Affichage des articles dont le libellé est NATURE. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est NATURE. Afficher tous les articles

dimanche 28 juillet 2024

CORRIGES DES EXERCICES DE METHODOLOGIE DE LA DISSERTATION

Ces corrigés sont liés aux exercices de méthodologie de la dissertation qu'on trouvera en cliquant ici.


III. CORRIGES DES EXERCICES


CORRIGE DE L’EXERCICE 1


1-La solution est dans l’ordre de l’argument le plus faible au plus fort :

[1]- Ce qui est rare se paie cher, or l’amour est rare, donc l’amour se paie cher. [4]- D’après le philosophe Kant, nous sommes libres. [5]- « La Beauté sauvera le monde », car l’émerveillement ouvre l’esprit. [2]- Si chacun cherche son intérêt, il enrichira les autres pour s’enrichir encore plus. [3]- Socrate est un homme or les hommes sont mortels donc Socrate l’est.

2- Explications

• A propos de [1]- Ce qui est rare se paie cher, or l’amour est rare, donc l’amour se paie cher. L’argument le plus faible est le [1] qui dit « Ce qui est rare se paie cher, or l’amour est rare, donc l’amour se paie cher. ». Du même genre et plus célèbre il y a : « Ce qui est rare est cher, or un cheval bon marché est rare donc un cheval bon marché est cher. ». En fait cela ressemble à un raisonnement logique mais cela part d’un préjugé très discutable que « Ce qui est rare est cher ou se paie cher ». Il y a des choses rares qui n’ont pas de prix tel que savoir apprécier la beauté lorsqu’elle se présente. Ce type de raisonnement est un SOPHISME. Un sophisme est un procédé rhétorique pour persuader quelqu’un de n’importe quoi. Notre sophisme est plus efficace que celui du cheval bon marché cher car il joue sur le sens du mot payer qui désigne le fait de donner de l’argent et aussi le fait de faire des efforts pour atteindre un but. Le terme sophisme vient des sophistes grecs contemporains de Socrate qui contre paiement voulait apprendre à persuader n’importe qui de n’importe quoi. Leurs techniques ont été reprises par les politiciens, les avocats mais surtout par les publicitaires. AUCUN SOPHISME N’EST PERMIS DANS UNE DISSERTATION.

• A propos de [4]- D’après le philosophe Kant, nous sommes libres. Ceci est typiquement un ARGUMENT D’AUTORITE. C’est-à-dire que nous avons là la conclusion de cet auteur mais aussi l’idée qu’il suffit de citer le nom d’un philosophe, d’un écrit sacré pour que ce soit vrai. Il faut être en mesure de restituer le raisonnement de l’auteur si on veut éviter toute soumission irréfléchie à une autorité. Certes l’argument d’autorité n’a pas l’ambition de tromper l’autre comme l’argument qu’est le sophisme mais historiquement l’argument d’autorité a toujours été au service de l’ignorance et du refus d’évoluer. AUCUN ARGUMENT D’AUTORITE N’EST PERMIS DANS UNE DISSERTATION.

• A propos de [5]- « La Beauté sauvera le monde », car l’émerveillement ouvre l’esprit. « La Beauté sauvera le monde » est une citation de l’écrivain russe Dostoïevski. L’affirmation de Dostoïevski est suivi d’une interprétation mais le tout demeure suggestif. C’est un raisonnement par allusion et non une démonstration. Ce type d’argument est permis dans une dissertation mais il convient de bien l’analyser. Cet argument peut en effet être contesté en disant que certains nazis qui ont participé au génocide des juifs étaient de parfait amateur d’art. Pour que notre argument soit solide il faudrait prendre soin de répondre à ce contre-exemple en montrant avec un philosophe comme Levinas (Français, XXe s.) que la Beauté est aussi celle qui se dégage de la nudité et de la fragilité de n’importe quel visage humain et qui nous convoque à notre responsabilité vis-à-vis de lui.

• A propos du [2]- Si chacun cherche son intérêt, il enrichira les autres pour s’enrichir encore plus. Cet argument est la base même du libéralisme politique et économique. Imaginons que quelqu’un s’empare de toutes les richesses de la terre, à quoi lui serviront ces richesses si elles ne signifient plus rien pour le restant de l’humanité. Ceux-ci auront alors d’autres modes d’échange ou se sentant esclave renverseront le tyran. La richesse ne garde son intérêt que s’il y a quelque chose à échanger. S’enrichir durablement dans l’échange consiste donc à ne pas appauvrir l’autre lorsqu’on échange quelque chose avec lui. Les adversaires du libéralisme essaieront de dire que la solidarité, la gratuité des échanges sont plus nobles. Le libéral répondra en demandant : l’amour du prochain ne serait-il pas un intérêt élargi au-delà de soi-même à tous les êtres humains plutôt qu’une absence d’intérêt ? Dans l’idéal, une société libérale peut donc évoluer vers une société de solidarité et de gratuité créatrice. Cependant ce raisonnement contient un défaut, il présuppose que les hommes évoluent dans l’intelligence de leurs réels intérêts. Cet argument est logique du point de vue de l’intelligence et de la logique mais il présuppose que nous soyons ou devenions logiques et intelligents jusque dans nos comportements. Ce n’est donc pas l’argument le plus fort de notre liste.

• A propos du [4]- Socrate est un homme or les hommes sont mortels donc Socrate l’est. Ce raisonnement imparable est un SYLLOGISME. Les prémisses « Socrate est un homme » et « les hommes sont mortels » ne sont pas des préjugés contrairement aux prémisses d’un faux syllogisme comme le sophisme de l’énoncé [1]. C’est le philosophe Aristote (grec, IIIe s. av. JC) qui lui a donné son nom. Ce raisonnement aurait pu rester le même si on avait écrit plus simplement : « Les hommes sont mortels donc Socrate l’est ». Mais pour plus de justesse il conviendrait de remarquer que le corps est mortel car Socrate lui-même n’excluait pas, selon ce que nous rapporte son disciple Platon une, forme d’immortalité de l’aspect individuel de la conscience et il était certain que la conscience a une dimension universelle immortelle.

• Conclusion :  

Ceci suggère qu’il n’existe pas d’argument absolu et définitif mais des arguments plus ou moins forts.


++++

CORRIGE DE L’EXERCICE 2

Ces corrigés sont liés aux exercices de méthodologie de la dissertation qu'on trouvera en cliquant ici.

1- correction de la question a)

Voici des ensembles non exhaustifs d’arguments à propos de « Doit-on respecter la nature ? »

• Dans l’ensemble des arguments en faveur du « OUI » 
a) Si nous ne respectons pas la nature dans notre développement technologique, il y aura des déséquilibres climatiques, bactériels, viraux, chimiques, etc. qui feront de nombreux morts et menaceront l’avenir de l’espèce humaine. 
b) Il faut respecter notre mémoire en respectant les espèces qui témoignent du parcours évolutif dont nous sommes issus. Il y a un sens du sacré et surtout de la beauté qui s’éveille face à la nature. Kant (Allemand, XVIIIe s.) parlait d’une analogie entre le sentiment de la beauté du ciel étoilé et le sentiment de l’obligation morale. Il faut respecter le mystère de la nature qui est notre mystère. 
c) Il est dommageable de gaspiller la biodiversité qui pourrait être utile à nos recherches médicales, à la connaissance du vivant. Il faut respecter la nature car ses processus même lorsqu’ils se retournent contre le vivant ne menacent jamais sa survie en général. Un accident technologique comme la diffusion involontaire d’un virus fatal ou une guerre thermonucléaire aujourd’hui pourrait menacer d’extinction la race humaine même si la vie en réchapperait. Nous devons apprendre de la nature à évoluer sans risquer l’extinction de notre espèce. d) Il faut retourner vivre au sein de la nature. Nous sommes par notre culture des animaux malades et dénaturés alors que le bonheur consiste à vivre simplement comme un animal qui ne se soucie pas de la mort mais de l’instant présent, de ses simples désirs naturels et nécessaires qui sont mange, boire, dormir, etc. et bien sûr du désir naturel mais non nécessaire de se reproduire. Ceci est le point de vue des Cyniques de l’antiquité grecque, des philosophes qui adoptaient un mode de vie animal comme celui du chien. Le premier fût Diogène le Cynique au IVe s. av. JC.

• Dans l’ensemble des arguments en faveur du « NON » 
e) Les maladies, la mort et de nombreuses catastrophes sont naturelles pourtant qui peut affirmer qu’elles sont respectables ? On ne doit pas respecter unilatéralement la nature. 
f) La vocation de l’homme est devenir comme Descartes (français, XVIIe s.) le disait « comme maîtres et possesseur de la nature ». Nous devons donc apprendre à substituer à la biosphère naturelle ce que le philosophe Bruno Latour (français, contemporain) a appelé une technosphère. Autrement dit tous les processus naturels doivent être soumis à des processus techniques inventés par l’homme. Ceci est notre garanti de survie à travers l’univers : nous pourrions si la technosphère se substitue à la biosphère envisager de coloniser d’autres planètes. g) Le Respect moral implique la notion de conscience personnelle or la nature ne semble pas doter d’une conscience personnelle. Si elle était dotée d’une telle conscience elle ne serait guère morale vue les catastrophes naturelles que nous devons subir. Il est vrai qu’un chien nous inspire plus le respect qu’une limace mais n’est-ce pas parce que nous voyons comme plus de conscience dans un chien qu’une limace ?

• Dans l’ensemble d’arguments inclassables en faveur du « OUI » et du « NON » 
h) Il se peut que nous soyons l’émergence de la conscience dans la nature. Autrement dit la nature prend conscience d’elle à travers nous. Respecter la nature consiste donc à nous respecter nous même en tant que conscience évolutive de la nature dont nous sommes les agents individuels. Finalement n’est-ce pas là le sens du sentiment de sacré et de beauté dans la nature ? 
i) Respecter la nature revient donc réaliser à chaque instant la fausseté des interprétations de nous-même qui nous définissent comme individu étroitement lié à ses désirs personnels et ses peurs, comme membre de tel clan, tel pays, telle religion plutôt que telle autre. Respecter la nature extérieure ne pourra s’accomplir qu’à travers le respect de notre véritable nature intérieure. 
j) La technique est à reconsidérer comme une émergence évolutive au sein de la nature. Que serait une évolution consciente de la technologie comme évolution consciente de la nature à travers l’homme ? Ce ne serait certainement pas une main mise mécanique.

2- correction de la question b)

Les lettres renvoient aux arguments. 
Dans l’ensemble des arguments en faveur du « OUI », (d) s’oppose à (c) et (b) et peut s’allier à (a). Une écologie du retour à la nature (d) s’oppose à une écologie mettant au centre le développement de l’homme. 
Dans l’ensemble des arguments en faveur du « NON », (e) peut s’allier à (f) mais n’est pas du même ordre que (g) à cause de sa confiance technologique un peu aveugle. On distingue un projet technologique faisant de la nature qu’un objet à exploiter (f) d’une relation vivante à la nature (g). 
Dans l’ensemble des arguments inclassables, il y a unité de la vision formée par (h), (i), (j).

c) Correction de la question c)

On constate bien dans chacun des ensembles en faveur du « OUI » et du « NON » des positions inconciliables ou différentes. A partir de là on peut construire un plan qui échappe au « OUI », « NON », « peut-être » ou « ça dépend ». Voici un plan possible parmi d’autres :
  • Première partie : Vue les menaces écologiques, respecter la nature ne serait-ce pas retourner à la vie animale ? C’est une possibilité avec (a) et (d) mais pour la majorité d’entre nous nous préférons (e), (g).
  • Deuxième partie : Respecter la nature n’est-ce pas respecter ses seules lois physiques en vue du seul respect de la conscience humaine par le progrès technologique ? oui avec (f) mais c’est à nuancer avec (c) et même à interroger avec (b).
  • Troisième partie : Respecter la nature n’est-ce pas réaliser que l’homme est la conscience de la nature ? (h), (i), (j) dessine un nouveau contexte pour le problème.

++++

CORRIGE DE L’EXERCICE 3

Ces corrigés sont liés aux exercices de méthodologie de la dissertation qu'on trouvera en cliquant ici.

1- corrigé de a)

• Le préjugé du sujet [1]- La vie donne t-elle au plus fort le droit d’exploiter les plus faibles ? Ce sujet peut choquer nos bons sentiments et il peut être difficile de mettre en cause son préjugé. Car malgré nos bons sentiments nous acceptons bizarrement le préjugé qu’il y ait des forts et des faibles. Il est évident que personne n’est fort sur tous les plans, chacun s’avère faible sur certains plans. Celui qui nous considérions comme un faible parce qu’il semble handicapé, souvent pointe en nous des dimensions de la vie qui nous échappent. Bien sûr, notre relative force physique ou intellectuelle nous fait sentir supérieur mais si nous prêtons attention, qu’en est-il de notre transparence émotionnelle ? Qu’en est-il de nos qualités sensitives dans des domaines tel que le toucher, l’odorat, etc. Peut-on être le champion du monde du 100m et en même temps celui du marathon ? Non, car le corps du marathonien est construit pour l’endurance, il n’est pas bâti avec une lourde musculature dans le seul but de l’accélération. Un être humain ne peut pas donc être fort en tout. De même intellectuellement, nous ne pouvons pas accumuler toutes les connaissances humaines. Aucun être humain ne saurait par exemple construire la fusée Ariane tout seul ! Méfions-nous donc en usant de notre force à ne pas nier le visage de notre faiblesse !

• Le préjugé du sujet [2]- Le progrès doit-il nous faire perdre le souvenir du passé ? Le préjugé ici est l’idée qu’il y a un progrès. Le progrès moral et spirituel de l’humanité est loin d’être une évidence. Et on peut même se demander si la technique est un progrès [voir cours sur ce point]. Pour ne pas s’égarer dans un hors sujet en se demandant seulement s’il y a du progrès ou non, on peut remarquer que c’est bien le souvenir du passé qui permet de juger de la qualité de nos progrès. Mais aussi on peut voir que ce qui est insignifiant de ce point de vue peut s’oublier. Enfin tout progrès réel nous arrache à notre identification à notre histoire. [sur ce dernier point voir notre traitement du sujet « La liberté a-t-elle une histoire ? » ]

• Le préjugé du sujet [3]- L’économie en produisant la richesse génère-elle le bonheur ? Le préjugé ici est l’idée que l’économie produise réellement de la richesse et non davantage de pauvreté matérielle et spirituelle. Le cas de l’Afrique est symptomatique : notre économie occidentale l’a, semble-t-il, davantage précipité dans le chaos qu’elle ne l’a vraiment aidée. Ou encore l’exploitation aveugle des ressources terrestres risquent de produire des bouleversements écologiques qui mettront en péril la richesse acquise jusque là. Ce préjugé permet de nous demander s’il y a une sorte de richesse produite par nos échanges économiques qui crée un bonheur authentique. [sur cette idée d’un vrai bonheur voir le cours]

• Le préjugé du sujet [4]- Faut-il accepter son destin ? Le préjugé ici est l’idée de destin. L’idée de destin entendu comme idée que nous serions prédéterminé à l’avance pour faire telle et telle chose est très discutable. Le sujet peut donc être traité sous l’angle du refus de l’idée même de destin. [pour approfondir ce point voir notre cours sur la liberté]


2- corrigé de b)

• Le préjugé du sujet « Peut-on connaître les lois de la nature ? » Le préjugé difficile à trouver tant on nous y a habitué est ici l’idée qu’il y ait des lois de la nature. Certes la nature répète des comportements similaires dans des circonstances données. Mais tout comme un fumeur a l’habitude de fumer en telles circonstances plutôt que telle autre jusqu’à ce qu’il arrête, ce qu’on appelle les lois de la nature ne serait-elle pas des habitudes qu’a prise la nature. La loi est associé à l’idée de nécessité. Mais la nécessité ne serait-elle pas elle-même comme une formation du hasard ou de la contingence (ce qui peut être autrement) ? Sheldrake (anglais, contemporain, biologiste et philosophe) prend l’image d’un fleuve et de son lit, le trou qu’il a creusé dans la terre et le roc. En un sens ce sont les hasards des flux du fleuve qui ont creusé son lit mais ce lit dicte maintenant une nécessité au fleuve. Ainsi on a un modèle parfait d’une loi nécessaire qui n’est qu’une habitude prise par hasard ou de façon contingente. Certains physiciens envisagent sérieusement comme John Gribbin (USA, contemporain) par exemple qu’à chaque instant des univers parallèles se mettent à exister avec d’autres tournures et au final d’autres lois. Ces idées pour l’instant hypothétiques sont connues de la plupart d’entre nous car elles ont inspiré de nombreuses séries TV ou film de science fiction.

• Proposition de transition d’une première partie où le préjugé est montré vers un traitement plus subtil du sujet L’idée de nécessité impérieuse de la nature sous la formes de lois qui seraient toujours vraies au cours du temps peut être remises en questions. Cependant s’il n’y a que des habitudes de la nature, nous devons reconnaître que nous avons parfois des difficultés à les repérer. Et d’autre part, si ce ne sont que des habitudes, pourrions nous connaître la dynamique première qui les a formées ? Pourrions-nous maîtriser cette dynamique ou impulsion première afin de devenir nous-même les créateurs de la nature ? Ici le lien entre connaissance et nature devient plus étroit, notre connaissance n’est-elle pas elle-même une habitude de la nature, une forme dynamique prise par la dynamique ou impulsion première ? La focalisation de notre connaissance sur les lois de la nature qui ne seraient en fait que des habitudes ne devrait-elle pas être mise en question pour s’intéresser directement à la dynamique créatrice des lois de la nature ? Y a-t-il dans notre faculté de connaître quelque chose qui soit créateur ? [ceci croise les idées de la troisième partie de « Doit-on respecter la nature ? »]


++++

CORRIGE DE L’EXERCICE 4

Ces corrigés sont liés aux exercices de méthodologie de la dissertation qu'on trouvera en cliquant ici.

1)- corrigé du a)

• Contradiction problématique du sujet [1]- Une guerre peut-elle être juste ? La contradiction problématique saute au yeux : l’idée de justice implique un ordre moral social paisible or la guerre utilise la violence, le meurtre et crée un désordre conflictuel.

• Contradiction problématique du sujet [2]- Y a-t-il des vérités inconscientes ? Il y a une contradiction problématique entre l’idée de vérité et l’idée d’inconscient car la vérité d’un énoncé suppose qu’on puisse apprécier sa vérité consciemment. La vérité semble n’exister que pour une conscience et peut-être même qu’en tant que conscience. Toutefois la psychanalyse et la psychologie nous parlent d’une vérité inconsciente dans la mesure où nos phobies, nos angoisses, nos névroses, nos rêves ou plus quotidiennement nos lapsus expriment une vérité émotionnelle et affective de nous-même qui est inconsciente. L’enjeu sera de savoir si ces vérités inconscientes sont au final un effet de la conscience ou s’il y a un inconscient qui entre en contact avec notre conscience et y crée des vérités ?

• Contradiction problématique du sujet [3]- Un objet peut-il être à la fois beau et utile ? Il y a une contradiction problématique entre l’idée de beauté qui évoque la gratuité, le désintéressement et l’idée d’utilité qui par excellence évoque l’intérêt.


2)- corrigé du b)

Nous proposons deux solutions paradoxales au sujet : « Peut-on rejeter la philosophie ? » La première façon d’envisager le rejet de la philosophie consiste à refuser d’en parler. Répondre positivement au sujet par un discours reviendrait à philosopher. Une réponse positive implique de ne pas répondre de façon réfléchie. Après avoir entendu la question ceci suppose donc un bon usage de la mauvaise foi, c’est-à-dire un bon usage d’une liberté d’oublier d’avoir pris librement telle décision. La mauvaise foi est par excellence une attitude paradoxale répandue et auquel aucun d’entre nous n’est étranger : un refus de philosopher n’est qu’un refus de libérer sa pensée qui n’est pas plus grave qu’un refus de faire face à nos tyrannies envers les autres, en invoquant notre propre état de victime. Une autre attitude est possible pour sortir de ce cercle vicieux. « La vraie philosophie se moque de la philosophie » dit Pascal (français, XVIIe s.) dans Les Pensées. De fait une vraie pratique philosophique à la suite de Socrate ne serait jamais définie par un système clos d’idées. Une authentique pratique philosophique serait plutôt une dynamique paradoxale s’approfondissant constamment par la construction de nouvelles définitions rejetant la confusion et la fausseté de ses précédentes tentatives de définition. Plus qu’une construction intellectuelle se perfectionnant sans cesse, la philosophie serait peut-être un état d’esprit, une évolution consciente de la conscience s’approfondissant dans sa conscience d’elle-même et du monde.


++++

CORRIGE DE L’EXERCICE 5

Ces corrigés sont liés aux exercices de méthodologie de la dissertation qu'on trouvera en cliquant ici.

1- corrigé du sujet [1]- Peut-on fonder le droit sur la nature ?

• Analyse problématique du sujet [1]- Peut-on fonder le droit sur la nature ?

Le « peut-on » nous demande si c’est une possibilité de fonder le droit sur la nature, il ne semble pas forcément y avoir d’obligation à ce sujet. Il conviendra de remarquer qu’on peut fonder le droit tout à fait en dehors de considération sur la nature : le droit est alors un contrat entre des libertés individuelles pour ne pas empiéter les unes sur les autres (comme l’envisage au XVIIe s. le philosophe anglais Locke). Ne faut-il pas alors considérer le droit à partir de notre nature humaine qui serait celle paradoxalement d’être libre en s’arrachant à la nature ? Mais ce mot nature suggère aussi au moins deux façons de l’entendre dans son sens large. La première est de voir la nature comme un monde soumis à des lois matérielles. Nos lois politiques pour ne pas conduire au désordre ne devraient-elles pas découvrir quelles sont les lois matérielles qui dirigent les comportements humains ? Une autre approche insistera plutôt sur les dynamiques matérielles, sa capacité de faire émerger de nouvelles lois donnant aux êtres plus de possibilité. Notre droit est alors de participer à cette dynamique de lois émergentes. Et donc même si on ne fonde pas le droit sur la nature telle qu’elle est, comment tenir compte de sa dynamique d’émergence et lui donner son droit qui sous-tend le nôtre ?

• Proposition de plan pour le sujet [1]- Peut-on fonder le droit sur la nature ? 

Première Partie : Si les lois des conduites humaines sont des lois matérielles, ne doit-on pas fonder le droit en vue d’un ordre social harmonieux à partir de ces lois ? (Une version de cette approche se trouve chez Auguste Comte, philosophe français du XIXe inventeur de la sociologie) 

Deuxième Partie : L’homme n’est-il par excellence l’être s’arrachant à sa nature et donc socialement libre des lois naturelles condamnés à en instaurer par lui-même ? (On pourra défendre l’approche d’un contrat social entre libertés individuelles). 


Troisième Partie : Mais aujourd’hui où se découvre un devoir urgent envers la nature ne faut-il pas un nouveau droit naturel ? (Il y a urgence de fonder une écologie politique)



2)- corrigé du sujet [2]- La liberté a-t-elle une histoire ?

• Analyse problématique du sujet [2]- La liberté a-t-elle une histoire ? L’énoncé de ce sujet peut susciter un étonnement : l’histoire des historiens ou notre propre histoire ne sont-ils pas avant tout le récit de notre marche jamais acquise vers une liberté affective, individuelle, politique, économique, etc. On ne voit pas comment envisager un instant que la liberté n’ait pas d’histoire. L’analyse des divers sens des termes est ici nécessaire pour élargir notre réflexion. La liberté n’est pas seulement la liberté qui se matérialise. Il faut distinguer la liberté intérieure (métaphysique, c’est-à-dire en dehors du contexte matériel) des libertés extérieures morales et politiques. Si on veut penser une liberté qui n’a pas d’histoire on réfléchira du côté de la liberté intérieure. Le mot histoire a plusieurs sens : il désigne les récits qu’ils soient de fiction ou historiques, et il désigne ce qui a eu effectivement lieu et que le récit historique, scientifique tente de reconstituer objectivement. On peut alors poser une série de questions :
  • La liberté intérieure propre à l’homme n’est-elle pas liée à sa capacité de faire des fictions ? La liberté n’est-elle pas avant tout alors notre capacité d’imaginer des histoires que nous pouvons ensuite essayer de matérialiser ?
  • Mais alors comment penser l’incarnation matérielle de cette capacité ? Dans un premier sens, comment comprendre que la fiction puisse devenir réalité ? Mais aussi dans un second sens comment une telle capacité a-t-elle pu émerger dans l’univers physique ?
  • Pour devenir réalité la fiction doit avoir un socle objectif, une fiction réaliste et pragmatique semble avoir plus de chance de s’incarner. Mais paradoxalement c’est un esprit détaché du réalisme et du pragmatisme réduits au seul impératif de l’efficacité qui produit les possibilités les plus libératrices. Sans une dimension utopique (hors du temps et de l’espace) notre liberté serait tout entière soumise aux processus matériels, elle ne serait qu’invention et non pas création. En ce sens l’impulsion créatrice propre à la liberté intérieure est détaché de toute forme d’identification à l’histoire qu’elles soient les récits auxquels on s’identifie ou même celle des faits objectifs. Mais si cette idée d’un puissance créatrice hors du temps et de l’espace n’est pas fausse comment libérer notre liberté intérieure de son esclavage et de sa soumission aux situations ?
  • Ceci recoupe et amplifie la question de savoir comment la liberté qui n’a pas d’histoire parce qu’elle en est libre peut surgir dans l’histoire ?
  • Finalement les progrès de la liberté dans l’histoire du point de vue moral et politique ne sont-ils pas liés à la croissance de plus en plus harmonieuse et intense dans le monde matériel de notre liberté créatrice ?
  • Dernier point, il faut s’interroger sur le préjugé de notre approche qui réduit la liberté créatrice au pouvoir et à l’inspiration de la fiction ? Quel pourrait être une puissance créatrice matérielle au-delà de la fiction ? Ne faudrait-il pas aller au-delà de l’intuition, de l’inspiration poétique ? Là où la chimie de nos esprits croise la conscience…
• Proposition de plan pour le sujet [2]- La liberté a-t-elle une histoire ? Première Partie : La liberté de la conscience humaine n’est-elle lié à sa capacité de raconter des histoires ? ( Le philosophe français Ricoeur approche ainsi notre identité humaine) Deuxième Partie : Se raconter des histoires n’est-ce pas par excellence l’illusion d’être libre puisqu’il y a la nécessité matérielle autrement dit les lois incontournables de la matière ? (On traitera à l’occasion le préjugé du sujet qui suppose qu’on est libre) Troisième Partie : Une liberté créatrice peut-elle se découvrir en nous au-delà de notre capacité fictive ? La conscience est-elle le fruit hasardeux de l’histoire matérielle ou bien la conscience est-elle l’impulsion créatrice impersonnelle en nous qui anime le monde matériel y compris en notre cerveau ? (Ces questions sont abordées au début du XXe s. par Bergson)

A ce sujet, nous renvoyons à notre corrigé détaillé "La liberté a-t-elle une histoire ?"


++++

CORRIGE DE L’EXERCICE 6

Ces corrigés sont liés aux exercices de méthodologie de la dissertation qu'on trouvera en cliquant ici.

USAGE SIMULTANE DES TECHNIQUES DE PROBLEMATISATION

a) - Les différentes techniques de problématisation utilisées séparément.

• Contradiction problématique du sujet :

Vouloir échapper au malheur, c’est rester dans le territoire du malheur, là où nos plaisirs subsistent dans la peur de les perdre, c’est perpétuer l’attente vaine d’un bonheur non soumis au temps. Pourtant si un tel bonheur non soumis au temps existe, on doit pouvoir échapper au malheur. Il y a ici une énigme paradoxale à résoudre qui s’éclaire si on passe à l’analyse problématique.

• Analyse problématique du sujet :

On peut exploiter les deux sens du mot « échapper » pour se demander si on peut « fuir » (sens 1) le malheur ou si on peut « s’en délivrer » (sens 2). Par exemple le divertissement nous permet de fuir l’ennui ou le souvenir de la souffrance mais n’est-il pas possible de nous en délivrer ?

• Oppositions problématiques au sein des réponses « oui/non » :

Il y a deux raisons différentes voire opposées de ne pas échapper au malheur. La première est qu’être moral revient souvent à sacrifier son bonheur. La seconde consiste à penser que l’univers entier est une erreur malheureuse. Cette seconde raison rend la première obsolète, toute espérance morale est pour elle une illusion. De même il y a au moins deux façons opposées d’échapper au malheur. La première consiste à découvrir dans l’acceptation non résignée du malheur un espace de bonheur indépendant des circonstances extérieures. La deuxième consiste à mettre en valeur notre joie de créer et d’améliorer le réel.

• Préjugé problématique du sujet :

Le malheur existe-t-il vraiment ? Où est la malheur si je n’ai plus aucune interprétation de ce qui m’arrive centrée sur moi-même, si je vois tout comme un problème impersonnel auquel il faut apporter une réponse… Le malheur ne serait-il pas l’illusion qu’il y a du malheur. Et si nous vivions dans un jeu inventé par nos esprits ? Le malheur ne viendrait-il pas de mal prendre le jeu ?


b) – Proposition de plan à partir de ces esquisses de problématisation.

• Première partie : Peut-on se divertir du malheur ?
  • Si l’univers et notre vie sont une erreur malheureuse, il y a le désir de « profiter de la vie », de se divertir le plus possible de l’absurdité de la vie.
  • Être moral nous appelle à sacrifier nos divertissements. La morale nous fait renoncer au prétexte de l’absurdité de la vie pour justifier l’injustifiable. La morale rend secondaire nos émotions personnelles de bonheur et de malheur.
• Deuxième partie : La morale nous délivre-t-elle du malheur ?
  • Si gagnant en perfection morale j’interprète de moins en moins ce qui se passe selon mes intérêts égocentriques, mon sentiment d’apitoiement sur un malheur personnel s’efface.
  • Mais au premier plan, un sentiment de malheur demeure sous la forme d’une blessure du cœur devant les résistances au progrès moral.
  • Cette blessure du cœur n’est pas égocentrique, si loin de décourager l’action morale, elle l’encourage alors une forte espérance morale lui fait donc toujours écho.
  • Cette espérance morale nous apprend en spectateur patient du monde à accepter avec bonheur toute imperfection que ce soit la nôtre, celle des autres ou de l’univers comme le terreau même de la perfection.
• Troisième partie : La joie créatrice délivre du malheur.
  • Ces déchirements entre l’intention morale insatisfaite et la confiance propre à l’espérance morale ne sont-ils pas le reflet d’un élan créateur ? La blessure du cœur ne serait-elle pas une aspiration inconsciente à l’œuvre de cet élan créateur qu’a en vue l’espérance morale ? Abolissant tout sentiment de malheur, il pourrait y avoir que la joie de cet élan créateur.
  • Du point de vue d’une pure joie créatrice, le malheur ne serait-il pas une illusion liée au jeu créateur ? Si l’ignorance de ses règles et de sa dynamique créatrice l’emportait, le jeu de la vie ne semblerait-il pas absurde ? Ne serait-il pas mal pris lorsqu’on juge la vie absurde et par définition malheureuse ?

c) - Rédaction de l’introduction problématique.

[Motivation ou exemple introduisant le sujet] Dans La Nausée de Sartre, face à un arbre, Roquentin a la révélation de l’absurdité de l’existence. Il éprouve un profond dégoût devant tant d’impersonnalité des formes. 

[citation littérale du sujet] Si la vie est absurde, "Peut-on échapper au malheur ?"

[exposé de la problématique] En effet dans ce cas le malheur ne serait-il pas lié au fait même d’exister ? Le malheur serait notre condition temporelle même. Et toute tentative de s’en échapper ne serait qu’un divertissement toujours hanté par la peur de réaliser son absurdité. Mais au-delà de cette "Nausée" existentielle ne sommes-nous pas des êtres agissants et donc capable de relativiser par nos choix la question du malheur et du bonheur ? En effet un acte juste se moque des conséquences malheureuses ou heureuses pour son auteur, il est tout en entier dédié à son action morale. Toutefois si l’existence n’est pas seulement absurde mais mauvaise, nos actes justes relativisant la considération de notre bonheur ou malheur personnel ne sont-ils pas vains ? Un acte moral ne présuppose-t-il pas un principe d’espérance morale et donc l’idée d’un bonheur propre à la perfection morale de l’humanité ? 
[annonce du plan] Dans une première partie, nous nous demanderons ce que vaut l’idée de se divertir d’un malheur d’exister. Dans une deuxième partie, nous essaierons de savoir dans quelle mesure l’approche morale peut nous délivrer de la question d’un malheur existentiel. Enfin dans une troisième partie nous nous demanderons si le malheur d’exister n’est pas simplement une illusion.


++++

Ces corrigés sont liés aux exercices de méthodologie de la dissertation qu'on trouvera en cliquant ici.

Lien vers la méthode de dissertation dont ces exercices sont l’application.

En cliquant ici, on trouvera la méthode de dissertation que ces exercices illustrent.



dimanche 26 octobre 2014

L’homme peut-il rompre avec la nature ?


L’homme peut-il rompre avec la nature ?



Cliquez ici pour lire une leçon traitant des thèmes de cette leçon dans une version plus courte.


I. Introduction problématique.


Pour que l’humanité rompe avec la nature, il faut que ça soit elle qui dirige son avenir. Toutefois, on voit mal comment l’humanité peut exister en-dehors de son corps et de ses besoins animaux. L’homme peut rompre avec ses instincts animaux mais non avec les pulsions animales. 
On peut distinguer au moins trois dimensions dans nos pulsions corporelles et donc animales :
  • une dimension liée à l’énergie sexuelle qui met en jeu la reproduction de la vie et sa destruction par la mort (cf. la psychanalyse de Freud qui voient là la racine de l’inconscient et qui sous notre énergie sexuelle voient un entrelacs de pulsions de vie et de pulsions de mort) ;
  • une dimension liée à l’appropriation, dont la nourriture est chez les animaux l’enjeu central (on a souvent opposé cette dimension aux psychanalystes en notant que les cellules primitives telles les bactéries n’ont pas de reproduction sexuelle, se dupliquent et ne sont pas programmées pour mourir même si elles meurent par usure) ;
  • une dimension liée à la reconnaissance (cf. Adler qui estiment que l’agressivité du vivant est primordial comme d’ailleurs le soulignent les biologistes qui voient dans l’évolution une lutte pour la vie). Ces trois dimensions dans la vie humaine mettent en jeu le sexe, la richesse et le pouvoir. Ce sont à l’évidence les trois domaines où notre humanité qui n’a pas d’instinct pour réguler ses pulsions peut devenir bestiale. Autrement dit ces dimensions de nos pulsions animales sont souvent perverties par nos représentations humaines et peuvent mener notre humanité à sa perte. Faut-il renoncer à une culture de nos représentations qui nous éloignant des instincts animaux nous condamne forcément à la bestialité de pulsions à jamais insatisfaites ? L’homme en développant une culture qui l’éloigne de la simple satisfaction animale des pulsions n’est-il pas au fon un animal malade ? Notre progrès technoscientifique peut-il donner satisfaction de façon détournée à toutes nos pulsions mêmes dans leur version les plus bestiales sans mettre en péril l’avenir de notre humanité ? Ou bien peut-il offrir les moyens de nous libérer des contraintes animales qui fondent ces pulsions et ainsi nous en libérer ?



II. L’homme est un animal malade à cause de sa culture de besoins artificiels.


Les cyniques sont une école de philosophie qui prône le retour à la nature.
Pour eux, la civilisation est une maladie. L’homme est un animal malade qui a perdu ses instincts, et au lieu de satisfaire ses pulsions ou désirs naturels, il crée des désirs artificiels qui le frustrent.
L’homme a une liberté qui lui donne le choix de vivre ou non comme un animal. Pour le Cynique l’animal est un modèle de bonheur : naturellement il sait respecter l’ordre de la nature et se contenter de ce que la nature lui offre. L’animal est en ce sens instinctivement vertueux.
Pour les Epicuriens, la vertu est plutôt considéré comme un effet de la recherche du plaisir naturel. Il existe selon eux deux types de désirs (les animaux ont seulement des désirs naturels) : les désirs vains et les désirs naturels. Parmi les désirs naturels on peut à nouveau en distinguer deux types :
  • désirs naturels nécessaires : boire, manger, dormir, respirer, chercher le simple plaisir d’exister.
  • désirs naturels non nécessaires : amitié, sexualité.
Les cultures humaines créent des désirs artificiels : un chien ne désire pas un nouveau micro-onde et ne peut pas en être frustré. Pour les Cyniques et les Epicuriens, les désirs artificiels créent de frustrations car par exemple la course à la richesse et à la reconnaissance échouent très souvent. Mais même en cas de réussite, ces désirs artificiels induisent toujours une insécurité :
  • du jour au lendemain, on peut tout perdre ;
  • on ne peut pas savoir à partir de quel degré de richesse ou de quel degré de reconnaissance on peut être satisfait. Les désirs artificiels, culturels, ne semblent pas nous combler. Les désirs naturels, une fois satisfaits, d’après les Epicuriens nous comblent plus aisément : quand j’ai soif, je bois de l’eau et je n’ai plus soif. Si j’avais ce seul désir en moi, une fois le plaisir lié à sa satisfaction éprouvé, je découvre sous-jacent un simple plaisir d’exister qui n’est plus troublé par un désir insatisfait. Je jouis simplement du fait de me sentir exister. Epicure parle d’un plaisir en repos qui succède au plaisir en mouvement d’avoir satisfait un désir naturel. Les Cyniques en évoquant l’ataraxie pensent eux au contentement d’être ce qu’on est en se suffisant à soi-même et en acceptant tout ce qui nous arrive. Ils insisteront donc sur la vertu pauvreté. Cette insistance nous est étrangère car aujourd’hui la pauvreté est souvent confondue avec la misère alors que la misère menace notre survie tandis que la pauvreté nous oblige à un niveau de vie modeste plus propice à découvrir la vertu de pauvreté.
Les cultures humaines impliquent des conventions arbitraires que ne subissent pas les animaux. La société nous impose des apparences : politesse, tenue vestimentaire, soins corporels artificiels tels l’épilation, le maquillage, etc. Les cyniques proposent de se débarrasser de tous ces désirs culturels, qui sont aussi accompagnés d’impératifs et d’obligations, qui n’ont aucune utilité pour apprécier d’être en vie maintenant, pour vraiment apprendre à se contenter de soi-même.
Ces mouvements de retour à la nature (par exemple récemment les hippies) sont réapparus au cours de l’histoire. Il y a périodiquement une volonté de revenir aux temps des chasseurs-cueilleurs ou de l’horticulture.
Cependant ces philosophies ne permettent pas de revenir aux instincts animaux car l’homme n’a pas d’instincts, des mécanismes vitaux régulant ses pulsions. Donc ces approches restent des philosophies, c’est-à-dire une forme de culture qui défend une certaine conception d’un retour à la nature. Un autre défaut de ces philosophies est de croire que la nature est bonne. La nature génère aussi des catastrophes, des maladies, la mort, etc… La nature produit des crises écologiques auxquelles répondent des évolutions des écosystèmes et l’une d’elles a produit un être avant tout de culture.
La conception épicurienne qui défend une vision du monde horticole résiste mieux à ces critiques que la conception Cynique. Mais choisir la culture, c’est choisir une évolution qui nous éloigne des mécanismes instinctifs et pulsionnels des animaux. Cela signifie approfondir la liberté de la conscience telle qu’elle s’est individualisée évolutivement en l’homme.
Devenir libre signifie participer à l’évolution de l’espèce humaine (socialement, scientifiquement, techniquement, artistiquement…). (voir notre leçon sur la liberté créatrice). Ce que les Epicuriens en valorisant le seul plaisir d’exister en repos mésestiment.
Ce qu’on appelle le cynisme aujourd’hui invoque les imperfections et les injustices de nos cultures pour en justifier un parasitage. La seule ambition de ce parasitage revient en fait à consommer les dernières énergies mises en circulation par ceux qui l’ont créées. Mais cette consommation ne questionne pas les limites des élaborations des créateurs culturels du passé. Une telle attitude conduit à des crises voire des catastrophes. Au lieu de reproduire et de consommer jusqu’à épuisement, il faut renouveler, recréer notre culture. 
Le point commun entre les cyniques de l’Antiquité et les cyniques d’aujourd’hui, est cette attitude de consommateur inconscient : les uns sont consommateurs de la nature puisqu’ils mangent, boivent des restes, vivent de mendicité… et les autres sont consommateurs de la culture contemporaine en servant à plus ou moins grande échelle les puissances occultes de l’argent et endorment leur conscience dans le confort, les divertissements ainsi obtenus.
Les mouvements cyniques de l’Antiquité ou les mouvements écologistes radicaux sont moins menaçants que les consommateurs cyniques pour l’évolution de la culture. En terme de progrès social, les consommateurs cyniques favorisent le règne des puissances de l’argent en parasitant leur culture et ils participent à la déconsidération et à l’ignorance des vrais créateurs qui peut sortir notre culture de ses impasses.
Les formulations contemporaines qui croient s’inspirer de l’épicurisme sont en fait la plupart du temps hédonistes. La recherche du plaisir à tout prix ignore le simple plaisir d’exister en repos. Au lieu de recueillir à chaque instant du jour le simple plaisir d’exister (= carpe diem d’Horace), on ne pense qu’à « profiter de la vie » avant qu’il ne soit trop tard. Puisque la mort est fatale à quoi bon s’inquiéter des conséquences de nos consommations ? L’hédonisme contemporain qui ignore le sens véritable de l’eudémonisme (la recherche de la vie bonne et inspirée) Epicurien s’enrôle dans les rangs du cynisme contemporain : après moi, advienne que pourra, du moment que j’en profite un peu dès maintenant !


III. Le sens profond de la culture rompant avec la nature est une utopie technologique.


1 – La technoscience peut nous libérer de la lutte naturelle pour la survie en nous libérant de la nécessité de gagner notre vie.


La technoscience et l’économie doivent retrouver leur but initial qui est de libérer l’homme du besoin de gagner sa vie, de passer la plupart de son temps à subvenir à ses besoins naturels. Car les cyniques de l’antiquité et tous ceux qui prônent un retour à la nature oublient qu’au fond un tel retour à la nature nous rendrait de nouveau dépendant du bon vouloir de la nature pour satisfaire nos besoins élémentaires : manger, boire, se loger, s’habiller, etc. On ne peut peut-être pas rompre avec la nature mais on peut sûrement rompre avec la fragilité de survie dans laquelle nous maintient la nature. 

Répondre aux cyniques hédonistes contemporains consistera donc à faire évoluer définitivement notre vie sociale actuelle au-delà de la nécessité de gagner sa vie qui reste encore l’équivalent :

Sur le plan politique : Donner une véritable protection sociale comprenant un revenu minimum à tout le monde ou donner à tous un véritable Minimum d’Existence permettrait à ceux qui le souhaitent de ne plus dépendre des puissances de l’argent qui aujourd’hui font encore fonctionner nos sociétés comme une lutte pour la vie telle qu’on la voit dans la nature ; Ceci donnerait une liberté beaucoup plus ample aux créateurs de toute sorte.
Sur le plan technologique, ceci est rendu possible par le fait même qu’on peut loger, nourrir décemment tout être humain grâce au fait que la technologie permet à peu d’hommes de produire de quoi nourrir et loger une quantité innombrable de personnes ; certains robots aujourd’hui labourent des champs, traient les vaches ; pour construire un bâtiment il faut aujourd’hui beaucoup moins de temps et de main d’œuvre qu’autrefois.


2 – La technoscience peut nous libérer sur le plan biologiques de nombreuses limites animales.


a) – L’utérus artificiel et la vie libérée du sexe.


Henri Atlan à partir des incessants progrès des soins pour les prématurés et des soins pour développer des fœtus les premières semaines en dehors de l’utérus estime qu’un jour nous disposerons d’une technique permet de faire des enfants en dehors du ventre d’une femme. Ceci signifie que la sexualité sera de plus en plus distincte de la reproduction sexuelle. Les femmes pourront être libérées des peines de la grossesse et de l’accouchement. Elles seront définitivement libérée des contraintes de l’âge pour avoir un enfant. Mais aussi, en développant d’autres techniques, on peut penser que les couples homosexuels hommes pourront avoir des enfants issus du mélange de leurs deux ADN. Le rôle de parents sera de plus en plus éloigné des relations d’amants, le couple de parents n’imposera plus la norme biologique d’un homme et d’une femme.
La sexualité humaine était déjà plus ou moins disjointe de la reproduction avec le fait d’une sexualité en dehors des périodes d’ovulation de la femme contrairement à la plupart des autres animaux. La contraception moderne avait donné une maîtrise de la fécondation. L’utérus artificiel laisse envisager une fécondation totalement externalisée. 
Toutefois même si nous sommes de plus en plus libre de la reproduction sexuelle, ceci ne nous libère pas forcément des pulsions sexuelles, qui sont les messages de la nature en vue de la reproduction. 
Mais là encore il existe des moyens technologiques de contrôler nos pulsions sexuelles soit en vue de les faire croître soit en vue de les amoindrir.


b) – La vie sans mort ?


Les progrès en génétique nous font comprendre de plus en plus comment fonctionnent les processus physico-chimique qui conduisent à la mort. Nous pouvons modifier ces processus et même développer par modification génétique de nouveaux processus de régénération cellulaire comme ceux des lézards à qui on arrache la queue et qui repousse ensuite. On peut hybrider des animaux pour qu’ils développent des organes qui puissent servir de greffes pour l’homme.
On peut aussi développer des robots moléculaires à la taille du nanomètre qui permettent d’agir au cœur des cellules pour les réparer ou éliminer ce qui les menace.
Bien sûr en l’état on peut envisager un allongement considérable de l’espérance de vie mais à vrai dire l’usure cellulaire du cerveau finira par conduire à la mort. Mais qui sait si nous ne pouvons pas améliorer voire résoudre technologiquement ces difficultés ?
Ceci pose bien sûr la question de la reproduction sexuelle... Celle-ci devra être considérablement réduite. Mais comme nous l’avons montré précédemment, cela ne pose pas problème.
Bien sûr une durée de vie considérable pose la question du sens de la vie. Quand nous aurons fait le tour de ce que peut nous offrir la vie humaine, ne deviendra-telle pas lassante et ennuyeuse ?
Toutefois si nous considérons le sens de la mort dans le vivant, nous devons convenir que la mort liée à la naissance favorise l’évolution biologique en renouvelant les individus, en favorisant l’exploration des adaptations biologiques... Or ce qui permet à l’homme d’évoluer n’est plus la biologie mais le savoir et le savoir pour s’accroître et évoluer n’implique pas la mort...


Transition :

Nous avons considérer ici la technologisation de la dimension sexuelle des pulsions et sous-jacente l’ambiguïté de nos pulsions de vie mêlées à des pulsions de mort. La technologie peut considérablement augmenter nos marges de manœuvre par rapport à elles : elle peut nous en libérer par une maîtrise de plus en plus radicale.
Pouvons-nous de même nous libérer des dimensions de nos pulsions concernant l’appropriation et la reconnaissance ?


3 – La technoscience peut-elle nous libérer des pulsions et des désirs ?


On peut imaginer un monde où la technologie offre un substitut à l’assouvissement réel des pulsions qui épuisent les énergies du monde naturel par un asservissement aux puissances de l’argent(l’appropriation excessive).
On peut imaginer de créer un univers virtuel individualisé dans lequel tous nos désirs les plus bestiaux puissent se réaliser sans déstructurer la société et la nature. Les jeux vidéo sont des esquisses de cette possibilité. Ces jeux vidéo actuels nous offrent des sensations visuelles et auditives 2D/3D. On peut imaginer qu’ils incluent une dimension tactile plus convaincante voire une dimension gustative et olfactive.
Une critique usuelle est de dire que les fictions de violence nourrissent la violence. Ceci nous paraît très discutable :
  • quelqu’un qui sait distinguer le réel et le virtuel saura s’il satisfait sa violence fictivement ou non même si la fiction est une parfaite copie du réel ;
  • la satisfaction virtuelle ou fictive de la violence peut purger notre tendance naturelle agressive, Aristote défendait ainsi une idée de purgation émotionnelle (de catharsis) ;
  • l’occident a une tradition élaborée de la tragédie violente qui a pour but de dominer les pulsions violentes, la culture gréco-latine et le christianisme offrent de nombreuses figures de violence, un crucifix chrétien est une scène de violence qui se retrouve un peu partout en occident. Dans toutes les cultures, le travail de l’artiste comporte une tradition qui apprend à user de codes fictifs à côté de codes réalistes afin de purger telles dimensions des pulsions en les satisfaisant fictivement et en les interdisant dans le même temps. A vrai dire l’artiste, l’homme inspiré a certainement offert aux hommes les premiers éléments d’une psychologie car l’art pour être vertueux socialement a appris à nous expurger de certaine tentation destructrice en apprenant à les connaître par la fiction.

4 - Limites de l’utopie technologique de la libération de la nature.

Ces utopies présentent cependant plusieurs limites :

1re limite : Tant que nous avons un corps, il faut trouver des moyens pour subvenir à ses besoins. Même si une machine peut nous donner les impressions de manger et boire le corps aura toujours un besoin de manger. Si on ne voulait plus avaler de nourriture et de boisson, il faudrait un monde technologique qui assure notre existence corporelle. 
Le problème inhérent la technologie est que toute technologie humaine rencontre, pour l’instant, des pannes liées à l’usure, des accidents incontrôlables. L’invention de l’avion a été aussi celle du crash de cet avion. L’invention de la voiture a suscité l’accident de voiture et l’invention de l’ordinateur a été aussi celle du bogue informatique. Il semblerait a priori que le vivant ait été au cours de l’histoire plus capable d’adaptation aux catastrophes et aux crises de son milieu que ne paraît l’être notre mode technoscientifique.

2e limite : Elle est inhérente à nos désirs, à une propriété de nos désirs. Ces derniers ont deux défauts :
Premièrement nos désirs (même artificiels) sont limités. Deuxièmement, ils s’inscrivent dans le passé de l’humanité. Si nos désirs passés sont satisfaits et épuisés, seul le besoin de créer de nouveaux désirs peut nous satisfaire.

Il y a en nous la possibilité de réaliser tous nos désirs : le rêve. Nous avons vu avec Freud que nos rêves étaient la réalisation de nos désirs les plus secrets. Notre approche des pulsions bestiales se heurte aux cauchemars. Le cauchemar révèle que nos désirs même à l’état de fiction sont en conflit avec certaines de nos valeurs et ne se contentent pas de rester virtuels mais font des pressions pour se réaliser.

Comment expliquer cette apparente dimension cauchemardesque de nos désirs ? Et surtout y a-t-il une théorie capable de produire des techniques fiables pour nous en défaire ? Les réponses de la psychologie ne sont encore que balbutiantes, la psychologie reste bien souvent une science dans l’enfance. Les médicaments ont des effets secondaires et leur action s’émousse au fil du temps bien souvent. Les psychanalystes et les thérapeutes comportementaux s’excluent les uns les autres refusant une synthèse. Les pratiques spirituelles incluent des techniques psychologiques mais la scientificité des philosophies spirituelles suscitent encore de nombreux débats. (Voir le cours sur l’inconscient, la psychanalyse et autres thérapies)


Transition :

Si nous réalisons que notre conscience est liée à la nature, nous devons admettre que comme dans la nature, notre conscience reste liée à des pulsions de vie et de mort. La culture émerge de la nature avec des pulsions de vie et des pulsions de mort. On ne peut pas isoler d’un côté la nature et de l’autre la culture. Toutefois, dans la nature, l’équilibre des pulsions de vie et de mort est garanti par l’instinct. Dans le cadre de la culture, ce sont des valeurs mentales qui organisent le juste rapport entre pulsion de vie et pulsion de mort. Les implications de l’intellect humain sur le corps et la nature sont très importantes mais cet intellect n’est-il pas sollicité dans le sens d’un équilibrage des pulsions de vie et de mort ?
En fait est-il certain que la culture tecnoscientifique nous arrache totalement à la nature ? Le progrès technoscientifique ne serait-il pas une forme d’évolution de la nature elle-même ?


IV - Evolution naturelle et culture technoscientifique.


1 – Le progrès technique est inhérent à la culture d’une conscience mentale : c’est un arrachement à la nature.


a) – Le projet cartésien : l’homme doit devenir « comme maître et possesseur de la nature ».
Lisons l’extrait suivant du Discours de la méthode (1637) de René Descartes


« Sitôt que j’ai eu acquis quelques notions générales touchant la physique, et que, commençant à les éprouver en diverses difficultés particulières, j’ai remarqué jusques où elles peuvent conduire et combien elles diffèrent des principes dont on s’est servi jusqu’à présent, j’ai cru que je ne pouvais les tenir cachées sans pécher grandement contre la loi qui nous oblige à procurer autant qu’il est en nous le bien général de tous les hommes. 
Car elles m’ont fait voir qu’il est possible de parvenir à des connaissances qui sont fort utiles à la vie, et qu’au lieu de cette philosophie spéculative qu’on enseigne dans les écoles on en peut trouver une pratique, par laquelle, connaissant la force et les actions du feu, de l’eau, de l’air, des astres, des cieux et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos artisans, nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres, et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature. »

Le thème du texte concerne la physique et sa réforme.

La thèse est à la fin du texte : « au lieu de cette philosophie spéculative qu’on enseigne dans les écoles on en peut trouver une pratique, […] et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature. »

Dans la première partie, Descartes explique que ses recherches en physique sont différentes de ce qui a été dit jusque là en physique. Il les a suffisamment testées pour penser qu’elles peuvent profiter à tous. Car ce qui fait le bien de tous doit être partagé. On peut titrer le contenu de la première partie : « La nécessité morale de diffuser une nouvelle physique qui a des principes plus solides ». Dans la deuxième partie, Descartes explique combien sa nouvelle approche de la physique peut faire le bien de tous. Elle n’est pas une simple vision spéculative comme celle enseignée jusque là, elle est aussi pratique qu’un savoir artisanal. Ces « notions générales touchant la physique » peuvent « nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature », c’est-à-dire comme des dieux dominant la vie et la nature. On peut titrer le contenu de la seconde partie : « La nouvelle physique nous rendra presque comme Dieu ».

Le problème et les enjeux du texte concernent la place de la physique dans la société humaine. Plus particulièrement l’enjeu est de savoir si grâce à la physique les hommes peuvent devenir comme Dieu. Il ne s’agit pas de rompre avec la nature mais de faire de notre corps qui nous y inscrit l’instrument de notre domination sur elle.

La vocation de la culture technique serait donc de nous arracher aux dépendances que fait peser sur nous la nature en la soumettant.


b) – La culture et la technique sont un miracle surnaturel (Protagoras).


Dans le Protagoras de Platon, on peut lire :

« PROTAGORAS. — [...] Lorsque le temps destiné à la création […] fut venu, les dieux formèrent [les êtres mortels] […], ils ordonnèrent à Prométhée et à Épiméthée de les orner et de leur distribuer toutes les qualités convenables. Épiméthée pria Prométhée de permettre qu’il fît seul cette distribution […]. Prométhée y consentit. Voilà donc Épiméthée en fonction. Il distribue aux uns la force sans la vitesse, et aux autres, la vitesse sans la force. Il donne des armes naturelles à ceux-ci ; et à ceux-là il leur refuse des armes, mais il leur donne d’autres moyens de se conserver et de se garantir. […] Il acheva ainsi sa distribution avec le plus d’égalité possible, prenant bien garde qu’aucune de ces espèces ne pût être détruite. Après leur avoir donné tous les moyens de se garantir de la violence les uns des autres, il eut soin de les munir […] contre les rigueurs des saisons. Pour cela, il les revêtit de poils épais et de peaux serrées très capables de les défendre contre les gelées de l’hiver et contre les ardeurs de l’été, et qui, lorsqu’ils ont besoin de dormir, leur servent de couvertures. [...] Cela fait, il leur assigna à chacun leur nourriture : à ceux-là les herbes, à ceux-ci les fruits […], et il y eut telle espèce à qui il permit de se nourrir de la chair des autres animaux ; mais, pour cette espèce, il la rendit peu féconde, et accorda une grande fécondité à celles qui devaient la nourrir, afin qu’elle se conservât. Mais comme Épiméthée n’était pas très prudent, il ne prit pas garde qu’enfin il avait employé toutes les qualités pour les animaux privés de raison, et qu’il lui restait encore à pourvoir l’homme. […] Lorsque Prométhée arriva […]. Il vit tous les animaux très équitablement équipés, mais il trouva l’homme tout nu, n’ayant ni armes, ni chaussures, ni couvertures. […] Prométhée ne savait pas comment donner à l’homme les moyens de se conserver. Il trouva finalement cette solution : il déroba à Héphaïstos et à Athéna1 le secret des arts et le feu (car sans le feu ce savoir ne pouvait pas être mis en pratique), et il les offrît à l’homme. » 

1 - Héphaïstos et Athéna sont les dieux des arts utiles à la vie : Héphaïstos (dieu du feu) fournit les instruments, Athéna (déesse de l’intelligence) la connaissance pratique.

Explication : 

Cette idée que l’homme est le plus dépourvu des animaux au niveau de son équipement naturel souligne forcément le caractère surnaturel des qualités qui lui permettent de ne pas être écrasé par les forces de la nature. Ici la capacité surnaturelle de l’homme de produire les techniques qui lui donneront l’avantage sur les animaux est comme subtilisée aux dieux par un Titan compatissant.
Descartes dans cette capacité surnaturelle voit l’appel même d’un Dieu créateur de la nature qui d’après le mythe biblique a fait l’homme à son image et qui a pour vacation de devenir aussi parfait qu’il le peut dans cette image.
Transition : mais cette conception d’un élément surnaturel à l’oeuvre dans la culture humaine est-elle convaincante ? L’homme est-il autant en dehors de la nature que veulent le croire Descartes et Protagoras ?


2 - La culture est prise de conscience de la nature par elle-même.


a) - La main montre l’origine naturelle de la culture technicienne (Aristote).


Nous partirons ici d’un passage des Parties des Animaux d’Aristote :

« Ce n’est pas parce qu’il a des mains que l’homme est le plus intelligent des êtres, mais c’est parce qu’il est le plus intelligent qu’il a des mains. En effet, l’être le plus intelligent est celui qui est capable de bien utiliser le plus grand nombre d’outils : or, la main semble bien être non pas un outil, mais plusieurs. […] Aussi, ceux qui disent que l’homme n’est pas bien constitué et qu’il est le moins bien partagé des animaux (parce que, dit-on, il est sans chaussures, il est nu et n’a pas d’armes pour combattre), sont dans l’erreur. » [...] Car la main devient griffe, serre, corne, ou lance ou épée ou toute autre arme ou outil. Elle peut être tout cela parce qu’elle est capable de tout saisir et de tout tenir. La forme même que la nature a imaginée pour la main est adaptée à cette fonction. »


Explication :

Ce texte d’Aristote dans sa partie soulignée répond au texte précédent extrait du Protagoras de Platon qui rapporte précisément les idées de Protagoras : Aristote et le récit mythique de Protagoras soulignent la frappante nudité de l’homme en regard du reste du monde animal. Mais Aristote pense à l’encontre du récit de Protagoras que l’intelligence n’a pas été donnée en contrepartie à la faiblesse du corps de l’homme mais que le corps de l’homme est la forme organique prise par l’intelligence. En effet la nudité de la main de l’homme loin de traduire une absence d’arme naturelle traduit plutôt la polyvalence de la main pour saisir et fabriquer des outils et des armes à l’aide de son intelligence. La nudité humaine est directement liée à son activité technicienne qui peut la couvrir de plusieurs façons possibles suivant les exigences du milieu. Si on prend une terminologie contemporaine, on peut dire que l’homme n’est pas un être inadapté au milieu naturel mais qu’au contraire sa nudité traduit sa capacité supérieure d’adaptation aux divers milieux naturels.


Transition :

La paléontologie s’intéresse à l’apparition de l’homme au sein de l’évolution des espèces et elle confirme l’analyse d’Aristote sur la main à ceci près qu’elle la considère au sein d’une évolution. L’homme est le descendant d’un primate qui est aussi le lointain ancêtre des grands singes comme les chimpanzés, les bonobos ou les gorilles qui eux aussi possèdent des mains. Les paléontologues pour caractériser l’homme et son développement au niveau de sa conscience inclut aussi d’autres critères organiques comme la bipédie ou le développement d’un appareil bucco-pharyngé favorable au langage articulé. 
Contrairement à Descartes et Protagoras qui affirment une discontinuité d’essence surnaturelle ou d’Aristote qui pense que l’intelligence implique l’organe de la main, les recherches paléontologiques nous mettent sur la voix d’une émergence naturelle de la culture et de la technique dans un certain contexte évolutif.


b) – Techniques , cultures animales préhumaines et cultures humaines.


Partant d’un point de vue paléontologique, on sent ici la possibilité métaphysique d’envisager un progrès au niveau de la conscience elle-même. Par exemple, concernant les niveaux de conscience animale, il est clair qu’entre une fourmi et un chien, il y a eu un progrès de la conscience ou évolution si on insiste sur la discontinuité et le caractère incomparable. La conscience en nous qui marque un progrès vis à vis des autres types de conscience que nous connaissons est la conscience capable de saisir ses contenus abstraitement, c’est-à-dire notre capacité à nous représenter certains aspects sélectionnés arbitrairement de la réalité à l’aide de généralisations dont les règles de cohérence font aussi l’objet d’une sélection en fonction de nos fins. Certains primates se reconnaissent dans un miroir ce qui implique une forme de conscience de soi. Certains ont été capables d’apprendre le langage des signes des sourds-muets mais ils ne sont pas capables d’utiliser le langage pour désigner de purs faits relevant de l’intelligence du langage. Par exemple ils ne peuvent pas concevoir le nombre en dehors des choses nombrées, ils ne peuvent donc pas réaliser des plans abstraits du monde réel qui permettent de construire des objets de toute pièce. Ils ne penseront pas à aller chercher une perche hors de la pièce où ils sont pour attraper des bananes accrochées au plafond. Ils ne peuvent bricoler que ce qui est présent devant eux, leur intelligence n’est pas conceptuelle, ils sont incapables d’une technoscience qui suppose une intelligence abstraite capable de logiques diverses. Cette conscience capable de créer des abstractions permet seule le progrès technique et éthique.


c) – Superposition de la nature et de la culture en l’homme.


Maurice Merleau-Ponty dans la Phénoménologie de la perception écrit :

« L’usage qu’un homme fera de son corps est transcendant à l’égard de ce corps comme être simplement biologique. Il n’est pas plus naturel ou pas moins conventionnel de crier dans la colère ou d’embrasser dans l’amour que d’appeler table une table. Les sentiments et les conduites passionnelles sont inventés comme les mots. Même ceux qui, comme la paternité, paraissent inscrits dans le corps humain sont en réalité des institutions. Il est impossible de superposer chez l’homme une première couche de comportements que l’on appellerait « naturels » et un monde culturel ou spirituel fabriqué. Tout est fabriqué et tout est naturel chez l’homme comme on voudra dire, en ce sens qu’il n’est pas un mot, pas une conduite qui ne doive quelque chose à l’être simplement biologique - et qui en même temps ne se dérobe à la simplicité de la vie animale, ne détourne de leur sens les conduites vitales, par une sorte d’échappement et par un génie de l’équivoque qui pourraient servir à définir l’homme. »

Explication : 

Merleau-Ponty explique ici comment la nature et la culture sont superposées chez l’homme. L’homme n’est pas simplement son corps. Il est la conscience mentale de son corps. Le cerveau et le corps participent à produire la conscience et c’est comme si cette conscience produite contenait le cerveau et le corps. D’ailleurs Merleau-Ponty est un penseur de la chair : la chair est simultanément conscience plus ou moins élaborée et organisation chimique. Autrement dit mon corps charnel est simultanément objet de la nature qui obéit à ses lois physico-chimiques et prise de conscience subjective culturelle. Ainsi les émotions qui correspondent à des phénomènes physiologiques sont exprimées suivant des conventions, des conditionnements culturels. Les émotions semblent s’exprimer comme le langage humain général, suivant des conventions. A priori, la paternité, semble une loi biologique. Dans les faits, le spermatozoïde qui a permis l’ovulation n’a rien à voir avec la paternité. La paternité sociale est liée à l’éducation. Dans certaines cultures, celui qui joue le rôle de père est l’oncle. Une intuition est liée à des représentations mentales.

Pour aller plus loin :

Si nous radicalisions la pensée de Merleau-Ponty, nous pourrions considérer que la culture est un phénomène inhérent à l’évolution cellulaire. Les cellules bactérielles n’ont pas encore une culture car elles sont trop absorbées par la survie. Les pluricellulaires peuvent améliorer leur survie en répartissant les tâches des cellules. Certains pluricellulaires au lieu de simplement chercher des composants chimiques qui lui conviennent spécialiseront certaines cellules dans la transformation chimique du milieu : à l’aide de l’énergie solaire ils assimileront des sources de nourritures minérales : ceci formera les végétaux mais même le corps humain utilise l’énergie solaire pour produire certaines vitamines. D’autres cellules dans les pluricellulaires pour exploiter la production des pluricellulaires végétaux vont développer des sens et une motricité : les pluricellulaires animaux sont ainsi tous des parasites des végétaux. La reproduction sexuelle apparaîtra avec l’apparition des pluricellulaires : elle est un moyen d’accélérer l’évolution cellulaire, même si la reproduction asexuée subsistera comme moyen plus efficace par exemple d’assurer la conquête d’un milieu par une espèce. L’œil marque surement l’apparition de pluricellulaires animaux au lieu de simplement manger des végétaux mangent les simples pluricellulaires végétaliens. Les pluricellulaires même si leur conscience est ainsi devenues en partie sensorimotrices n’ont pas de culture car leur sens spécifique reste purement automatique. C’est l’émotion et donc l’apparition de cellules spécialisée dans l’émotion qui marque la naissance d’une relation consciente entre individu et collectif au sein d’une espèce qui est nécessaire pour développer une culture. L’émotion peut permettre l’imitation qui déjà pose la base d’une protoculture. Elle peut permettre une souplesse comportementale : l’individu n’est plus automatiquement au service de l’espèce, par les émotions il a le choix une fois de servir l’espèce à travers sa survie ou de la servir en se sacrifiant pour la survie d’un autre, il n’est plus prisonniers de ses réflexes sensorimoteurs. Une hypothèse répandue aujourd’hui en biologie pour expliquer la conscience réfléchie et donc la naissance de la culture chez les mammifères supérieurs est l’apparition de cellules miroir ou de réseau de cellules miroir qui permettent la prise de conscience réfléchie des émotions et des désirs.
Chez l’homme ces cellules miroirs ne sont plus connectées seulement à l’émotion mais elles peuvent former des représentations de plus en plus abstraites du vécu individuel émotionnel : la conscience humaine est une conscience réfléchie conceptuelle. Nous ne sommes plus prisonniers des émotions : nous pouvons aller dans le sens contraire de ce que nous indique par exemple la peur ou le désir pour connaître ce qui nous était jusque là inconnu. La culture est donc issue d’une prise de conscience réfléchie conceptuelle de certaines cellules : toute culture reste une évolution de la nature vers plus de conscience et de connaissance dès lors qu’elle nous libère vraiment des mécanismes de la peur et du désir. De ce point de vue, notre évolution vers l’humanité est-elle achevée ?
On peut imaginer inventer d’autres systèmes matériels capables d’une forme de conscience réfléchie conceptuelle vraiment libre de la peur et du désir mais il y a fort à parier que ces technologies devraient s’inspirer du fonctionnement cellulaire. D’ailleurs l’informatique chez ses concepteurs a été pensée comme voie de production d’une conscience artificielle ou est encore envisagée comme moyen de pérenniser une conscience humaine mortelle car cellulaire mais elle-même au fil de ses progrès semble se biologiser : on parle de virus informatiques, de vers informatiques qui parasitent un ordinateur, etc. Tout se passe comme si le progrès technologique vers la conscience rencontrait les limites même de la conscience biologique. Comme si la conscience réfléchie quel que soit son support matériel rencontrait un obstacle d’inconscience inhérent à son support.


V - Conclusion.


Le refus de la culture, l’appel à un retour à la nature nous montre que la culture n’est pas développée pour prendre plaisir à exister (une ataraxie épicurienne) ou à se contenter de soi-même (une ataraxie cynique). Mais la culture sortira de la barbarie lorsqu’elle dépassera la lutte pour la vie lorsque socialement les êtres humains n’auront plus à gagner leur vie mais auront à cœur d’évoluer, de créer pour le bien de tous. Le plaisir d’exister qui reste aussi fragile que notre existence dépendante des aléas sociaux ou naturels sera alors vraiment transcendée par une joie créatrice d’évoluer qui ne peut se contenter d’être soi-même.
La conscience humaine peut vraiment civiliser les pulsions animales à l’aide de l’art, d’une science psychologique et de divers technologies. Car en fait nous n’avons jamais été encore humain, nos comportements sont restés quelque part entre l’animal et l’homme d’où notre bestialité.
Si nous voulons sortir de notre bestialité, nous découvrons alors que la culture s’inscrit au sein d’une évolution de la nature. Le propre de la conscience réfléchie est de ne pas coïncider avec elle-même, de s’arracher et de se distancier d’elle-même pour mieux se retrouver dans une liberté effective. Avec la culture la nature semble vraiment chercher à développer à son échelle l’équivalent d’une conscience réfléchie individuelle.
Mais on peut se demander si la technique est vraiment le biais par lequel la nature développera une culture d’elle-même véritablement harmonieuse. La technique est-elle viscéralement un progrès ? Le progrès technique n’a-t-il pas des limites ? 
L’homme peut s’arracher à la nature et même à ses pulsions les plus animales qui persistent à travers sa corporéité mais son émergence dans la nature nous rappelle que l’humanité n’est pas en dehors de la nature. Les hommes quand ils rompent avec la nature sont aussi en train de rompre avec leur humanité. L’humanité en nous ne peut pas rompre avec la nature mais malheureusement notre bestialité le peut. Seule notre bestialité nous place en dehors de la nature et malheureusement la technologie semble lui donner de plus en plus d’ampleur. Un progrès moral et spirituel de quelques uns ne suffira pas à empêcher un usage bestial de la technologie.
Le progrès technologique n’induit-il pas alors plus qu’une crise morale, plus qu’une crise économique, plus qu’une crise écologique ? Si on admet que ce progrès est inhérent à l’évolution de la nature à travers nous, ne s’agit-il pas comme le disent des penseurs comme sri Aurobindo et Satprem une crise évolutive ?
Il faut donc maintenant se demander si la nature des progrès en sciences et technique qui sont aujourd’hui intimement liés rencontre une limite qui est vraiment de nature évolutive. il faut donc d’abord se demander : « La science a-t-elle des limites ? » mais ensuite et surtout « Le progrès technique a-t-il des limites ? »
Et pour aller plus loin avec des penseurs comme Satprem ou sri Aurobindo, si nous admettons que l’évolution est bien l’évolution de la conscience cellulaire, ne s’agit-il pas de résoudre une crise évolutive du mental des cellules ?