LIBERTE CREATRICE
I. Introduction générale sur la liberté.
A. Les 3 domaines de la liberté
On distingue 3 domaines où se pose la question sur la liberté :
- domaine métaphysique
- domaine moral et/ou éthique
- domaine politique (politique=art de vivre ensemble dans la même cité ou le même Etat)
Dans le domaine politique, le problème de la liberté est le conflit
entre les intérêts personnels et les intérêts collectifs, c’est-à-dire
entre la liberté individuelle et la liberté collective acquise grâce à
la vie sociale. Ce conflit d’intérêt est connecté au problème de la
liberté morale. Si l’être humain est suffisamment libre et responsable
pour être individuellement moral, ce conflit d’intérêt pourra se
résoudre en faisant appel à la liberté de chacun. Mais si nos
comportements sont le fruit de conditionnement sociaux, familiaux,
alors seule une pression collective obligera chacun à respecter les lois
collectives.
Ce débat nous ramène alors à un débat métaphysique :
Est-ce que nous sommes libre de choisir voire de créer notre comportement (ce qui suppose un libre arbitre) ?
Ou
est-ce que nos comportements sont dictés par les lois de la nature (c’est le déterminisme) ?
Nous essaierons donc de répondre à cette question en montrant ses
implications morales et éthiques avant de revenir à la question
politique dans une future leçon.
B. La liberté de faire ce que je veux est une liberté illusoire
Il faut absolument éviter, dans une dissertation, de définir la
liberté comme liberté de faire ce que je veux. En général, une telle
conception ne parvient pas à donner une place positive à la morale. La
morale est alors vue seulement comme quelque chose qui m’empêche de
faire ce que je veux.
Il y a plusieurs raisons de penser que la liberté de faire ce que je veux est une illusion.
1re raison :
Nous sommes limités par la nature. Notre liberté, si elle existe, ne peut pas facilement faire abstraction des limites du corps.
2e raison :
La liberté de faire ce que je veux est une liberté infantile. Par
exemple : Je ne peux pas désirer tout en même temps. Je ne peux pas
vouloir travailler et en même temps ne rien faire.
3e raison :
La liberté de faire ce que je veux est souvent synonyme d’une faiblesse
de la volonté. Notre volonté est souvent divisée. Nous sommes souvent
incapables de mettre toute notre énergie dans une décision. Il reste
toujours une énergie de regrets, de frustration. Nous sommes rarement
engagés à 100 % dans une décision. Il y a toujours un pourcentage de
notre énergie qui fait obstacle à notre décision.
Nous avons 2 objectifs dans cette leçon :
- Savoir si nous sommes déterminés par la nature ou si nous sommes libre de nature.
- S’il est possible de se libérer de la liberté infantile de faire ce qu’on veut.
++++
II. Conscience subjective d’un libre arbitre et volonté de liberté absolue.
A. L’errance de la volonté est un manque d’entendement (Descartes).
René Descartes (Français, XVIIe
siècle) part du fait qu’on peut imaginer un Dieu trompeur ou un malin
génie. Qu’est-ce qui nous empêche de penser qu’un Dieu tout puissant
s’il existe ne soit pas trompeur ? En général on conçoit Dieu comme le
reflet du bien qu’on conçoit usuellement, voire le bien au-delà même de
ce qu’on peut concevoir comme le meilleur. Descartes nous invite à
douter du sens positif du donné de la conscience. Tout ce qu’il y a dans
mon esprit ne participe-t-il pas à la tromperie divine ? Même ce que je
ressens positivement ne participe-t-il pas de l’erreur et de la
tromperie : on me donne une bonne impression pour mieux me tromper… Mais
ce doute doit être redoublé en n’oubliant pas que tout pourrait aussi
signifier l’œuvre d’un Dieu de bonté.
Quoiqu’il en soit, si je participe au doute alors je pense que je doute.
Ainsi moi j’existe qui pense que je doute. D’où la fameuse formulation
de Descartes : « je pense, [donc] je suis ».
Avec Descartes nous avons aussi par là même ce qui définit la raison : est raisonnable ce dont on ne peut pas douter.
La volonté a alors une liberté fondamentale :
- elle peut consentir ou non à ses conceptions
usuelles, à ses idées entachées de préjugés, à ses émotions qui lui
impose un mouvement du corps et donc son action, à ses sensations qui
peuvent être des illusions et non traduire les véritables lois de la
nature ;
- Ou elle peut décider de ne plus consentir à ce qui ne
dépend pas clairement d’elle et qui ne surmonte pas l’épreuve du doute.
Toute la difficulté est de discerner ce qui dépend de moi, ce qui ne me
trompe pas et ce qui n’en dépend pas et que je peux mettre en doute afin
de ne plus en être affecté.
La liberté de faire ce que je veux est en effet une conception
erronée de la liberté mais elle n’interdit pas de penser un
libre-arbitre. L’erreur liée à une représentation de la liberté comme
liberté de faire ce que je veux tient en fait à la constitution de la
conscience humaine. Notre volonté est infinie en puissance puisqu’elle
peut douter de tout y compris de son doute, puisque autrement dit elle
peut refuser de consentir à ses idées, à ses émotions et à ses
sensations. Mais par contraste cette volonté infinie en puissance révèle
la portée limitée de notre entendement dont les contenus sont moins
assurés et moins puissants que ceux de la volonté.
Je ne peux pas faire ce que je veux car même si ma volonté veut
infiniment être toute puissante, elle n’y parvient pas faute de disposer
d’un entendement infini qui lui donnerait les moyens immédiats de
réaliser son vœu de toute puissance.
Pour Descartes, ce vœu de toute puissance est cependant légitime et
selon lui une nouvelle compréhension des phénomènes physiques doit
permettre de devenir à plus ou moins long terme « comme maître et
possesseur de la nature ». Le problème est que ce vœu peut rester vain
tant que nous ne disposerons pas d’une méthode pour le réaliser.
Le « comme » du « comme maître et possesseur de la nature » semble une
restriction : pour Descartes il y a déjà un être qui dispose
simultanément d’une volonté infinie et d’un entendement infini,
autrement dit il y a déjà un être tout-puissant : Dieu. Mais l’homme
grâce à la technique et à la science peut espérer parvenir à une
condition équivalente à Dieu. Ce dernier en effet veut en effet que nous
partagions sa perfection.
Notre liberté demeurera donc infantile tant que nous ne progresserons
pas quant à l’usage de notre entendement. Notre volonté infinie est
aveuglante, son désir immédiat de toute puissance conduit à un manque de
discernement. Descartes propose donc une méthode pour mieux raisonner.
Selon lui « le bon sens est la chose du monde la mieux partagée » mais
en même temps c’est la moins bien utilisée.
La critique de l’autorité est ici centrale.
Objections :
1) - Descartes maintient une autorité divine positive qu’il juge
indispensable du point de vue de la valeur de l’être et donc de la
validité de nos jugements sur les objets du monde : ce qui semble
contraire en un sens à sa critique de l’autorité qui gêne le
fonctionnement du bon sens comme exercice libre du doute ;
2) – Pour Descartes, notre entendement sera toujours limité par les
choix créateurs de Dieu concernant les vérités logiques (les vérités
éternelles).
Nous devrons nous soumettre à la volonté de Dieu concernant
les règles de l’entendement.
Ne pourrait-on pas penser une forme de rationalité véritablement autonome ?
Bilan :
Soit il faut revisiter notre conception de Dieu pour que Dieu s’il
existe ne nous maintiennent pas en état de minorité, soit il faut
revisiter notre conception du libre-arbitre et de la volonté vis-à-vis
de l’entendement. Nous en tenant pour le moment à une position
agnostique, nous allons approfondir ce qui dans le phénomène vécu de
notre conscience suggère la liberté.
B. La liberté de la conscience.
Dans les extraits suivant de L’existentialisme est un humanisme (1946), Jean-Paul Sartre (Français, XXe s.) écrit :
« Lorsqu’on considère un objet fabriqué, comme par exemple un livre
ou un coupe-papier, cet objet a été fabriqué par un artisan qui s’est
inspiré d’un concept ; il s’est référé au concept de coupe-papier, et
également à une technique de production préalable qui fait partie du
concept, et qui est au fond une recette. Ainsi, le coupe-papier est à la
fois un objet qui se produit d’une certaine manière et qui, d’autre
part, a une utilité définie, et on ne peut pas supposer un homme qui
produirait un coupe-papier sans savoir à quoi l’objet va servir. Nous
dirons donc que, pour le coupe-papier, l’essence — c’est-à-dire
l’ensemble des recettes et des qualités qui permettent de le produire et
de le définir — précède l’existence ; et ainsi la présence, en face de
moi, de tel coupe-papier ou de tel livre est déterminée. Nous avons donc
là une vision technique du monde, dans laquelle on peut dire que la
production précède l’existence. [...] L’existentialisme athée, que je
représente, [...] déclare que si Dieu n’existe pas, il y a au moins un
être chez qui l’existence précède l’essence, un être qui existe avant de
pouvoir être défini par aucun concept et que cet être c’est l’homme ou,
comme dit Heidegger, la réalité-humaine1. Qu’est-ce que signifie ici
que l’existence précède l’essence ? Cela signifie que l’homme existe
d’abord, se rencontre, surgit dans le monde, et qu’il se définit après.
L’homme, tel que le conçoit l’existentialiste, s’il n’est pas
définissable, c’est qu’il n’est d’abord rien. Il ne sera qu’ensuite, et
il sera tel qu’il se sera fait. Ainsi, il n’y a pas de nature humaine,
puisqu’il n’y a pas de Dieu pour la concevoir. L’homme est non seulement
tel qu’il se conçoit, mais tel qu’il se veut, et comme il se conçoit
après l’existence, comme il se veut après cet élan vers l’existence,
l’homme n’est rien d’autre que ce qu’il se fait. Tel est le premier
principe de l’existentialisme. [...] Nous voulons dire que l’homme
existe d’abord, c’est-à-dire que l’homme est d’abord ce qui se jette
vers un avenir, et ce qui est conscient de se projeter dans l’avenir.
L’homme est d’abord un projet qui se vit subjectivement, au lieu d’être
une mousse, une pourriture ou un chou-fleur ; rien n’existe
préalablement à ce projet ; rien n’est au ciel intelligible2, et l’homme
sera d’abord ce qu’il aura projeté d’être. »
Notes :
1 - Réalité-humaine : traduit l’allemand Dasein (littéralement
« être-là »), qui désigne le mode d’existence de l’homme, en tant que ce
qu’il est reste en projet.
2 - Au ciel intelligible : dans le ciel des Idées, où résident, selon Platon, les essences de toutes choses.
L’existentialisme athée, que Sartre représente, semble avoir une
conception de la liberté plus cohérente que celle de Descartes faisant
appel à Dieu.
Sartre déclare que si Dieu n’existe pas, il y a au moins un être chez
qui l’existence précède l’essence, un être qui existe avant de pouvoir
être défini par aucun concept : cet être, c’est l’homme.
La conscience humaine ne coïncide pas avec elle-même dans la saisie de
ses contenus. Je suis sans cesse le témoin de moi-même, j’émerge sans
cesse comme un moi nouveau qui peut réinterpréter l’ancien moi.
Ainsi, pour Sartre, l’homme n’a pas de nature. Sa conscience est libre de toute nature.
Condition d’être en situation : Mais pour Sartre, la conscience ne peut
pas exister en-dehors d’un corps, et donc en-dehors d’un monde matériel
(on voit donc la nécessité pour lui d’être dans le monde).
Paradoxe : Il y a un paradoxe : d’un côté, la conscience est libre de
toute identité sociale individuelle, intellectuelle, culturelle (on peut
changer de culture, d’idées, de sexe, etc.), mais de l’autre côté : la
conscience hérite à chaque instant du monde dans lequel ma conscience
s’est constituée. On peut donc avoir l’impression d’être jeté au monde,
d’être confronté à une situation qu’on n’a pas choisi ou qu’on avait
choisi alors qu’on était un autre.
Sartre reproche aux personnes de dire « mais c’est ma nature d’être
comme ça : d’être paresseux » alors qu’en fait, personne n’est par
nature paresseux pour Sartre. Pour Sartre : c’est la nécessité pour moi
d’être dans le monde qui m’oblige à faire le projet de travailler ou de
paresser. La mauvaise est d’invoquer comme nature ce qui n’est qu’un
projet pour saboter un autre projet. Nos projets qui supposent un effort
échouent souvent à cause de notre mauvaise foi qui masque notre projet
de paresse.
Limites : On sait par la science du comportement que cette conscience ne peut pas se développer hors d’un monde social humain.
Par exemple : un enfant lâché dans la nature avec les loups, vivra comme eux.
Il y a une donc nécessité d’être inséré dans le monde pour devenir conscient.
Il y a des conditions optimales d’émergence de la conscience : elles sont matérielles, émotionnelles et mentales.
++++
III. Le déterminisme
A. Pourquoi et comment nous sommes déterminés ?
a) Nous ne sommes pas « un empire dans un empire ».
Dans une approche matérialiste, les phénomènes de la conscience sont
parallèles à des phénomènes physiologiques. Nos désirs et nos pensées
sont parallèles à des phénomènes hormonaux, biochimiques, neuronaux,
etc.
Spinoza (Hollandais, XVIIe siècle)
affirme que l’homme dans la nature n’est pas un « empire dans un
empire ». Pour lui, les lois de la nature valent pour l’être humain car
il est une partie de la nature. Ses actes et ses comportements dépendent
de l’ensemble de la nature. [Au final, tout ce qu’on fait ne dépend
presque pas de nous mais de la société, famille, corps, etc.] Nos actes
sont des productions de la nature et des structures qui forment notre
humanité. Nous sommes programmés physiquement, biologiquement,
familialement, socialement, etc.
Si nous ne sommes pas un « empire dans un empire » notre sentiment
d’un moi face à du non-moi est-il authentique ? Qui nous dit alors que
le moi existe réellement ?
Ce que j’appelle le « moi » n’est-ce pas une illusion qu’on m’a peu à peu appris à croire réelle ?
b) Le faux-moi.
Quand on cherche à se représenter soi-même face à un miroir, la plupart
du temps, on se représente comme vue de l’extérieur face au miroir
(comme si quelqu’un nous prenait en photo).
D’après ce schéma on situe sa conscience dans sa tête (le mental) et son
corps (par le biais des sens). On confond l’intériorité (le vécu de la
conscience) et notre subjectivité (celui qui vit personnellement la
conscience). On oppose le moi au reste du monde du point de vue de la
conscience. Le moi est un sujet alors que le monde est un objet dans la
conscience.
c) Notre conscience authentique.
En fait, notre expérience véritable est que nous pouvons voir notre
visage de l’extérieur sur le miroir. Mais en face du miroir, nous
n’avons qu’une tête transparente.

Ceci nous invite à la suite de Douglas Edison Harding à distinguer la
conception de nous-même selon un point de vue extérieur (en troisième
personne) et une conscience de nous-même seulement intérieure (en
première personne). Nos problèmes concernent toujours le moi tel qu’il
est représenté de l’extérieur. C’est ce moi apparent (en troisième
personne) qui est soi-disant plus ou moins laid, plus ou moins souriant…
C’est ce moi apparent (entroisième personne) qui a des comportements
sociaux. La représentation de soi de l’extérieur nous identifie à une
image impliquant toujours le regard des autres.
Le moi subjectif apparent (notre troisième personne) est ici
clairement un processus de la conscience. Autrement dit notre
subjectivité personnelle apparente (en troisième personne) n’est pas
identifiable à notre intériorité (en première personne). Le « je pense,
[donc] je suis » de Descartes risque de masquer cette distinction chez
ses lecteurs. Mais le "je" en première personne est-il seulement le "je"
individuel de Descartes ? La dimension de conscience en première
personne qui échappe au doute n’est pas la subjectivité individuelle et
son sentiment d’agir librement, car l’intériorité de la conscience
reflète notre appartenance à l’univers et notre continuité avec lui.
La conscience prend bien sûr une dimension personnelle et subjective en
se manifestant toujours comme processus d’une individualisation de la
matière, des émotions et des idées impersonnelles qui existent d’abord
et semblent la constituer. Ainsi notre dimension la plus personnelle et
la plus individuelle, notre première personne selon Douglas Edison
Harding peut sembler tout autant une dimension impersonnelle et
universelle.
Le déterminisme philosophique cherche à nous faire prendre conscience de
cette dimension impersonnelle et universelle première qui la plupart du
temps nous échappe pour notre malheur. En effet la plupart du temps
nous vivons notre personnalité et notre individualité en conflit avec le
reste de l’univers sans voir que notre personnalité et notre
individualité sont un effet de l’univers. On pourrait comparer cette
tragédie à une vague qui refuserait les autres vagues qui la menacent
dans son intégrité individuelle sans voir qu’elle et les autres vagues
sont des formes d’une même mer.
Notre conscience semble donc être d’un point de vue déterministe
l’expression de l’univers entier. Chaque échelle de l’univers contribue à
son émergence : l’échelle des galaxies, l’échelle stellaire, l’échelle
planétaire, l’échelle humaine, l’échelle biologique, moléculaire,
atomique, etc... Le Tout (infini) seul nous fait émerger « je suis ».
Notre conscience authentique peut contenir l’infini ou est le
résultat d’un processus de l’univers infini. Certes notre moi subjectif
personnel a souvent le vertige devant l’infini. Blaise Pascal
(Français ; XVIIe siècle) dit : « le
silence éternel de ces espaces infinis effraie ». Cette citation montre
que le moi humain est insignifiant s’il prend conscience de l’univers
infini. Mais Pascal ne voit pas que paradoxalement, le vertige devant
l’infini disparaît si nous prenons conscience d’être surgi de presque
rien du tout.
Notre conscience n’est pas simplement nos contenus de pensées : notre
conscience est la conscience singulière de nos pensées au contenu les
plus généraux. De même, elle n’est pas nos émotions mais la conscience
de celles-ci. Elle n’est pas que le corps personnel mais elle est la
conscience de l’organisation mécanique et physiologique biologique de
l’univers en corps. Notre conscience est comme un rien qui exprime
individuellement le Tout : la conscience est la pensée d’un presque rien
du tout.
Reste à savoir quel est le rapport entre la conscience et le corps ?
Quoi qu’il en soit, la conscience est beaucoup plus que ce que nous
sommes en tant qu’individu. Si le moi accepte que sa conscience ne soit
presque rien du tout, alors il n’est plus seulement centré sur ses
intérêts. La découverte du presque rien du tout de la subjectivité nous
permet de ne plus être égocentrique. On accepte plus facilement les
processus de changements universels (l’impermanence pour les
bouddhistes, la nécessité universelle chez Spinoza). La conscience, en
amont du moi, n’est jamais affectée par les échecs du moi (-1).
La distinction du moi subjectif personnel et de l’intériorité
impersonnelle de la conscience permet d’atteindre l’ataraxie, le fait
d’être en profondeur d’un sentiment égal en toute circonstance.

Il ne s’agit pas de faire d’abord des efforts pour être calme et
tranquille quelque soient les circonstances : il suffit de faire des
efforts pour connaître sans médiation intellectuelle ce presque rien du
tout qui lie sans effort la conscience véritable (le 0 du presque rien
du tout de la conscience+ l’infini du tout matériel de l’univers) et
notre subjectivité personnelle en tant qu’individualisation de l’univers
et de la conscience (1) ici et maintenant.
Vu la consistance du paradoxe ceci demande des éclaircissements que nous
essaierons de donner plus clairement d’un point de vue spinoziste.
B. La morale relative à l’éthique déterministe
Mais comment penser la morale quand on est déterministe ?
La philosophie de Spinoza est-elle la justification de toutes les horreurs de la nature ?
Exemple : Le lion est programmé pour manger la gazelle. De même, un criminel est programmé pour faire des crimes.
Remarque : Ici, la morale n’a pas le même sens que l’éthique. Pour
Spinoza, l’éthique est la prise de conscience de ce qui nous détermine.
Connaître ce qui nous a déterminé/programmé permet de nous en libérer
éventuellement.
L’éthique n’est pas un fatalisme. Le fataliste est un paresseux qui
justifie son absence d’efforts en disant que quoi qu’il fasse, c’est son
destin. Un fataliste malade pensera que son destin seul le guérira ou
le fera mourir. Il ne devrait donc logiquement ne faire aucun effort
pour guérir.
Exemple : Si son destin est de guérir, qu’il paye le médecin ou non, il
guérira. Si son destin est de mourir de sa maladie, qu’il paye le
médecin ou non, il mourra.
Un déterministe n’est pas un fataliste car il fait des efforts pour
comprendre ce qui le détermine. Le point commun entre la morale &
l’éthique est l’effort. Le déterministe croit que son effort est
déterminé d’avance (comme sa volonté) mais cela ne l’empêche pas de
vouloir faire plus d’efforts. La morale est vue du point de vue de
l’éducation. On doit donc déterminer les enfants à faire des efforts
moraux. La morale n’a rien à voir avec un libre choix quand on est un
enfant. C’est une morale imposée par nos parents et notre société.
Si on devient quelqu’un qui veut comprendre ses déterminations, alors on
comprend l’intérêt de la morale. La morale peut alors devenir
rationnelle. La morale peut être comprise comme la garantie d’une vie
sociale harmonieuse. On découvre que la morale n’est pas absolue : elle
est relative à la vie sociale.
Exemple : La politesse est
conventionnelle.
C. De l’éthique de l’effort
Pour un déterministe, les efforts ne sont pas à éviter. On peut
remarquer un effort primaire : « Tout être s’efforce de persévérer de
son être » (Spinoza). [Plus simplement : Une grande feignasse est
obligée de faire un minimum d’efforts pour vivre.] Tout être vivant
s’efforce de vivre. Même un suicidaire se suicide en pensant à une vie
meilleure. Notre effort pour vivre est seulement plus ou moins bien
déterminé à comprendre ce qui nous détermine.
Ce que propose Spinoza consiste à observer à partir de la conscience de
ce désir de persévérer dans son être pourquoi nous sommes mal
déterminé/mal programmé/mal éduqué. Spinoza espère que, grâce à cette
observation, nous constaterons qu’il n’y a pas de problème. Si nous
acceptons d’être un « programme de la nature », quel que soit le
programme, il n’y aurait plus de problème.
[Exemple : Si quelqu’un est agressé en restant conscient que tout
n’est qu’un programme, si il croit que lui et son agresseur ne sont que
des programmes issus du seul programme de la nature, il n’aura pas peur.
Par contre, si il se croit étranger à cet homme qui veut l’agresser, si
il pense que lui et l’agresseur sont bels et bien deux êtres séparés,
il peut être plus facilement envahi et immobilisé par la peur.]
Les problèmes surgissent dans la conscience parce qu’on les
interprète comme des forces conflictuelles alors que ce sont des sous
parties d’un unique programme. Ce sont comme des vecteurs (au sens
mathématique et physique) s’appliquant sur un même ensemble qui finiront
avec le temps par s’additionner de façon inéluctable et prédéterminée.
Pour emprunter un vocabulaire oriental (bouddhiste, védantiste et soufi)
autre que celui de Spinoza, on peut dire qu’il y a une croyance erronée
dans des dualités (dualité vient de deux au sens de duel, de conflit)
de la conscience. Les forces en apparence conflictuelles appartiennent
toutes au champ de conscience et forment son unité (cf. notre schéma B).
Ainsi dans les termes de Spinoza, ce qui crée à la racine les problèmes
est la distinction du corps matériel vis-à-vis du reste de l’univers
matériel : on se croit un empire dans un empire. Le désir de persévérer
dans notre être individuel nous isole alors qu’il est une détermination
de l’univers instant après instant. Notre effort de persévérer
individuellement dans l’être est un acte de l’univers et il parvient à
nous faire persévérer dans notre être individuel tant qu’il est
effectivement une action de l’univers.
Le désir de connaître nous fera comprendre comment nos émotions
expriment l’impression de dualités dans la conscience, comment elles
surgissent d’un décalage entre nos intentions personnelles et l’action
réelles de l’univers. Dans le vocabulaire de Spinoza, il faut chercher à
avoir non seulement une connaissance rationnelle théorique de nos
passions (les émotions subies) mais une connaissance intuitive
(intuitus) de nos passions car une connaissance singulière adéquate de
nos passions les assimile à notre puissance d’action sous la forme d’un
amour intellectuel de la nature.
On peut essayer d’appliquer ce principe à des exemples.
Exemple 1 : La peur est ainsi souvent paradoxalement liée à une
attirance (le vertige est à la fois une peur du vide mais aussi un appel
fascinant qui nous attire dans le vide). Une préférence par ailleurs
est souvent liée à un dégoût ou une répulsion. L’émotion surgit donc
quand l’intention se divise d’avec la totalité (ce qui caractérise le
tout de l’univers comme tout de l’univers).
Exemple 2 : Il y a une dualité sexuelle qui nous pose problème. Mais
du point de vue de la conscience qui observe, il n’y a pas de dualité
sexuelle. Ce sont deux forces à l’œuvre pour propager le vivant. Il y a
malgré une dualité sexuelle une non dualité de la conscience.
Remarque : Le romantisme a été développé dans ses origines au Moyen Age
pour permettre aux hommes d’avoir plus de liberté vis-à-vis de
l’énergie sexuelle en intégrant une sensibilité féminine, la découverte
d’une aspiration à une égale dignité d’âme qui cherche plus de
conscience face à l’impulsion sexuelle.
L’attention à soi-même, quand elle est assez avancée, réaspire
l’énergie qui se perdait dans l’impression de dualité c’est-à-dire de
lutte entre soi et le monde ou entre soi et soi-même. Elle sait en
utiliser les forces pour gagner en puissance d’observation jusqu’à
embrasser d’un seul regard la totalité de ce qui se présente dans sa
conscience comme sa propre volonté. Le désir de persévérer dans son être
coïncide de nouveau avec l’action réelle de l’univers. Il n’entraîne
pas un décalage entre intention et action, désir et effort de la
volonté. Il se transforme en prise de conscience de la nature par
elle-même au sein d’une conscience individuelle.
++++
IV. L’indéterminisme et la liberté
A. L’indéterminisme scientifique (XIXe, XXe siècle)
Le déterminisme est une doctrine qui repose sur le présupposé
scientifique que tout est un enchaînement de causes et d’effets [tout ce
qui se passe est déterminé à l’avance]. Fin XIXe, début XXe, la science va mettre en cause le déterminisme.
Exemple 1 : Poincaré (Français, XIXe,
Mathématicien) montre qu’un système d’équations décrivant plus de 3
planètes n’a pas qu’une seule solution. En fait, ce système est
chaotique, donc il y a plusieurs solutions possibles, donc une
indétermination.
Exemple 2 : L’étude des petites particules, en mécanique-quantique,
montre un phénomène fondamental d’indétermination. Une particule est en
fait un paquet d’ondes d’énergies. Ce dernier empêche de connaître
simultanément la vitesse et la position de la particule. Des physiciens
prennent l’exemple d’un poisson soluble (1). Quand on le plonge dans une
mare, comme un morceau de sel, il se répand dans toute la mare. On ne
peut donc plus le situer dans la mare. Sa position est indéterminée (2).
Par contre, c’est quand on le pêche que sa position indéterminée se
détermine (3). Le niveau macroscopique ne détermine pas absolument la
matière, l’indéterminisme microscopique fondamental entraîne l’existence
d’un chaos déterministe macroscopique (4).
La matière microscopique n’est donc pas absolument déterminée. Mais
du point de vue scientifique, les phénomènes matériels macroscopiques
impliquent aussi un mélange de hasard et de nécessité.
Exemple 3 : Nous savons aussi que l’évolution du vivant est liée à un
mélange de hasard et de nécessité. Darwin montre à l’image de la
sélection artificielle bien connue des agriculteurs qu’il y a un
principe de sélection naturelle des espèces. Celui-ci est constitué des
nécessités du milieu naturel de vie de la plante ou de l’animal (au lieu
des nécessités agricoles) et des hasards dus à la reproduction sexuelle
qui mélange les caractères d’un mâle et d’une femelle.
On peut résumer la nouvelle conception scientifique sous-jacente avec
une métaphore empruntée à Rupert Sheldrake (Anglais –fin XXe - XXIe).
On peut comparer le hasard et sa nécessité au fleuve et son lit. Le
fleuve est une masse d’eau chaotique, tandis que le lit du fleuve est
plus fixe. Ce dernier impose un trajet à l’eau du fleuve. Le fleuve peut
modifier son lit en l’érodant, en transportant de la terre/des pierres.
Il peut compléter son lit. Le fleuve modifie son lit comme le hasard
modifie la nécessité. La nécessité ne doit pas être pensée comme les six
faces d’un dé qui limite le hasard à six possibilités équivalentes. La
nécessité est en constante émergence de sa confrontation avec le hasard.
Elle se révèle comme un ensemble d’habitudes prises par l’univers.
Cette image nous permet de comprendre l’évolution de l’univers et des
espèces : le hasard peut modifier la nécessité et la nécessité stabilise
les effets chaotiques du hasard. Car si tout était indéterminé, s’il
n’y avait que du hasard, aucune stabilité ne serait possible.
Conclusion (de ce A) : Le hasard ne démontre pas que nous sommes libre dans
la mesure où un hasard peut être inconscient alors qu’un acte libre est
conscient. Mais le hasard est la condition nécessaire pour que la
liberté soit possible [la liberté ne peut pas s’exercer sans transformer
la nécessité] car seul le hasard permet d’infléchir la nécessité
habituelle telle que nous l’avons interprétée ici avec l’image de l’eau
du fleuve et de son lit. Il nous reste donc à montrer que le hasard
c’est-à-dire l’indétermination peuvent être conscients.
REMARQUE : Certains religieux rejettent l’évolution. Mais si Dieu ou
une forme de divin impersonnel (le bouddhisme pense un divin
impersonnel) existe, il ne semble pas très respectueux de le penser
prisonnier de la nécessité, il est soit libre car il est cette nécessité
ou bien davantage il est libre de ce qu’il est, il est alors libre de
sa propre nécessité, il s’autodétermine. Si Dieu ou le divin existe en
ce dernier sens, sa liberté implique une apparence extérieure de hasard
pour quelqu’un qui voit des actes non nécessaires, mais dont il ne
comprend pas qu’ils émanent de quelqu’un d’éminemment libre ou d’un
principe impersonnel d’absolue liberté. Nier l’évolution au sens
darwinien, c’est nier la liberté éventuelle de Dieu ou du divin s’il
existe, c’est la restreindre à nos préjugés, c’est nier une liberté
absolue à l’aide de croyances non réfléchies.
B. La Liberté créatrice de l’homme
1. La liberté créatrice humaine est l’individualisation consciente de l’univers.
Il y a un rapport évident entre l’évolution du hasard et la nécessité
et l’évolution de l’homme. L’homme invente des phénomènes qui, jusqu’à
présent, n’existaient pas. Mais là où le hasard et la nécessité
tâtonnent/bricolent, l’homme, parce qu’il est conscient, trouve des
solutions novatrices qui sont positives et semblent directement adaptées
car le tâtonnement humain semble davantage avoir lieu au niveau de la
réflexion. Le fonctionnement de l’imagination humaine n’est-il pas une
forme de jeu du hasard et de la nécessité de la nature vécu
intérieurement comme liberté ou autodétermination de la nature
individualisée ? La nature semble inventer inconsciemment, alors que
l’homme semble inventer et donc évoluer plus consciemment. S’il y a une
forme d’intelligence de la nature, celle-ci trouve avec l’homme une
forme d’individualisation : elle voit directement à travers l’œil humain
les difficultés évolutives individuelles tandis qu’auparavant elle les
percevait globalement, généralement et au mieux par le biais d’une
espèce.
Remarque : L’instinct animal est spécifique, lié à une espèce, il permet
assez peu de variations individuelles et transforme tout acquis
individuel en acquis collectif.
Rappel : Le déterminisme scientifique n’exclut pas une libération de la volonté (Spinoza). La science, depuis le début du XXe
siècle, a prouvé qu’il y a un indéterminisme radical. Elles parlent
d’un jeu de hasard & de nécessité (voir notre image du fleuve et de
son lit). La question qui se pose pour penser une éthique de la liberté
créatrice au-delà d’une éthique déterministe est :
Comment concilier une liberté créatrice avec l’idée d’un jeu du hasard et de la nécessité aveugle ?
Tout d’abord, ce jeu du hasard et de la nécessité a une dimension
cérébrale. Dans notre expérience intérieure de ce jeu de hasard et de
nécessité, le hasard que voit un observateur extérieur donne
l’impression d’être la forme intérieure de notre liberté. Imaginons qu’à
l’aide d’un observateur extérieur nous entreprenions de voir si notre
volonté de lever le bras droit ou le bras gauche obéit à des lois de
l’univers. Pour lui, la succession de nos choix de lever le bras droit
ou le bras gauche, relèvera du hasard, s’il n’a pas accès à des
informations concernant notre choix. En fait l’observateur s’il est
extérieur à ce qui se passe à l’intérieur de notre conscience verra du
hasard alors que nous intérieur à notre propre conscience nous avons
l’impression de faire des choix libres.
Nous pouvons faire l’hypothèse philosophique d’une « intelligence » ou
d’une conscience de l’univers. Avec Spinoza nous affirmons que l’homme
n’est pas un empire dans un empire et donc que la conscience réfléchie
d’un individu exprime forcément l’individualisation d’une réalité
universelle. Autrement dit si la conscience et la pensée d’un individu
sont la matérialisation de l’univers, l’univers lui-même au sein de sa
réalité matérielle est une forme de conscience qui a une impulsion à
s’individualiser.
Le vivant offre ainsi une échelle de formes de conscience
individualisées. A la suite de Bergson, nous pouvons remarquer qu’une
bactérie est moins consciente qu’un moustique, qu’un moustique est moins
conscient qu’un chien et qu’un chien reste moins conscient qu’un être
humain.
La bactérie a peut-être une forme archaïque de conscience
sensorimotrice. Quoi qu’il en soit un cerveau est un ensemble de
cellules or une bactérie est une cellule donc elle possède un potentiel
de conscience. Un moustique possède à l’évidence une conscience
sensorimotrice et peut-être une conscience instinctive de son espèce
ressenti entre autre à travers une pulsion sexuelle. Le chien plus qu’un
ressenti de la pulsion sexuel a des ressentis émotionnels supérieurs
comme le montrent les travaux d’éthologie (étude du comportement animal)
de Boris Cyrulnick par exemple. La conscience humaine est elle dotée
en plus d’une faculté de se saisir par une réflexion conceptuelle. C’est
à travers elle que l’univers peut vraiment prendre conscience de son
évolution.
Ainsi nous affirmons que l’homme est cette « conscience intelligente »
de l’univers personnifiée de façon multiple, intériorisant l’existence
d’une impulsion évolutive par le biais du hasard et de la nécessité.
Cependant l’homme doit-il être envisagé comme un processus
d’individualisation consciente d’une pleine conscience intelligente
libre et évolutive universelle préexistant dès le big bang ?
2. La liberté créatrice exclut que l’évolution soit le fruit d’un dessein intelligent.
Aux USA, une querelle entre théologiens et scientifiques voit s’affronter 3 positions :
- Les créationnistes affirment qu’il n’y a pas
d’évolution, ils refusent l’idée que l’homme descend d’un primate et
soit le cousin du singe. Cette position est indéfendable du point de vue
scientifique. L’existence d’Organisme Génétiquement Modifié (OGM) est
la technologie qu’a permis l’étude de l’évolution des espèces. Récemment
des chercheurs japonais ont fabriqué un cochon phosphorescent avec des
gènes de méduse. Ils démontrent à l’évidence que l’apparition des
espèces est liée à une évolution qui a lieu au niveau de la matière.
-
Les Darwiniens matérialistes : Pour eux, il y a évolution des espèces
par un pur jeu aveugle de hasards & de nécessités. Certains
scientifiques, quand on leur rétorque que les conditions initiales de
cet univers sont très favorables à la vie, évoquent l’hypothèse
scientifique d’une multitude d’univers parallèles dont les constantes du
nôtre ne sont qu’un fruit du hasard d’une projection infinie de
possibilités. Le hasard & la nécessité ne doivent pas seulement
s’impliquer à notre univers mais être considérés alors comme
l’expression d’un absolu source inconsciente d’une multitude où par
hasard le notre est très favorable à la vie. Les Darwiniens
matérialistes excluent toutes formes d’intelligence de l’univers parce
que pour eux, l’évolution ne peut pas avoir d’intentions préalables.
Cependant, il peut y avoir une forme d’intelligence sans intentions. Un
être humain n’a pas d’abord l’intention de fabriquer un avion avant de
s’être demandé comment un être humain pourrait voler. L’intention de
fabriquer un avion est une création qui répond à un problème. Si la
liberté humaine est précisément l’individualisation de la puissance
créatrice de l’univers, cette dernière n’a pas d’intentions, ou bien
elle a des intentions à partir du moment où face à un problème, elle
crée une solution. Suivant cette approche, l’intelligence créatrice
n’est pas toute puissance, elle tâtonne, et les dinosaures et leurs
disparitions sont la preuve d’un tâtonnement. L’ « intelligence » de
l’univers dont nous parlons est une conscience des problèmes évolutifs
qui suscite une possibilité nouvelle en réponse. C’est une
« intelligence » de la source absolue de tous les possibles que le
matérialiste est obligé d’admettre en admettant que sa propre
intelligence individuelle en est l’expression individualisée.
-
Les défenseurs de l’intelligent design (dessein ou projet intelligent) :
Cette théorie n’exclut pas l’évolution des espèces mais elle insiste
sur le caractère intelligent de cette évolution. Comment quelque chose
d’inconscient comme le hasard & la nécessité pourraient-ils produire
de la conscience et de l’intention ? Cet argument ressemble à un
argument que donnait Descartes pour justifier l’existence de Dieu en
invoquant que l’idée d’infini ne peut être produit que par une
intelligence infinie plus extérieure à nous. Mais nous avons vu que la
science observe du hasard et de la nécessité à l’œuvre et que nier ceci
du point de vue métaphysique en faveur de la nécessité revient à nier
la liberté. Les théologiens défenseurs du dessein intelligent ont donc
tendance à nier la liberté humaine et d’ailleurs ils cherchent à imposer
leur vision, leur foi religieuse en formant une pseudo-science où on
confond l’enquête expérimentale matérielle et la recherche spirituelle.
Ces 3 positions sont toutes insatisfaisantes, même si la troisième
paraît la plus proche de ce que nous avons affirmé jusque là. Dès lors
qu’on admet corrigeant Spinoza avec le fait de l’évolution être une
expression individuelle d’une forme de « conscience intelligente » de
l’univers, on peut avoir comme Spinoza une conception de la conscience
intelligente de l’univers qui ne soit pas anthropomorphique (à l’image
de l’homme), qui loin d’être exclusivement spiritualiste soit aussi
pleinement matérialiste et qui contre Spinoza interprète le hasard et la
nécessité matériels comme liberté évolutive intérieure, comme
autodétermination individualisée de l’univers. Mais faut-il croire que
Spinoza envisage une autodétermination de l’univers pleinement
consciente en l’homme ? N’envisage-t-il pas plutôt une prise de
conscience de la force de vie de plus en plus consciente en aval mais
qui laissera dans une relative inconscience la force de vie ? Il y a
forcément quelque chose d’un élan vital (Bergson) protoconscient à
l’œuvre dans l’univers mais ce n’est pas alors une conscience
intelligente organisatrice comme on conçoit Dieu habituellement.
Toutefois cet élan évolutif, cette impulsion à évoluer se dirige entre
autre vers plus de conscience. Même s’il ne s’agit que d’une ligne
possible ou virtuelle d’évolution parmi toutes les lignes évolutives
auxquelles cet élan ou cette impulsion tend, cette ligne d’accroissement
de la conscience pose question. En tant que possibilité ou virtualité,
elle appartient à une dimension transcendant l’univers, elle signifie un
presque rien transcendant le tout de l’univers que cet élan évolutif
manifeste. Avec l’homme, le virtuel devient clairement une possibilité
d’une conscience réfléchie. L’homme lorsqu’il est inspiré a vraiment
l’expérience d’une conscience plus profonde que sa conscience usuelle
qui est en train de se manifester. L’impulsion évolutive semble alors
pousser l’homme lui-même vers plus de conscience. Est-ce la découverte
d’un plan de conscience plus conscient qu’il nous faut incarner ou
est-ce la création d’un nouveau plan de conscience en l’homme ? Au
moyen-âge seuls quelques uns affutaient leur raison en pratiquant la
philosophie qui groupait alors toutes les sciences. Aujourd’hui
n’importe quel élève qui passe le baccalauréat en sait plus que
Descartes. Notre conscience humaine de l’univers s’est donc
considérablement approfondie en moyenne même si la crise écologique que
nous vivons montre nettement ses limites.
3. Eléments en vue d’une spiritualité de l’évolution de la conscience libérée des autorités religieuses.
Cette approche d’une « conscience » de l’univers n’est donc pas pour
nous forcément religieuse. Si certainement elle inspire et a inspiré
les religions, elle ne se réduit à aucune d’elles. L’évolution
matérielle ne sacralise rien (ou alors sacralise tout de façon égale),
même si elle est un absolu à l’oeuvre. Aucune interprétation ne doit en
exclure une autre pour aller à la rencontre d’un absolu qui est sans
doute source infinie de toutes les possibilités : une interprétation
exclusive empêche la prise de conscience d’une absolue et infinie
d’interprétations possibles (on retrouve cette idée chez Nietzsche dans
son livre Le gai savoir).
Les pratiquants des religions monothéistes croient pour la plupart en
une individualité divine toute puissante qui crée à l’extérieur d’elle
l’univers. Selon nous, le principe créateur est intérieur à chaque
partie matérielle de l’univers, car sa création est une autocréation
aussi bien spirituelle que matérielle de soi-même en soi-même. Le
premier principe a pris le risque de s’individualiser matériellement et
il ne peut prendre conscience de lui-même qu’à travers ses tentatives
d’individualisations matérielles, pulsionnelles, émotionnelles,
mentales.
Les religieux monothéistes voient là pour la plupart (excepté pour les
plus mystiques) un blasphème car c’est affirmer la divinité des hommes.
En fait, dans notre hypothèse, les hommes sont l’individualisation en
cours du divin (si on tient à qualifier de divin notre principe absolu).
Mais ce divin ou principe absolu reste aussi la conscience intelligente
divine de tout l’univers dont l’impulsion créatrice échappe à toutes
les déterminations de l’univers qui ne sont que des habitudes plus ou
moins tenaces de l’univers : les hommes à l’évidence ne sont pas la
pleine réussite de l’individualisation de la prise de conscience de
l’univers même si comme ici nous semblons pouvoir en avoir des
pressentiments intellectuels.
Habituellement, dans les religions, le divin est autosuffisant, il
n’évolue pas au sein de sa propre création, il est très différent de ses
créatures et la pratique religieuse prend soin de glorifier cette
distance. Notre position n’est pas celle-ci : elle s’inscrit à
l’évidence du côté des mystiques religieux qui cherche une expérience
concrète de la présence du divin ou de l’absolu dans leur conscience.
Mais à regarder de plus près nous nous différencions d’eux pour la
plupart car ils se contentent souvent de ce sentiment de la présence
divine et déconsidèrent la vie et le monde comme étranger à la présence
divine : ils tournent le dos à l’évolution de l’univers matériel en
cherchant un salut immatériel (émotionnel et mental) ; ils ne voient pas
que leurs expériences ne sont peut-être qu’une prise de conscience
imparfaite de l’univers dans une personne.
Dans notre approche, contrairement aux assurances de l’intelligent
design religieux, l‘homme doit évoluer suffisamment pour résoudre les
problèmes qui se posent à lui : lui seul peut aider le ciel à l’aider.
Il n’y a rien de préétabli et même si dans le domaine du pur possible la
prochaine possibilité évolutive oriente peut-être déjà l’avenir, ceci
ne retire rien à nos responsabilités et souligne davantage l’unique
problème au fond selon nous qui est comment servir l’individualisation
matérielle consciente en cours du principe absolu. Contrairement aux
discours anthropomorphiques de l’intelligent design religieux qui font
du règne humain le sommet de l’univers, le règne prédominant de
l’humanité peut selon nous cesser comme a cessé le règne des dinosaures
qui apparemment soit faisait obstacle ou soit qui n’a pas su offrir à
temps la transition vers la possibilité mentale qui l’aurait préservé.
L’intelligent design religieux croise à ce niveau les Darwiniens
matérialistes : ils ont des spéculations semblables sur les évolutions
futures de l’être humain où finalement il s’agit d’ajouter du déjà là à
du déjà là. Jamais ni les uns ni les autres n’envisagent un changement
de qualité comme la qualité mentale de la conscience a profondément
modifié les qualités précédentes de l’évolution. Si nous devons penser
l’évolution créatrice dans le sens d’un absolu source infinie de
possible, qu’est-ce qui nous empêche d’admettre l’existence possible de
qualités impensables non pas par défaut de conscience mais par excès de
conscience pour ce qui reste une pensée ?
++++
V. Conclusions pratiques : de la volonté individuelle à la liberté créatrice
A. La libération : réorientation de la volonté vers
l’intérieur de l’intérieur au lieu d’une extériorisation déterministe
de la volonté
Comprendre ce qui nous détermine revient à comprendre ce qui
détermine notre volonté à servir des désirs et des peurs déterminées par
la nature. Mais c’est aussi découvrir que le spectacle de la nature
n’emprisonne pas notre effort compréhensif, notre conscience spectatrice
la plus profonde. On peut prendre un vocabulaire bouddhiste et
constater que la découverte méditative du karma (du poids des habitudes
de l’univers et aussi de notre personnalité) découvre une dimension
impersonnelle de la conscience qui reste inaffectée quel que soit nos
déterminations. Nos peurs et nos désirs, c’est-à-dire les plaisirs et
les peines sont relatifs à une joie de la conscience universelle
consciente d’elle-même et de sa liberté. Le déterminisme n’est plus une
prison c’est alors l’autodétermination de la nature par elle-même
devenue consciente. Le cœur ou la compassion sont alors la tendance à
vouloir partager cette joie et cette liberté présente au cœur de chaque
être humain.
Mais à cette interprétation bouddhiste et spinoziste nous pouvons
réhabiliter en partie le point de vue cartésien en remarquant que
l’effort dont il est question pour se libérer de notre ignorance du
déterminisme est aussi un choix personnel. Une volonté personnelle
semble indispensable pour gagner par le doute la conscience de rien
embrassant la conscience de quelque chose. Les stoïciens sont des
philosophes qui concilient le déterminisme universel et le libre arbitre
qui nous donne le choix de vouloir harmoniser notre personne avec
l’univers ou non.

B. De la volonté intérieure authentique comme intensification d’une aspiration à la liberté créatrice
Mais cette libération bouddhiste ou spinoziste nous semble
insuffisante. La conception stoïcienne du libre arbitre conciliée avec
le déterminisme de l’univers nous semble insatisfaisante. Nous aspirons à
une authentique liberté créatrice. La découverte de l’évolution nous
incite à ne pas nous contenter d’une volonté libérée de son ignorance du
déterminisme. Une telle liberté n’existe qu’à l’intérieur de
l’intérieur de la conscience mais encore prisonnière de l’extérieur de
l’intérieur de notre conscience (voir le schéma page précédente). Où
trouver la liberté qui nous libère des déterminations de cette apparente
extériorité de la conscience ? Les libérations bouddhiste et spinoziste
prétendent nous faire accéder à une universalité de la conscience mais
au final elles ne proposent qu’une libération individuelle de la
conscience pourtant universelle. Elles incluent certes des éléments
visant une libération des autres individus telle la compassion chez les
bouddhistes ou tel une conception théologico-politique favorable à la
recherche d’une telle liberté. Cependant y a-t-il une libération
universelle de la conscience individuelle d’abord universelle ? L’aspect
universel de notre conscience individuelle peut-il réellement se
découvrir comme champ d’une liberté créatrice transformant les lois
apparemment déterministes en en faisant émerger de nouvelles ?
Nous proposons d’aspirer simplement de tout notre cœur à autre chose que
les désirs habituels, les lois universelles habituelles, c’est-à-dire
le déterminisme apparent pour expérimenter concrètement cette dimension
créatrice de la liberté. Seul le simple besoin d’autre chose aussi
impensable que cela paraisse peut faire émerger autre chose. Il faut que
notre volonté tout en se libérant de son adhésion irréfléchie et
malheureuse au déterminisme apparent en en devenant le témoin
compréhensif (cf. § précédent) aspire à autre chose. Il faut que les
déterminations apparentes de la nature, du désir fassent problèmes,
montrent leurs limites comme le mathématicien, le physicien et le
biologiste se posent des problèmes en soulignant les limites de leur
connaissance et de leur puissance afin que surgisse comme par
enchantement une intuition nouvelle qui donne à l’homme des possibilités
nouvelles. Il ne s’agit pas de renoncer à nos désirs habituels mais
plutôt qu’ils n’aient plus la force d’agir sur nous parce que notre
intérêt n’est plus à la reproduction des habitudes mais aspire à la pure
nouveauté, à l’évolution, à la création.
Alors peut-être de nouvelles qualités de conscience surgiront comme ont
surgi autrefois les niveaux sensorimoteur, émotionnel puis mental de la
conscience…

Il y a certainement le domaine politique qui alors entre en jeu.
Avons-nous les ressorts pour évoluer vers une meilleure vie politique ?
Mais il y a aussi le domaine technoscientifique connexe au domaine
politique où la question évolutive se pose de plus à cause de nos
erreurs écologiques. Si la technoscience est le point culminant actuel
de notre évolution mentale, de quelle nouvelle qualité de conscience
est-elle le milieu opportun d’émergence ?