. Pascal dans ses Pensées a souligné ce qu’il appelle le divertissement. Se divertir revient à se détourner, à esquiver le fait de notre misère. Pascal perçoit bien que le nœud de la vanité de nos désirs est lié à l’égocentrisme inhérent au moi. Le divertissement préserve le moi d’observer sa propre misère, d’observer la déchéance qui est inscrite dans sa constitution. 



Car Pascal, en tant que chrétien lecteur de la genèse, sait que le désir égocentrique est porteur de mort : c’est un choix toujours déjà fait en nous contre notre propre libération spirituelle qui nous condamne à la mort et à toutes les craintes qui l’entourent. Un bouddhiste, pas plus qu’un épicurien authentique ne craignent la mort car leur authenticité les a menés à vaincre toute attente égocentrique à commencer par celle de vouloir pour leur ego une vie éternelle. Toutes les spiritualités sont unanimes pour nous dire que nous n’échapperons pas à la misère sans passer par une forme de renoncement à nos attentes égocentriques, un renoncement qui dans le christianisme et le bouddhisme implique une mort de l’attachement exclusif de l’ego à lui-même. Au fond l’ego se divertit, il s’invente des buts vaniteux et extérieurs pour éviter de se confronter à sa misère, mais au final ces divertissements ne l’empêcheront pas de connaître la mort, la maladie, la douleur et la souffrance. Le divertissement souvent échoue et l’ennui l’emporte, l’angoisse gagne l’ego, le désir humain révèle sa double nature de vie et de mort. Alors les divertissements consistent à risquer y compris sa vie pour vraiment éviter la misère de l’ennui. D’un point de vue bouddhiste, cette crainte de l’ennui, de la solitude n’est-elle pas au fond une crainte de la vacuité où le nœud de l’ego risque de se dissoudre ? On fait de l’angoisse une maladie alors que peut-être laissée à elle-même dans le champ de conscience, elle pourrait au moins momentanément abolir le fonctionnement de l’ego et laisser entrevoir la substance absolue de la conscience que ce soit une vacuité bouddhiste ou un "Je Suis" transcendant monothéiste. Mais, à vrai dire, Pascal, malgré lui, nous découvre un divertissement de taille : la religion. Au fond la religion, elle-même, lorsqu’elle se propose comme une foi exclusive dans une doctrine du salut, ne risque-t-elle pas d’être comprise comme le moyen psychologique de s’accommoder de la misère du moi espérant que sa foi lui permettra d’être sauvé à la fin ? L’idolâtrie religieuse qui ne considère comme seule vraie sa foi religieuse ne peut-elle pas devenir une forme suprême de divertissement ? Le Bouddha l’a peut-être bien compris quand il refuse de répondre au sujet de l’existence de Dieu. Selon lui, on ne peut pas dire intellectuellement qu’il existe ou qu’il n’existe pas ni même qu’à la fois il existe et n’existe pas. C’est une question intellectuelle qui risque de nous divertir de l’exploration de la conscience qui seule nous donnera une réponse. Pascal affirmait que « La vraie philosophie se moque de la philosophie » mais faut-il l’entendre au sens exclusiviste d’une philosophie chrétienne ? La vraie philosophie ne doit-elle pas se moquer de la philosophie au sens où elle nous libère de l’intellectualisme philosophique pour ouvrir de l’espace à une prise de conscience, à une réalisation d’un état de conscience radicalement nouveau.

3 - Etre libre de la misère du désir ne signifie pas être sans désir.

En un sens celui qui réaliserait ce que le Bouddha aurait réalisé se sentirait encore un être de désir du point de vue phénoménal tout en vivant constamment du point de vue de la vacuité de sa conscience qu’aucun phénomène ne perturbe. Au fond la souffrance voire la douleur qui ne sont que des phénomènes ne pourraient plus altérer la paix inhérente à cette vacuité. Le Nirvana serait précisément cet état où l’on mange, lave son bol, etc. comme d’habitude tout en sachant qu’on mange, lave son bol dans le champ de vacuité.

Pour un bouddhiste, on ne peut pas donc désirer sans souffrir, et, en cette vie, on ne peut pas être sans désir. Mais, par ailleurs, un bouddhiste estime qu’on peut en suivant une des voies bouddhistes être libre du désir et de ses successions de plaisirs et de souffrances. En effet, on peut jouer au jeu de la vie sans oublier qu’elle n’est qu’un jeu où l’on perd et l’on gagne et au final où on est exclu de la partie.



Partie III. La grandeur du désir érotique humain.

1- Transition critique : se libérer individuellement de la misère du désir n’est pas encore se libérer collectivement de la misère humaine

Toutefois si la pensée bouddhiste suscite le désir de se libérer du désir en proposant divers moyens de diminuer la soif du désir, comment le bouddhiste se libérera-t-il du désir de se libérer ? Les bouddhistes parlent d’un lâcher-prise. Certains comparent l’effort de se libérer à la relaxation. Pour se relaxer il faut faire un effort mais un effort dont le résultat est un non effort. Cette réponse a du mérite mais comment expliquer le mouvement, la force et donc l’émergence de la vie et du désir au sein de la vacuité si vraiment la vie et le désir qui mènent au plaisir et à la souffrance sont illusoires ? On a souvent accusé le bouddhisme de nihilisme. Ce n’est pas infondé s’agissant de la version qu’en privilégie Schopenhauer, puisqu’il fait l’apologie du néant. Mais, si on renonce à la reconnaissance sociale par la gloire et les honneurs, faut-il pour autant renoncer à faire reconnaître ce que nous pouvons apporter au service d’une évolution positive commune ? Si on renonce à la richesse, faut-il renoncer à améliorer le sort matériel de l’humanité ? Epicure ou le bouddhisme schopenhauerien semblent alors passer à côté du sens positif le plus profond d’une insatisfaction nécessaire qui se tient au cœur du désir. C’est par insatisfaction positive et non par un apitoiement sur sa condition que l’être humain en arrive à changer de mentalité et à évoluer explorant ainsi le pouvoir de conscience mentale qu’il a reçu de l’évolution de la nature. Certes d’autres courants bouddhistes évoquent une compassion qui n’est pas une pitié d’apitoiement. Mais ce cœur ouvert à la souffrance de l’autre, qui résonne dans la sérénité de la vacuité, est-il l’expression d’un désir de l’Autre et de l’Ailleurs ? Seul un désir de l’Autre et de l’Ailleurs semble insuffler vraiment un désir de perfection du Devenir des phénomènes qui se manifestent au sein de la vacuité. La sérénité du Même, lié au zéro de l’Être, au-delà d’une compassion pour ceux qui l’ignorent, ne peut-elle pas davantage aider à mieux servir la manifestation glorieuse de l’Autre, de la différence première, considéré comme un enrichissement positif du Même ?


2 - Eros ou Le paradoxe du manque et de la plénitude avec Platon et Socrate.

Platon avait ainsi distingué au sein de nos désirs, l’inspiration venue d’Eros des forces venues de nos appétits. Ce qu’il y a de vain dans nos désirs est ce qui nous ramène vers des appétits animaux sans borne. Le désir de la richesse n’est qu’un goût sans borne de l’avoir qui voisine avec l’appétit animal du territoire mais malheureusement de façon intempérante. 

Ce désir aujourd’hui plus qu’hier se réalise au mépris des équilibres naturels. La recherche de gloire n’est qu’un goût de la reconnaissance sociale qu’on retrouve dans les sociétés animales où l’émotion prend place : par exemple, ce sont des rapports dominant dominé qui assure la préservation vitale du groupe, le plus agressif défendra aussi le groupe. Dans le cas de l’être humain, parfois celui qui acquiert la reconnaissance conduira le groupe à sa perte car il n’a pas l’instinct qui mettra son énergie au service du groupe quand ce serait nécessaire. Enfin, dans la nature, la sexualité a pour but la reproduction, elle est le service rendu aux générations futures. L’être humain sans instinct la dévoie et peut par sa pratique détruire ses propres enfants que ce soit par l’abandon, la négligence ou la manipulation pour satisfaire sa passion, le pire étant l’abus sexuel de ses propres enfants. Les appétits animaux des êtres humains lorsqu’ils sont sans borne forment ce qu’on appelle la bestialité.



Platon affirme qu’Eros se manifeste en nous par amour de la beauté comprise aussi comme perfection. Il nous invite à transcender notre bestialité en laissant élever notre conscience par l’amour de la beauté. Il y a en l’homme un désir de perfection. Même dans le dévoiement de ses pulsions animales, dans sa bestialité, c’est encore cela qu’il recherche aveuglément. Il est donc nécessaire de l’éduquer et d’orienter son désir érotique de perfection vers ce qui ne causera pas sa perte. Il lui faut apprendre à assumer son insatisfaction. 



Alcibiade est amoureux de Socrate et il veut le posséder charnellement. Le bel Alcibiade n’a pas saisi la vraie cause de son amour à savoir la beauté de l’âme de Socrate. Le corps laid de Socrate ne pourra satisfaire le véritable motif de l’amour d’Alcibiade. Socrate essaie donc de lui enseigner cet amour authentique qu’il a en lui, mais qui ne parvient pas à s’exprimer au-delà des appétits les plus animaux. Il faut au fond qu’Alcibiade saisisse la profondeur de son amour qui est un désir de connaissance de soi en tant qu’âme reliée à tout et à tous dans sa transcendance intime. Eros est alors en nous une dynamique d’élévation et de purification du désir qui nous plonge vers la source du Même et de l’Autre.


3 - Eros et l’élan de joie créatrice – De Platon à Bergson.

Dans l’allégorie de la caverne, le philosophe redescend vers ceux qui demeurent dans l’illusion. On peut aller plus loin que les platoniciens et réinterpréter, tel Hans Jonas, Eros comme le besoin de la conscience, voire de toute la nature, d’évoluer. Le bouddhisme ou l’épicurisme qui cherchent la paix de la vacuité ou l’absence de trouble d’un plaisir en repos pour relativiser toute souffrance risquent de ne pas entendre cet appel à une évolution consciente de la conscience que Socrate et divers platoniciens ont commencé à entendre. Cet Eros, aujourd’hui, peut-il se contenter d’une perfection éthérée dans un monde spirituel supraterrestre ou d’une résorption dans la seule vacuité ? Cet Eros, ne nous arrache-t-il pas à ces possibilités spirituelles pour envisager de parvenir à une perfection terrestre ? Nos progrès technologiques nous posent de plus en plus cette question : pourquoi ne parvenons nous pas encore à éviter la misère matérielle ? Pourquoi tant d’injustices ? D’où vient ce manque d’harmonie entre nos réalisations technologiques et les équilibres naturels ? Quand Eros se tourne vers le monde et y attire la perfection, il devient Agapè, amour créateur. Nous avons alors cet étrange paradoxe, avec d’un côté, une joie créatrice d’aimer qui se manifeste comme l’aventure évolutive du vivant et, d’un autre côté, ce cri de besoin d’autre chose, d’une conscience plus élevée. 



Dans la pensée de Bergson, l’intuition créatrice est une force de conscience et une joie qui répond à notre désir de créer, notre besoin d’autre chose. Il observe que cette joie se distingue du plaisir qui lui se réduit à la perpétuation ou à la consommation.

Il y a cependant des créations qui ont des effets destructeurs. Notre activité technoscientifique semble se heurter à notre ignorance des équilibres naturels.


Faute de percevoir ce cri d’insatisfaction devant notre ignorance mentale au sein d’une joie d’aimer, que déjà Socrate proclamait, allons-nous créer malgré nous les conditions d’une crise évolutive majeure du vivant ? 

Ne pourrions-nous pas aussi entendre simplement ce cri de besoin de la joie créatrice d’aimer et nous faire les instruments d’une beauté et d’une perfection utopiques qui enfin se manifesteraient matériellement en surmontant notre ignorance mentale ?




Conclusion.

[Rappel de la progression de la réflexion et première réponse au problème] On peut désirer et donc vivre en réduisant considérablement la misère existentielle comme les sagesses bouddhistes et épicuriennes nous en offrent la possibilité à condition de les pratiquer et non de les considérer comme ici seulement d’un point de vue intellectuel. 

Mais ces sagesses peuvent très bien entendre aussi un appel et un manque légitime au cœur du désir. Il y a un besoin d’être qui peut s’entendre dans la vacuité et que la vacuité permet de distinguer des désirs bestiaux. D’ailleurs s’il n’y avait pas ce besoin d’être, quelque chose se serait-il manifesté au sein de la vacuité ?

[Notre deuxième niveau de réponse au problème] La conception épicurienne ne voit pas que ce qu’elle nomme désir vain risque d’abriter les œuvres positives de cet appel, de ce cri qui veut toujours plus de conscience. Sa lutte contre la misère ne risque-t-elle de nous confiner à une forme de divertissement qui efface le réel besoin d’être. La sérénité et la conscience de la vacuité ne seraient alors de ce point de vue la découverte d’une dimension spirituelle permettant de mieux distinguer ce cri de besoin authentique d’évoluer au-delà des simples désirs mécaniques qui servent la reproduction du monde à l’identique jusqu’à son épuisement.

[Notre réponse finale au problème posé] Si l’aventurier spirituel se contente de se maintenir seulement au plus près de la sérénité alors il fera preuve d’inauthenticité. La sérénité revient à être libre de nos désirs et ne perpétuer que ceux qui nous assurent du plaisir. Ceci n’a rien à voir avec une aventure. Est-ce l’amour créateur qui, en nous et autour de nous, brûle d’évoluer au point de nous conduire alors à provoquer inconsciemment une crise évolutive sans précédent parce que nous nous contentons de perpétuer à travers désirs et plaisirs ? Par contre, si nous devons faire grandir un besoin authentique d’évolution consciente de la conscience, ce besoin exige beaucoup de sérénité pour affronter au mieux tout ce qui semble s’y opposer.

[Ouverture] Une évolution consciente de la conscience ira-t-elle jusqu’à un dépassement de la conscience humaine et ses désirs ? L’homme serait-il possiblement un pont vers un être créateur et non plus juste un consommateur ou un nihiliste autodestructeur comme le suggèrent des lectures de Nietzsche ?