Affichage des articles dont le libellé est TECHNIQUE. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est TECHNIQUE. Afficher tous les articles

dimanche 26 octobre 2014

L’homme peut-il rompre avec la nature ?


L’homme peut-il rompre avec la nature ?



Cliquez ici pour lire une leçon traitant des thèmes de cette leçon dans une version plus courte.


I. Introduction problématique.


Pour que l’humanité rompe avec la nature, il faut que ça soit elle qui dirige son avenir. Toutefois, on voit mal comment l’humanité peut exister en-dehors de son corps et de ses besoins animaux. L’homme peut rompre avec ses instincts animaux mais non avec les pulsions animales. 
On peut distinguer au moins trois dimensions dans nos pulsions corporelles et donc animales :
  • une dimension liée à l’énergie sexuelle qui met en jeu la reproduction de la vie et sa destruction par la mort (cf. la psychanalyse de Freud qui voient là la racine de l’inconscient et qui sous notre énergie sexuelle voient un entrelacs de pulsions de vie et de pulsions de mort) ;
  • une dimension liée à l’appropriation, dont la nourriture est chez les animaux l’enjeu central (on a souvent opposé cette dimension aux psychanalystes en notant que les cellules primitives telles les bactéries n’ont pas de reproduction sexuelle, se dupliquent et ne sont pas programmées pour mourir même si elles meurent par usure) ;
  • une dimension liée à la reconnaissance (cf. Adler qui estiment que l’agressivité du vivant est primordial comme d’ailleurs le soulignent les biologistes qui voient dans l’évolution une lutte pour la vie). Ces trois dimensions dans la vie humaine mettent en jeu le sexe, la richesse et le pouvoir. Ce sont à l’évidence les trois domaines où notre humanité qui n’a pas d’instinct pour réguler ses pulsions peut devenir bestiale. Autrement dit ces dimensions de nos pulsions animales sont souvent perverties par nos représentations humaines et peuvent mener notre humanité à sa perte. Faut-il renoncer à une culture de nos représentations qui nous éloignant des instincts animaux nous condamne forcément à la bestialité de pulsions à jamais insatisfaites ? L’homme en développant une culture qui l’éloigne de la simple satisfaction animale des pulsions n’est-il pas au fon un animal malade ? Notre progrès technoscientifique peut-il donner satisfaction de façon détournée à toutes nos pulsions mêmes dans leur version les plus bestiales sans mettre en péril l’avenir de notre humanité ? Ou bien peut-il offrir les moyens de nous libérer des contraintes animales qui fondent ces pulsions et ainsi nous en libérer ?



II. L’homme est un animal malade à cause de sa culture de besoins artificiels.


Les cyniques sont une école de philosophie qui prône le retour à la nature.
Pour eux, la civilisation est une maladie. L’homme est un animal malade qui a perdu ses instincts, et au lieu de satisfaire ses pulsions ou désirs naturels, il crée des désirs artificiels qui le frustrent.
L’homme a une liberté qui lui donne le choix de vivre ou non comme un animal. Pour le Cynique l’animal est un modèle de bonheur : naturellement il sait respecter l’ordre de la nature et se contenter de ce que la nature lui offre. L’animal est en ce sens instinctivement vertueux.
Pour les Epicuriens, la vertu est plutôt considéré comme un effet de la recherche du plaisir naturel. Il existe selon eux deux types de désirs (les animaux ont seulement des désirs naturels) : les désirs vains et les désirs naturels. Parmi les désirs naturels on peut à nouveau en distinguer deux types :
  • désirs naturels nécessaires : boire, manger, dormir, respirer, chercher le simple plaisir d’exister.
  • désirs naturels non nécessaires : amitié, sexualité.
Les cultures humaines créent des désirs artificiels : un chien ne désire pas un nouveau micro-onde et ne peut pas en être frustré. Pour les Cyniques et les Epicuriens, les désirs artificiels créent de frustrations car par exemple la course à la richesse et à la reconnaissance échouent très souvent. Mais même en cas de réussite, ces désirs artificiels induisent toujours une insécurité :
  • du jour au lendemain, on peut tout perdre ;
  • on ne peut pas savoir à partir de quel degré de richesse ou de quel degré de reconnaissance on peut être satisfait. Les désirs artificiels, culturels, ne semblent pas nous combler. Les désirs naturels, une fois satisfaits, d’après les Epicuriens nous comblent plus aisément : quand j’ai soif, je bois de l’eau et je n’ai plus soif. Si j’avais ce seul désir en moi, une fois le plaisir lié à sa satisfaction éprouvé, je découvre sous-jacent un simple plaisir d’exister qui n’est plus troublé par un désir insatisfait. Je jouis simplement du fait de me sentir exister. Epicure parle d’un plaisir en repos qui succède au plaisir en mouvement d’avoir satisfait un désir naturel. Les Cyniques en évoquant l’ataraxie pensent eux au contentement d’être ce qu’on est en se suffisant à soi-même et en acceptant tout ce qui nous arrive. Ils insisteront donc sur la vertu pauvreté. Cette insistance nous est étrangère car aujourd’hui la pauvreté est souvent confondue avec la misère alors que la misère menace notre survie tandis que la pauvreté nous oblige à un niveau de vie modeste plus propice à découvrir la vertu de pauvreté.
Les cultures humaines impliquent des conventions arbitraires que ne subissent pas les animaux. La société nous impose des apparences : politesse, tenue vestimentaire, soins corporels artificiels tels l’épilation, le maquillage, etc. Les cyniques proposent de se débarrasser de tous ces désirs culturels, qui sont aussi accompagnés d’impératifs et d’obligations, qui n’ont aucune utilité pour apprécier d’être en vie maintenant, pour vraiment apprendre à se contenter de soi-même.
Ces mouvements de retour à la nature (par exemple récemment les hippies) sont réapparus au cours de l’histoire. Il y a périodiquement une volonté de revenir aux temps des chasseurs-cueilleurs ou de l’horticulture.
Cependant ces philosophies ne permettent pas de revenir aux instincts animaux car l’homme n’a pas d’instincts, des mécanismes vitaux régulant ses pulsions. Donc ces approches restent des philosophies, c’est-à-dire une forme de culture qui défend une certaine conception d’un retour à la nature. Un autre défaut de ces philosophies est de croire que la nature est bonne. La nature génère aussi des catastrophes, des maladies, la mort, etc… La nature produit des crises écologiques auxquelles répondent des évolutions des écosystèmes et l’une d’elles a produit un être avant tout de culture.
La conception épicurienne qui défend une vision du monde horticole résiste mieux à ces critiques que la conception Cynique. Mais choisir la culture, c’est choisir une évolution qui nous éloigne des mécanismes instinctifs et pulsionnels des animaux. Cela signifie approfondir la liberté de la conscience telle qu’elle s’est individualisée évolutivement en l’homme.
Devenir libre signifie participer à l’évolution de l’espèce humaine (socialement, scientifiquement, techniquement, artistiquement…). (voir notre leçon sur la liberté créatrice). Ce que les Epicuriens en valorisant le seul plaisir d’exister en repos mésestiment.
Ce qu’on appelle le cynisme aujourd’hui invoque les imperfections et les injustices de nos cultures pour en justifier un parasitage. La seule ambition de ce parasitage revient en fait à consommer les dernières énergies mises en circulation par ceux qui l’ont créées. Mais cette consommation ne questionne pas les limites des élaborations des créateurs culturels du passé. Une telle attitude conduit à des crises voire des catastrophes. Au lieu de reproduire et de consommer jusqu’à épuisement, il faut renouveler, recréer notre culture. 
Le point commun entre les cyniques de l’Antiquité et les cyniques d’aujourd’hui, est cette attitude de consommateur inconscient : les uns sont consommateurs de la nature puisqu’ils mangent, boivent des restes, vivent de mendicité… et les autres sont consommateurs de la culture contemporaine en servant à plus ou moins grande échelle les puissances occultes de l’argent et endorment leur conscience dans le confort, les divertissements ainsi obtenus.
Les mouvements cyniques de l’Antiquité ou les mouvements écologistes radicaux sont moins menaçants que les consommateurs cyniques pour l’évolution de la culture. En terme de progrès social, les consommateurs cyniques favorisent le règne des puissances de l’argent en parasitant leur culture et ils participent à la déconsidération et à l’ignorance des vrais créateurs qui peut sortir notre culture de ses impasses.
Les formulations contemporaines qui croient s’inspirer de l’épicurisme sont en fait la plupart du temps hédonistes. La recherche du plaisir à tout prix ignore le simple plaisir d’exister en repos. Au lieu de recueillir à chaque instant du jour le simple plaisir d’exister (= carpe diem d’Horace), on ne pense qu’à « profiter de la vie » avant qu’il ne soit trop tard. Puisque la mort est fatale à quoi bon s’inquiéter des conséquences de nos consommations ? L’hédonisme contemporain qui ignore le sens véritable de l’eudémonisme (la recherche de la vie bonne et inspirée) Epicurien s’enrôle dans les rangs du cynisme contemporain : après moi, advienne que pourra, du moment que j’en profite un peu dès maintenant !


III. Le sens profond de la culture rompant avec la nature est une utopie technologique.


1 – La technoscience peut nous libérer de la lutte naturelle pour la survie en nous libérant de la nécessité de gagner notre vie.


La technoscience et l’économie doivent retrouver leur but initial qui est de libérer l’homme du besoin de gagner sa vie, de passer la plupart de son temps à subvenir à ses besoins naturels. Car les cyniques de l’antiquité et tous ceux qui prônent un retour à la nature oublient qu’au fond un tel retour à la nature nous rendrait de nouveau dépendant du bon vouloir de la nature pour satisfaire nos besoins élémentaires : manger, boire, se loger, s’habiller, etc. On ne peut peut-être pas rompre avec la nature mais on peut sûrement rompre avec la fragilité de survie dans laquelle nous maintient la nature. 

Répondre aux cyniques hédonistes contemporains consistera donc à faire évoluer définitivement notre vie sociale actuelle au-delà de la nécessité de gagner sa vie qui reste encore l’équivalent :

Sur le plan politique : Donner une véritable protection sociale comprenant un revenu minimum à tout le monde ou donner à tous un véritable Minimum d’Existence permettrait à ceux qui le souhaitent de ne plus dépendre des puissances de l’argent qui aujourd’hui font encore fonctionner nos sociétés comme une lutte pour la vie telle qu’on la voit dans la nature ; Ceci donnerait une liberté beaucoup plus ample aux créateurs de toute sorte.
Sur le plan technologique, ceci est rendu possible par le fait même qu’on peut loger, nourrir décemment tout être humain grâce au fait que la technologie permet à peu d’hommes de produire de quoi nourrir et loger une quantité innombrable de personnes ; certains robots aujourd’hui labourent des champs, traient les vaches ; pour construire un bâtiment il faut aujourd’hui beaucoup moins de temps et de main d’œuvre qu’autrefois.


2 – La technoscience peut nous libérer sur le plan biologiques de nombreuses limites animales.


a) – L’utérus artificiel et la vie libérée du sexe.


Henri Atlan à partir des incessants progrès des soins pour les prématurés et des soins pour développer des fœtus les premières semaines en dehors de l’utérus estime qu’un jour nous disposerons d’une technique permet de faire des enfants en dehors du ventre d’une femme. Ceci signifie que la sexualité sera de plus en plus distincte de la reproduction sexuelle. Les femmes pourront être libérées des peines de la grossesse et de l’accouchement. Elles seront définitivement libérée des contraintes de l’âge pour avoir un enfant. Mais aussi, en développant d’autres techniques, on peut penser que les couples homosexuels hommes pourront avoir des enfants issus du mélange de leurs deux ADN. Le rôle de parents sera de plus en plus éloigné des relations d’amants, le couple de parents n’imposera plus la norme biologique d’un homme et d’une femme.
La sexualité humaine était déjà plus ou moins disjointe de la reproduction avec le fait d’une sexualité en dehors des périodes d’ovulation de la femme contrairement à la plupart des autres animaux. La contraception moderne avait donné une maîtrise de la fécondation. L’utérus artificiel laisse envisager une fécondation totalement externalisée. 
Toutefois même si nous sommes de plus en plus libre de la reproduction sexuelle, ceci ne nous libère pas forcément des pulsions sexuelles, qui sont les messages de la nature en vue de la reproduction. 
Mais là encore il existe des moyens technologiques de contrôler nos pulsions sexuelles soit en vue de les faire croître soit en vue de les amoindrir.


b) – La vie sans mort ?


Les progrès en génétique nous font comprendre de plus en plus comment fonctionnent les processus physico-chimique qui conduisent à la mort. Nous pouvons modifier ces processus et même développer par modification génétique de nouveaux processus de régénération cellulaire comme ceux des lézards à qui on arrache la queue et qui repousse ensuite. On peut hybrider des animaux pour qu’ils développent des organes qui puissent servir de greffes pour l’homme.
On peut aussi développer des robots moléculaires à la taille du nanomètre qui permettent d’agir au cœur des cellules pour les réparer ou éliminer ce qui les menace.
Bien sûr en l’état on peut envisager un allongement considérable de l’espérance de vie mais à vrai dire l’usure cellulaire du cerveau finira par conduire à la mort. Mais qui sait si nous ne pouvons pas améliorer voire résoudre technologiquement ces difficultés ?
Ceci pose bien sûr la question de la reproduction sexuelle... Celle-ci devra être considérablement réduite. Mais comme nous l’avons montré précédemment, cela ne pose pas problème.
Bien sûr une durée de vie considérable pose la question du sens de la vie. Quand nous aurons fait le tour de ce que peut nous offrir la vie humaine, ne deviendra-telle pas lassante et ennuyeuse ?
Toutefois si nous considérons le sens de la mort dans le vivant, nous devons convenir que la mort liée à la naissance favorise l’évolution biologique en renouvelant les individus, en favorisant l’exploration des adaptations biologiques... Or ce qui permet à l’homme d’évoluer n’est plus la biologie mais le savoir et le savoir pour s’accroître et évoluer n’implique pas la mort...


Transition :

Nous avons considérer ici la technologisation de la dimension sexuelle des pulsions et sous-jacente l’ambiguïté de nos pulsions de vie mêlées à des pulsions de mort. La technologie peut considérablement augmenter nos marges de manœuvre par rapport à elles : elle peut nous en libérer par une maîtrise de plus en plus radicale.
Pouvons-nous de même nous libérer des dimensions de nos pulsions concernant l’appropriation et la reconnaissance ?


3 – La technoscience peut-elle nous libérer des pulsions et des désirs ?


On peut imaginer un monde où la technologie offre un substitut à l’assouvissement réel des pulsions qui épuisent les énergies du monde naturel par un asservissement aux puissances de l’argent(l’appropriation excessive).
On peut imaginer de créer un univers virtuel individualisé dans lequel tous nos désirs les plus bestiaux puissent se réaliser sans déstructurer la société et la nature. Les jeux vidéo sont des esquisses de cette possibilité. Ces jeux vidéo actuels nous offrent des sensations visuelles et auditives 2D/3D. On peut imaginer qu’ils incluent une dimension tactile plus convaincante voire une dimension gustative et olfactive.
Une critique usuelle est de dire que les fictions de violence nourrissent la violence. Ceci nous paraît très discutable :
  • quelqu’un qui sait distinguer le réel et le virtuel saura s’il satisfait sa violence fictivement ou non même si la fiction est une parfaite copie du réel ;
  • la satisfaction virtuelle ou fictive de la violence peut purger notre tendance naturelle agressive, Aristote défendait ainsi une idée de purgation émotionnelle (de catharsis) ;
  • l’occident a une tradition élaborée de la tragédie violente qui a pour but de dominer les pulsions violentes, la culture gréco-latine et le christianisme offrent de nombreuses figures de violence, un crucifix chrétien est une scène de violence qui se retrouve un peu partout en occident. Dans toutes les cultures, le travail de l’artiste comporte une tradition qui apprend à user de codes fictifs à côté de codes réalistes afin de purger telles dimensions des pulsions en les satisfaisant fictivement et en les interdisant dans le même temps. A vrai dire l’artiste, l’homme inspiré a certainement offert aux hommes les premiers éléments d’une psychologie car l’art pour être vertueux socialement a appris à nous expurger de certaine tentation destructrice en apprenant à les connaître par la fiction.

4 - Limites de l’utopie technologique de la libération de la nature.

Ces utopies présentent cependant plusieurs limites :

1re limite : Tant que nous avons un corps, il faut trouver des moyens pour subvenir à ses besoins. Même si une machine peut nous donner les impressions de manger et boire le corps aura toujours un besoin de manger. Si on ne voulait plus avaler de nourriture et de boisson, il faudrait un monde technologique qui assure notre existence corporelle. 
Le problème inhérent la technologie est que toute technologie humaine rencontre, pour l’instant, des pannes liées à l’usure, des accidents incontrôlables. L’invention de l’avion a été aussi celle du crash de cet avion. L’invention de la voiture a suscité l’accident de voiture et l’invention de l’ordinateur a été aussi celle du bogue informatique. Il semblerait a priori que le vivant ait été au cours de l’histoire plus capable d’adaptation aux catastrophes et aux crises de son milieu que ne paraît l’être notre mode technoscientifique.

2e limite : Elle est inhérente à nos désirs, à une propriété de nos désirs. Ces derniers ont deux défauts :
Premièrement nos désirs (même artificiels) sont limités. Deuxièmement, ils s’inscrivent dans le passé de l’humanité. Si nos désirs passés sont satisfaits et épuisés, seul le besoin de créer de nouveaux désirs peut nous satisfaire.

Il y a en nous la possibilité de réaliser tous nos désirs : le rêve. Nous avons vu avec Freud que nos rêves étaient la réalisation de nos désirs les plus secrets. Notre approche des pulsions bestiales se heurte aux cauchemars. Le cauchemar révèle que nos désirs même à l’état de fiction sont en conflit avec certaines de nos valeurs et ne se contentent pas de rester virtuels mais font des pressions pour se réaliser.

Comment expliquer cette apparente dimension cauchemardesque de nos désirs ? Et surtout y a-t-il une théorie capable de produire des techniques fiables pour nous en défaire ? Les réponses de la psychologie ne sont encore que balbutiantes, la psychologie reste bien souvent une science dans l’enfance. Les médicaments ont des effets secondaires et leur action s’émousse au fil du temps bien souvent. Les psychanalystes et les thérapeutes comportementaux s’excluent les uns les autres refusant une synthèse. Les pratiques spirituelles incluent des techniques psychologiques mais la scientificité des philosophies spirituelles suscitent encore de nombreux débats. (Voir le cours sur l’inconscient, la psychanalyse et autres thérapies)


Transition :

Si nous réalisons que notre conscience est liée à la nature, nous devons admettre que comme dans la nature, notre conscience reste liée à des pulsions de vie et de mort. La culture émerge de la nature avec des pulsions de vie et des pulsions de mort. On ne peut pas isoler d’un côté la nature et de l’autre la culture. Toutefois, dans la nature, l’équilibre des pulsions de vie et de mort est garanti par l’instinct. Dans le cadre de la culture, ce sont des valeurs mentales qui organisent le juste rapport entre pulsion de vie et pulsion de mort. Les implications de l’intellect humain sur le corps et la nature sont très importantes mais cet intellect n’est-il pas sollicité dans le sens d’un équilibrage des pulsions de vie et de mort ?
En fait est-il certain que la culture tecnoscientifique nous arrache totalement à la nature ? Le progrès technoscientifique ne serait-il pas une forme d’évolution de la nature elle-même ?


IV - Evolution naturelle et culture technoscientifique.


1 – Le progrès technique est inhérent à la culture d’une conscience mentale : c’est un arrachement à la nature.


a) – Le projet cartésien : l’homme doit devenir « comme maître et possesseur de la nature ».
Lisons l’extrait suivant du Discours de la méthode (1637) de René Descartes


« Sitôt que j’ai eu acquis quelques notions générales touchant la physique, et que, commençant à les éprouver en diverses difficultés particulières, j’ai remarqué jusques où elles peuvent conduire et combien elles diffèrent des principes dont on s’est servi jusqu’à présent, j’ai cru que je ne pouvais les tenir cachées sans pécher grandement contre la loi qui nous oblige à procurer autant qu’il est en nous le bien général de tous les hommes. 
Car elles m’ont fait voir qu’il est possible de parvenir à des connaissances qui sont fort utiles à la vie, et qu’au lieu de cette philosophie spéculative qu’on enseigne dans les écoles on en peut trouver une pratique, par laquelle, connaissant la force et les actions du feu, de l’eau, de l’air, des astres, des cieux et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos artisans, nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres, et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature. »

Le thème du texte concerne la physique et sa réforme.

La thèse est à la fin du texte : « au lieu de cette philosophie spéculative qu’on enseigne dans les écoles on en peut trouver une pratique, […] et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature. »

Dans la première partie, Descartes explique que ses recherches en physique sont différentes de ce qui a été dit jusque là en physique. Il les a suffisamment testées pour penser qu’elles peuvent profiter à tous. Car ce qui fait le bien de tous doit être partagé. On peut titrer le contenu de la première partie : « La nécessité morale de diffuser une nouvelle physique qui a des principes plus solides ». Dans la deuxième partie, Descartes explique combien sa nouvelle approche de la physique peut faire le bien de tous. Elle n’est pas une simple vision spéculative comme celle enseignée jusque là, elle est aussi pratique qu’un savoir artisanal. Ces « notions générales touchant la physique » peuvent « nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature », c’est-à-dire comme des dieux dominant la vie et la nature. On peut titrer le contenu de la seconde partie : « La nouvelle physique nous rendra presque comme Dieu ».

Le problème et les enjeux du texte concernent la place de la physique dans la société humaine. Plus particulièrement l’enjeu est de savoir si grâce à la physique les hommes peuvent devenir comme Dieu. Il ne s’agit pas de rompre avec la nature mais de faire de notre corps qui nous y inscrit l’instrument de notre domination sur elle.

La vocation de la culture technique serait donc de nous arracher aux dépendances que fait peser sur nous la nature en la soumettant.


b) – La culture et la technique sont un miracle surnaturel (Protagoras).


Dans le Protagoras de Platon, on peut lire :

« PROTAGORAS. — [...] Lorsque le temps destiné à la création […] fut venu, les dieux formèrent [les êtres mortels] […], ils ordonnèrent à Prométhée et à Épiméthée de les orner et de leur distribuer toutes les qualités convenables. Épiméthée pria Prométhée de permettre qu’il fît seul cette distribution […]. Prométhée y consentit. Voilà donc Épiméthée en fonction. Il distribue aux uns la force sans la vitesse, et aux autres, la vitesse sans la force. Il donne des armes naturelles à ceux-ci ; et à ceux-là il leur refuse des armes, mais il leur donne d’autres moyens de se conserver et de se garantir. […] Il acheva ainsi sa distribution avec le plus d’égalité possible, prenant bien garde qu’aucune de ces espèces ne pût être détruite. Après leur avoir donné tous les moyens de se garantir de la violence les uns des autres, il eut soin de les munir […] contre les rigueurs des saisons. Pour cela, il les revêtit de poils épais et de peaux serrées très capables de les défendre contre les gelées de l’hiver et contre les ardeurs de l’été, et qui, lorsqu’ils ont besoin de dormir, leur servent de couvertures. [...] Cela fait, il leur assigna à chacun leur nourriture : à ceux-là les herbes, à ceux-ci les fruits […], et il y eut telle espèce à qui il permit de se nourrir de la chair des autres animaux ; mais, pour cette espèce, il la rendit peu féconde, et accorda une grande fécondité à celles qui devaient la nourrir, afin qu’elle se conservât. Mais comme Épiméthée n’était pas très prudent, il ne prit pas garde qu’enfin il avait employé toutes les qualités pour les animaux privés de raison, et qu’il lui restait encore à pourvoir l’homme. […] Lorsque Prométhée arriva […]. Il vit tous les animaux très équitablement équipés, mais il trouva l’homme tout nu, n’ayant ni armes, ni chaussures, ni couvertures. […] Prométhée ne savait pas comment donner à l’homme les moyens de se conserver. Il trouva finalement cette solution : il déroba à Héphaïstos et à Athéna1 le secret des arts et le feu (car sans le feu ce savoir ne pouvait pas être mis en pratique), et il les offrît à l’homme. » 

1 - Héphaïstos et Athéna sont les dieux des arts utiles à la vie : Héphaïstos (dieu du feu) fournit les instruments, Athéna (déesse de l’intelligence) la connaissance pratique.

Explication : 

Cette idée que l’homme est le plus dépourvu des animaux au niveau de son équipement naturel souligne forcément le caractère surnaturel des qualités qui lui permettent de ne pas être écrasé par les forces de la nature. Ici la capacité surnaturelle de l’homme de produire les techniques qui lui donneront l’avantage sur les animaux est comme subtilisée aux dieux par un Titan compatissant.
Descartes dans cette capacité surnaturelle voit l’appel même d’un Dieu créateur de la nature qui d’après le mythe biblique a fait l’homme à son image et qui a pour vacation de devenir aussi parfait qu’il le peut dans cette image.
Transition : mais cette conception d’un élément surnaturel à l’oeuvre dans la culture humaine est-elle convaincante ? L’homme est-il autant en dehors de la nature que veulent le croire Descartes et Protagoras ?


2 - La culture est prise de conscience de la nature par elle-même.


a) - La main montre l’origine naturelle de la culture technicienne (Aristote).


Nous partirons ici d’un passage des Parties des Animaux d’Aristote :

« Ce n’est pas parce qu’il a des mains que l’homme est le plus intelligent des êtres, mais c’est parce qu’il est le plus intelligent qu’il a des mains. En effet, l’être le plus intelligent est celui qui est capable de bien utiliser le plus grand nombre d’outils : or, la main semble bien être non pas un outil, mais plusieurs. […] Aussi, ceux qui disent que l’homme n’est pas bien constitué et qu’il est le moins bien partagé des animaux (parce que, dit-on, il est sans chaussures, il est nu et n’a pas d’armes pour combattre), sont dans l’erreur. » [...] Car la main devient griffe, serre, corne, ou lance ou épée ou toute autre arme ou outil. Elle peut être tout cela parce qu’elle est capable de tout saisir et de tout tenir. La forme même que la nature a imaginée pour la main est adaptée à cette fonction. »


Explication :

Ce texte d’Aristote dans sa partie soulignée répond au texte précédent extrait du Protagoras de Platon qui rapporte précisément les idées de Protagoras : Aristote et le récit mythique de Protagoras soulignent la frappante nudité de l’homme en regard du reste du monde animal. Mais Aristote pense à l’encontre du récit de Protagoras que l’intelligence n’a pas été donnée en contrepartie à la faiblesse du corps de l’homme mais que le corps de l’homme est la forme organique prise par l’intelligence. En effet la nudité de la main de l’homme loin de traduire une absence d’arme naturelle traduit plutôt la polyvalence de la main pour saisir et fabriquer des outils et des armes à l’aide de son intelligence. La nudité humaine est directement liée à son activité technicienne qui peut la couvrir de plusieurs façons possibles suivant les exigences du milieu. Si on prend une terminologie contemporaine, on peut dire que l’homme n’est pas un être inadapté au milieu naturel mais qu’au contraire sa nudité traduit sa capacité supérieure d’adaptation aux divers milieux naturels.


Transition :

La paléontologie s’intéresse à l’apparition de l’homme au sein de l’évolution des espèces et elle confirme l’analyse d’Aristote sur la main à ceci près qu’elle la considère au sein d’une évolution. L’homme est le descendant d’un primate qui est aussi le lointain ancêtre des grands singes comme les chimpanzés, les bonobos ou les gorilles qui eux aussi possèdent des mains. Les paléontologues pour caractériser l’homme et son développement au niveau de sa conscience inclut aussi d’autres critères organiques comme la bipédie ou le développement d’un appareil bucco-pharyngé favorable au langage articulé. 
Contrairement à Descartes et Protagoras qui affirment une discontinuité d’essence surnaturelle ou d’Aristote qui pense que l’intelligence implique l’organe de la main, les recherches paléontologiques nous mettent sur la voix d’une émergence naturelle de la culture et de la technique dans un certain contexte évolutif.


b) – Techniques , cultures animales préhumaines et cultures humaines.


Partant d’un point de vue paléontologique, on sent ici la possibilité métaphysique d’envisager un progrès au niveau de la conscience elle-même. Par exemple, concernant les niveaux de conscience animale, il est clair qu’entre une fourmi et un chien, il y a eu un progrès de la conscience ou évolution si on insiste sur la discontinuité et le caractère incomparable. La conscience en nous qui marque un progrès vis à vis des autres types de conscience que nous connaissons est la conscience capable de saisir ses contenus abstraitement, c’est-à-dire notre capacité à nous représenter certains aspects sélectionnés arbitrairement de la réalité à l’aide de généralisations dont les règles de cohérence font aussi l’objet d’une sélection en fonction de nos fins. Certains primates se reconnaissent dans un miroir ce qui implique une forme de conscience de soi. Certains ont été capables d’apprendre le langage des signes des sourds-muets mais ils ne sont pas capables d’utiliser le langage pour désigner de purs faits relevant de l’intelligence du langage. Par exemple ils ne peuvent pas concevoir le nombre en dehors des choses nombrées, ils ne peuvent donc pas réaliser des plans abstraits du monde réel qui permettent de construire des objets de toute pièce. Ils ne penseront pas à aller chercher une perche hors de la pièce où ils sont pour attraper des bananes accrochées au plafond. Ils ne peuvent bricoler que ce qui est présent devant eux, leur intelligence n’est pas conceptuelle, ils sont incapables d’une technoscience qui suppose une intelligence abstraite capable de logiques diverses. Cette conscience capable de créer des abstractions permet seule le progrès technique et éthique.


c) – Superposition de la nature et de la culture en l’homme.


Maurice Merleau-Ponty dans la Phénoménologie de la perception écrit :

« L’usage qu’un homme fera de son corps est transcendant à l’égard de ce corps comme être simplement biologique. Il n’est pas plus naturel ou pas moins conventionnel de crier dans la colère ou d’embrasser dans l’amour que d’appeler table une table. Les sentiments et les conduites passionnelles sont inventés comme les mots. Même ceux qui, comme la paternité, paraissent inscrits dans le corps humain sont en réalité des institutions. Il est impossible de superposer chez l’homme une première couche de comportements que l’on appellerait « naturels » et un monde culturel ou spirituel fabriqué. Tout est fabriqué et tout est naturel chez l’homme comme on voudra dire, en ce sens qu’il n’est pas un mot, pas une conduite qui ne doive quelque chose à l’être simplement biologique - et qui en même temps ne se dérobe à la simplicité de la vie animale, ne détourne de leur sens les conduites vitales, par une sorte d’échappement et par un génie de l’équivoque qui pourraient servir à définir l’homme. »

Explication : 

Merleau-Ponty explique ici comment la nature et la culture sont superposées chez l’homme. L’homme n’est pas simplement son corps. Il est la conscience mentale de son corps. Le cerveau et le corps participent à produire la conscience et c’est comme si cette conscience produite contenait le cerveau et le corps. D’ailleurs Merleau-Ponty est un penseur de la chair : la chair est simultanément conscience plus ou moins élaborée et organisation chimique. Autrement dit mon corps charnel est simultanément objet de la nature qui obéit à ses lois physico-chimiques et prise de conscience subjective culturelle. Ainsi les émotions qui correspondent à des phénomènes physiologiques sont exprimées suivant des conventions, des conditionnements culturels. Les émotions semblent s’exprimer comme le langage humain général, suivant des conventions. A priori, la paternité, semble une loi biologique. Dans les faits, le spermatozoïde qui a permis l’ovulation n’a rien à voir avec la paternité. La paternité sociale est liée à l’éducation. Dans certaines cultures, celui qui joue le rôle de père est l’oncle. Une intuition est liée à des représentations mentales.

Pour aller plus loin :

Si nous radicalisions la pensée de Merleau-Ponty, nous pourrions considérer que la culture est un phénomène inhérent à l’évolution cellulaire. Les cellules bactérielles n’ont pas encore une culture car elles sont trop absorbées par la survie. Les pluricellulaires peuvent améliorer leur survie en répartissant les tâches des cellules. Certains pluricellulaires au lieu de simplement chercher des composants chimiques qui lui conviennent spécialiseront certaines cellules dans la transformation chimique du milieu : à l’aide de l’énergie solaire ils assimileront des sources de nourritures minérales : ceci formera les végétaux mais même le corps humain utilise l’énergie solaire pour produire certaines vitamines. D’autres cellules dans les pluricellulaires pour exploiter la production des pluricellulaires végétaux vont développer des sens et une motricité : les pluricellulaires animaux sont ainsi tous des parasites des végétaux. La reproduction sexuelle apparaîtra avec l’apparition des pluricellulaires : elle est un moyen d’accélérer l’évolution cellulaire, même si la reproduction asexuée subsistera comme moyen plus efficace par exemple d’assurer la conquête d’un milieu par une espèce. L’œil marque surement l’apparition de pluricellulaires animaux au lieu de simplement manger des végétaux mangent les simples pluricellulaires végétaliens. Les pluricellulaires même si leur conscience est ainsi devenues en partie sensorimotrices n’ont pas de culture car leur sens spécifique reste purement automatique. C’est l’émotion et donc l’apparition de cellules spécialisée dans l’émotion qui marque la naissance d’une relation consciente entre individu et collectif au sein d’une espèce qui est nécessaire pour développer une culture. L’émotion peut permettre l’imitation qui déjà pose la base d’une protoculture. Elle peut permettre une souplesse comportementale : l’individu n’est plus automatiquement au service de l’espèce, par les émotions il a le choix une fois de servir l’espèce à travers sa survie ou de la servir en se sacrifiant pour la survie d’un autre, il n’est plus prisonniers de ses réflexes sensorimoteurs. Une hypothèse répandue aujourd’hui en biologie pour expliquer la conscience réfléchie et donc la naissance de la culture chez les mammifères supérieurs est l’apparition de cellules miroir ou de réseau de cellules miroir qui permettent la prise de conscience réfléchie des émotions et des désirs.
Chez l’homme ces cellules miroirs ne sont plus connectées seulement à l’émotion mais elles peuvent former des représentations de plus en plus abstraites du vécu individuel émotionnel : la conscience humaine est une conscience réfléchie conceptuelle. Nous ne sommes plus prisonniers des émotions : nous pouvons aller dans le sens contraire de ce que nous indique par exemple la peur ou le désir pour connaître ce qui nous était jusque là inconnu. La culture est donc issue d’une prise de conscience réfléchie conceptuelle de certaines cellules : toute culture reste une évolution de la nature vers plus de conscience et de connaissance dès lors qu’elle nous libère vraiment des mécanismes de la peur et du désir. De ce point de vue, notre évolution vers l’humanité est-elle achevée ?
On peut imaginer inventer d’autres systèmes matériels capables d’une forme de conscience réfléchie conceptuelle vraiment libre de la peur et du désir mais il y a fort à parier que ces technologies devraient s’inspirer du fonctionnement cellulaire. D’ailleurs l’informatique chez ses concepteurs a été pensée comme voie de production d’une conscience artificielle ou est encore envisagée comme moyen de pérenniser une conscience humaine mortelle car cellulaire mais elle-même au fil de ses progrès semble se biologiser : on parle de virus informatiques, de vers informatiques qui parasitent un ordinateur, etc. Tout se passe comme si le progrès technologique vers la conscience rencontrait les limites même de la conscience biologique. Comme si la conscience réfléchie quel que soit son support matériel rencontrait un obstacle d’inconscience inhérent à son support.


V - Conclusion.


Le refus de la culture, l’appel à un retour à la nature nous montre que la culture n’est pas développée pour prendre plaisir à exister (une ataraxie épicurienne) ou à se contenter de soi-même (une ataraxie cynique). Mais la culture sortira de la barbarie lorsqu’elle dépassera la lutte pour la vie lorsque socialement les êtres humains n’auront plus à gagner leur vie mais auront à cœur d’évoluer, de créer pour le bien de tous. Le plaisir d’exister qui reste aussi fragile que notre existence dépendante des aléas sociaux ou naturels sera alors vraiment transcendée par une joie créatrice d’évoluer qui ne peut se contenter d’être soi-même.
La conscience humaine peut vraiment civiliser les pulsions animales à l’aide de l’art, d’une science psychologique et de divers technologies. Car en fait nous n’avons jamais été encore humain, nos comportements sont restés quelque part entre l’animal et l’homme d’où notre bestialité.
Si nous voulons sortir de notre bestialité, nous découvrons alors que la culture s’inscrit au sein d’une évolution de la nature. Le propre de la conscience réfléchie est de ne pas coïncider avec elle-même, de s’arracher et de se distancier d’elle-même pour mieux se retrouver dans une liberté effective. Avec la culture la nature semble vraiment chercher à développer à son échelle l’équivalent d’une conscience réfléchie individuelle.
Mais on peut se demander si la technique est vraiment le biais par lequel la nature développera une culture d’elle-même véritablement harmonieuse. La technique est-elle viscéralement un progrès ? Le progrès technique n’a-t-il pas des limites ? 
L’homme peut s’arracher à la nature et même à ses pulsions les plus animales qui persistent à travers sa corporéité mais son émergence dans la nature nous rappelle que l’humanité n’est pas en dehors de la nature. Les hommes quand ils rompent avec la nature sont aussi en train de rompre avec leur humanité. L’humanité en nous ne peut pas rompre avec la nature mais malheureusement notre bestialité le peut. Seule notre bestialité nous place en dehors de la nature et malheureusement la technologie semble lui donner de plus en plus d’ampleur. Un progrès moral et spirituel de quelques uns ne suffira pas à empêcher un usage bestial de la technologie.
Le progrès technologique n’induit-il pas alors plus qu’une crise morale, plus qu’une crise économique, plus qu’une crise écologique ? Si on admet que ce progrès est inhérent à l’évolution de la nature à travers nous, ne s’agit-il pas comme le disent des penseurs comme sri Aurobindo et Satprem une crise évolutive ?
Il faut donc maintenant se demander si la nature des progrès en sciences et technique qui sont aujourd’hui intimement liés rencontre une limite qui est vraiment de nature évolutive. il faut donc d’abord se demander : « La science a-t-elle des limites ? » mais ensuite et surtout « Le progrès technique a-t-il des limites ? »
Et pour aller plus loin avec des penseurs comme Satprem ou sri Aurobindo, si nous admettons que l’évolution est bien l’évolution de la conscience cellulaire, ne s’agit-il pas de résoudre une crise évolutive du mental des cellules ?

Le progrès technique a-t-il des limites ?


Cliquez ici pour lire une version courte de cette leçon.

I – Introduction problématique.


Les progrès techniques et scientifiques s’accumulent : l’homme semble devenu le maître de l’évolution du vivant. Il peut agir sur son propre génome. Cependant, en ce domaine, n’est-il pas encore qu’un apprenti sorcier ? En effet, il ne saisit pas les conséquences écologiques et éthiques de telles modifications. Ce qui paraît à première vue un progrès incontestable ne s’avère-t-il pas le lieu de la révélation de nos limites. Il est donc légitime de se demander « Le progrès a-t-il des limites ? ».
La notion de progrès ne concerne pas que le domaine technoscientifique, elle peut recouper des plans distincts. Notre exemple présente d’ailleurs non seulement un plan technique du progrès mais aussi un plan moral. Et ce recoupement de divers types de progrès une fois mis au jour crée problème. Le progrès sur un plan technique n’est-il pas synonyme de décadence sur un plan moral ? Pour l’apologue du progrès (Condorcet, Marx entre autres), le sens du réel est l’augmentation de notre puissance grâce aux progrès scientifiques et techniques. Le progrès moral est une conséquence directe de ce premier type de progrès. Toute augmentation de puissance implique une nécessaire responsabilisation. D’autre part, la somme de connaissances mises en jeu implique un investissement collectif et par là même de plus en plus une responsabilisation collective. La révolution qu’est la génétique n’a d’intérêt que si elle sert l’épanouissement de l’espèce humaine. Ces avancées ne sont possibles que par un effort de plus en plus collectif, il est donc légitime de penser qu’elles ne peuvent être que bénéfiques pour toute la collectivité. Au contraire, le critique du progrès insistera sur la déconnexion évidente entre progrès scientifique et technique et le progrès moral. L’augmentation de puissance même acquise collectivement est toujours remise entre les mains d’un individu qui peut à tout moment être amoral ou immoral. Il ira même plus loin en mettant en cause la science et la technique elle-même. La technique surtout est jugée par essence néfaste : elle modifie notre condition à l’aveugle. Bien plus, elle modifie ce qui était en fait accepté car on n’avait pas imaginé et encore mois réalisé autre chose. Avec elle, on pense dominer la nature alors qu’en fait on ne la maîtrise pas : on introduit sans cesse de nouvelles formes sans savoir rien ou presque de 1’équilibre des formes dans la nature. Notre orgueil de dominateur alors que nous n’avons aucune maîtrise se retournera et se retourne inévitablement contre nous : ce sont les catastrophes écologiques et politiques en tout genre de ces dernières années en attendant les prochaines qui promettent ê irresponsable d’être plus terribles encore. Il est suicidaire de donner à l’être qu’est l’homme des moyens dont on ignore les fins ultimes de leur existence, résumera le critique du progrès (Testard, la deep ecology entre autres).
Nous voici entre les partisans d’un progrès total et inéluctable et ceux qui dénoncent l’illusion et le danger de tout ce qu’on nomme progrès. L’enjeu est métaphysique : le progrès et l’optimisme qui va de pair est-il inscrit métaphysiquement ou bien au contraire faut-il attendre la fin de l’humanité et apprendre à vivre dans l’horizon du pire ? Autrement dit, le plus secret de la réalité est-il bon pour nous ou non ?


++++

II. Le danger inhérent à la mentalité technicienne.


1 – La prise de conscience scientifique des limites de la science et plus tragiquement de la technoscience.


Nous croyons être conscient de nos actions mais cette conscience ne nous conduit-elle pas en aveugle ? Ne nous manque-t-il pas encore la véritable maîtrise du progrès ? Certes la conscience abstraite avec l’écologie et ses développements a trouvé un début de palliatif. Nous pensons désormais aux conséquences environnementales qu’ont nos inventions. Mais il s’avère que l’écosystème même si on parvenait à faire l’inventaire de ce qui le compose est à partir d’une certaine échelle de plus en plus imprévisible. En effet il devient de plus en plus incalculable tant par excès de données que par limites propres au calcul. Les approximations des réels transcendantaux, tel le nombre pi, sont en effet inévitables puisqu’ils semblent avoir après la virgule un nombre infini de chiffre ne présentant aucune constante dans leur apparition. L’ordinateur le plus approprié pour calculer l’avenir de l’univers semble l’univers lui-même et donc en tant qu’individu doté d’une conscience capable d’abstractions mentales son évolution précise nous échappe même si nous en avons des approximations et si notre participation est inévitable. Cependant sur ce dernier point plus éthique et politique, les impondérables se multiplient car les êtres humains cohabitent à différents stades d’évolution spirituelle c’est-à-dire d’engagements divers dans l’action libératrice et créatrice. Les représentations mentales divergentes et les actions contraires sèment la confusion. Nous n’avons pas de garantie que personne ne prenne le risque d’une catastrophe écologique.

2 – Le nihilisme du règne du quantitatif inhérent à la culture technoscientifique.


Nous mettrons dos à dos apologue et critique du progrès en rappelant que ces deux perspectives se construisent autour d’une ignorance fondamentale. Ni l’une ni l’autre ne savent à vrai dire ce que l’avenir nous réserve et elles se fondent sur le passé et le présent pour nous dire notre avenir. L’une et l’autre pensent une forme de continuité de l’avenir avec les temps qui le précédent. Il est assez désopilant de retourner à ce que les hommes prédisaient pour l’an 2000. Rien en tout cas de semblable à aujourd’hui. Nous ne sommes pas en mesure de prévoir les dévoilements que le temps offrira. Hannah Arendt dans La condition de l’homme moderne nous invite par exemple à voir que le propre de l’événement est d’être un commencement. L’humanité est pleine de ces événements techniques ou moraux qui sont des commencements de son histoire : la science de Galilée ou la naissance de la démocratie... Par essence, l’événement est imprévisible. Le seul accès légitime du philosophe à l’événement est d’y déceler en quoi il révèle le plus secret de la réalité, l’Être. l’Être est la source commune à tout ce qui est en train d’être (les étants). Cette source (l’Être) des étants (ce qui est en train d’être, ce qui existe) n’est donc rien de ce qu’est un étant. Elle n’a aucune propriété. Seuls les étants ont des propriétés. L ’Être dégagé des étants (au-delà de l’étant, à la source de l’étant) est donc néant ou presque tout en étant condition de possibilité de tout étant. Se poser la question « y a-t-il progrès ? » implique de se tourner vers l’Être, ce fond de la réalité qui est source et condition de l’événement et non pas vers le passé pour y déceler le présent. A la rigueur, le passé sera examiné en tant que lieu d’événements, on y ira y lire ce qui est vivant, neuf ; comment se présente le neuf. Heidegger dans La question de la technique ne nous parle pas des techniques mais de l’événement propre à la technique. Il ne peut, être question de progrès. L’essence de l’événement technique révèle dans l’Être (ou ce que nous avons appelé le plus secret de la réalité) une propension à considérer toute chose du point de vue d’une quantité, d’une énergie. De fait, la technique se moque des différenciations entre choses, elle a tendance à tout considérer de manière indifférenciée. Elle menace en fait jusqu’à l’individualité des choses. Attention, il ne s’agit pas d’un jugement ou d’une condamnation. Rappelons que l’événement technique ne traduit pas ici une action de l’humanité mais plutôt révèle l’Être. Le risque d’une catastrophe technique qui nous fasse sombrer dans l’indifférenciation est inhérent à l’Être lui-même. Rappelons que l’Être indifférencié, c’est-à-dire sans étant, hors l’étant, est quasi-néant. Certes néant créateur mais néant. L’homme se croit dominateur du phénomène technique ; en fait, tout événement, y compris celui de la technique, relève de l’Être. Le progrès concerne l’Être, il s’agit de son retour ou non au néant. Ce que nous appelons progrès humain habituellement est chez Heidegger un événement où s’exprime de la part de l’Être une propension à cesser en fait ses productions différenciées des choses. Toutefois, Heidegger entrevoit à côté de cette menace d’autres événements qui au contraire renforcent la différenciation tels la poésie et l’art. Et laissant la réponse à l’Être événementiel, il cite Hölderlin : « Là où croit le danger, croit aussi ce qui sauve ».

++++

III. Un progrès de la technique sans progrès de la conscience est une impasse.


1 – La force d’âme face aux forces nihilistes de la mentalité technoscientifique.


L’analyse métaphysique de Heidegger nous laisse insatisfaits. Le devenir de l’étant, l’événement est juste affaire de l’Être. L’humain n’y a qu’une part illusoire. Sans sourciller, Heidegger évoque l’éventuelle disparition de l’humanité par le jeu inhérent au progrès technique. L’humain qui produit l’objet technique n’a, semble-t-il, aucune responsabilité envers l’autre être humain. Heidegger nie que l’humain ait à répondre de l’avenir. Contre Heidegger ne peut-on pas penser que l’être humain peut faire de l’événement d’Être un germe de monstruosité inhumaine ? Ici la question du progrès devient celle de la liberté. L’espérance de Heidegger nous paraît bien étroite : à quoi sert la poésie dans un camp de concentration ? Dans un accident nucléaire ou plus banalement quand les techniques sont les chaînes de l’asservissement économique causes d’une misère spirituelle et matérielle, seul un acte intégrant l’éthique peut nous sauver, et cet acte exige la responsabilité, c’est-à-dire une certaine forme de liberté.
Jusqu’ici le progrès humain a été vu plutôt comme progrès se signalant par des réalisations matérielles extérieures (techniques et institutionnelles), ici la question du progrès humain nous engage vers l’intériorité et l’élargissement de ce qu’elle transforme en elle y compris sa composante matérielle, autrement dit vers un nouveau saut évolutif du point de vue matériel. 
Nous pouvons reprocher à Bergson d’avoir associer le développement d’un nouveau type de conscience adéquate au progrès à une forme précise de croyance religieuse. Mais il est vrai que si on fait abstractions de croyances toujours arbitraires, les religions sont le dépôt de ceux qui ont mené une recherche intérieure et qui malgré elles pourraient être une base exploratoire et non le dernier mot de l’évolution spirituelle.
Accepter le progrès extérieur, c’est vouloir le progrès intérieur. Bergson parle d’une intuition créatrice lorsque l’homme arrive à certains tournants de son développement culturel. L’intuition éclaire la discontinuité introduite par l’événement de progrès : ce n’est pas l’intelligence à l’œuvre dans la représentation fondée sur le semblable, l’analogie entre passé et présent, elle n’est pas étrangère à la nouveauté radicale contrairement à l’intelligence représentative, elle est par excellence faculté créatrice antérieure au mental.

2 – Un besoin de liberté de l’âme qui s’est cherché à travers la technique n’est pas nihiliste.


Nous voyons bien que notre aspiration technologique est d’effacer toute médiation dans notre action de transformation de l’extérieur. Au lieu de taper sur un clavier, nous voudrions que les mots de notre pensée s’impriment directement sur l’écran comme nos intuitions se mettent en pensées puis en mots. En l’état, la technologie a toujours besoin de médiation, de circuits de transmission d’ordres dont le fonctionnement ne dépend pas de nous directement que ce soit en terme énergétique ou en terme de maintenance. La technologie est le fruit de la représentations et donc de cette intelligence généralisatrice à partir du passé et du présent, elle néglige donc de nombreux niveaux d’interaction qui pourtant provoqueront l’usure, la panne, une réaction environnementale inattendue.
La représentation dans ses contenus généralisateurs inspirés de l’observation de ce qui se reproduit dans la nature nie obligatoirement la nouveauté où elle se renouvelle pourtant. Elle oblitère l’intuition qui la refonde et qui est certainement plus proche de l’essence de la nouveauté. Elle fige donc toute prise de conscience de l’impulsion créatrice qui l’inspire comme une œuvre d’art fige l’instant créateur dans des formes données, le style donné d’une époque, d’un artiste. L’intuition fait entrevoir une action de transformation de ce qui nous entoure sans aucune médiation. Il s’agirait non plus d’une action sur la matière à partir de la matière instrumentée dont la médiation reste le point aveugle de l’action, le tout dirigé par une de nos représentations écartant la loi de la nouveauté mais d’une transformation consciente. Mais si l’intuition reste culturelle est-elle inhérente à la matière elle-même comme lors des évolutions passées ? Ceci n’est pas une simple lubie, ce point de vue d’une transformation inhérente à la matière, existe bien consigné dans nos représentations même s’il ne se tient effectivement qu’en dehors d’elles : il y a bien eu une évolution biologiques des espèces. L’intuition reste en l’état chez l’homme une saisie mentale dont la qualité est d’être parcellisée, linéarisée, recontextualisée. L’intuition est le processus évolutif de nos schémas culturels, nos mèmes comme le hasard et la nécessité semblent être le processus évolutif de nos gènes. Peut-on relier ces deux processus ? 


++++

IV. Une supra-intuition dépassant l’intuition mentale résoudrait-elle la crise évolutive inhérente à la croissance du mental humain ?


1 – D’une intuition mentale à une supra-intuition matérielle ?


Une supra-intuition pourrait être la saisie directe de ce qui est et elle serait une conscience du processus évolutif de ce qui est sans médiation. Dans le champ de nos représentations, l’intuition est en nous le processus évolutif, pour agir l’intuition prend le chemin habituel mental qui finit par la cristalliser dans l’inertie de nos représentations. Faut-il juger impossible une supra-intuition qui provenant au-delà de l’intuition elle-même transforme la matière de l’intérieur d’elle-même en évitant les limites d’une conscience mentale dans l’action ? Bergson restait embarrassé à la fin de Les deux sources de la morale et de la religion entre la mystique et la révolution technologique, il sentait une confrontation de ces deux mouvements mais n’en voyait pas exactement la figure concrète à moins de renoncer à limiter l’aventure technologique pour faire prédominer l’aventure mystique. Mais si la mystique n’a pas un pouvoir supérieur à la technique, celle-ci n’aura-t-elle pas le dernier mot même s’il est catastrophique ? 

Si nous acceptons l’idée que au cours de l’évolution toutes les prises de conscience ont été transcendées par des prises de conscience plus profondes au sein d’organisme biologique plus évolué, ne peut-on pas envisager l’incarnation d’une conscience supérieure à la conscience mentale ? La conscience du moustique n’est-elle pas moindre que celle du chien mais si un chien estimait avoir la conscience la plus profonde, la plus haute, ne semblerait-il pas ridicule. Souvent les hommes estiment être le sommet de l’évolution de la conscience, ils l’affirment religieusement : leur vision de l’évolution reste anthropocentrique. Les scientifiques eux-mêmes lorsqu’ils envisagent l’évolution de l’espèce humaine n’envisage qu’un super-homme doté de super-pouvoir d’homme mais titaniser l’homme reste une conception anthropocentrique de l’évolution. Selon nous on peut en toute rigueur envisager la possibilité d’un saut évolutif de la conscience au-delà de la conscience mentale et même de l’intuition qui la renouvelle en considérant l’éventualité d’une supra-intuition.
Cette supra-intuition naîtrait au sommet de l’intuition dans la crise rencontrée par les limites de nos représentations mentales, émotionnelles, sensorimotrices et de sa figure instrumentale technologique. Cette supra-intuition serait la profondeur au-delà de l’intuition et de ses limites mentales qui ferait se rejoindre le processus évolutif de la nature elle-même avec le processus évolutif de la culture. La médiation propre à la représentation et à la technologie nous amène ressentir de plus en plus cruellement les erreurs, les accidents et les pannes intrinsèques à sa nature au-delà même de l’irresponsabilité égocentrique sous ses formes mentales, émotionnelles et sensorimotrices. Mais est-ce seulement d’un mysticisme intuitif tel que l’envisage Bergson dont nous avons besoin pour résoudre la crise évolutive de la conscience mentale humaine même s’il est une étape nécessaire ? En allant plus loin que Bergson nous ressentons une aspiration à une supra-intuition vraiment libérée des limites mentales et vitales auxquelles restent attachée une intuition qui s’y interprète. La situation nécessite que l’intuition mentale fasse place à une supra-intuition matérielle, une supra-intuition cellulaire puisque la matière universelle s’y rencontre en nous.
La représentation d’un objet est l’œuvre d’un sujet par essence illusoirement déconnecté du tout auquel elle participe pourtant : elle menace avec l’arme nucléaire ou bactériologique toute l’humanité, plus insidieusement elle introduit des transformations de l’environnement qui nous sont inconnues et qui menacent peut-être aussi notre espèce ou sinon qui cherchent la maintenir sous le joug de telle ou telle représentation sociale et politique. Les inventions technologiques ont toujours servi des logiques de domination. 
Comment lutter efficacement contre cet usage d’apprenti sorcier de la technique ? La responsabilisation collective peut-elle se cristalliser assez vite comme une conscience collective responsable au niveau de toute l’humanité avant qu’un individu ou un groupe ne commette le pire ? Une transformation spirituelle radicale des plans mentaux, émotionnels et sensorimoteurs créera-t-elle une culture suffisante de l’impulsion créatrice pour cadrer ces dangers ? Au-delà du plan sensorimoteur une conscience supra-intuitive de la vie cellulaire et matérielle elle-même n’est-elle pas envisageable qui abolisse toutes ces menaces sur l’avenir évolutif de l’impulsion créatrice sur la planète terre ? En effet si par hasard certains êtres humains échappaient à la catastrophe qui se dessine de plus en plus précisément aujourd’hui, ils rencontreraient eux ou leurs descendants cette même limite évolutive propre à une conscience seulement mentale. Nous ne pouvons pas éviter de pressentir le saut évolutif nécessaire inhérent à la crise en cours qui n’est pas seulement économique, technologique, éthique et politique. La crise en cours est une crise écologique évolutive, parce que la nature c’est-à-dire l’impulsion évolutive elle-même nous invite à explorer plus avant la conscience pour engendrer parmi nous un niveau type de conscience.
Transition : L’intuition peut nous fournir les bases d’une psychologie spirituelle qui nous arrache aux extensions bestiales de nos pulsions. Mais civiliser les dimensions pulsionnelles de sexualité, d’appropriation, de reconnaissance pour permettre un meilleur usage de nos pouvoirs technologiques sera-t-il suffisant. L’intuition mystique ne résout pas la faiblesse inhérente à nos représentations mentales qui peut s’en nourrir mais continuer à la nier dans son regard technoscientifique déterministe. L’intuition mystique ne répond pas à la limite de notre action mentale sur la matière : elles ont un caractère indirect qui laisse un point aveugle qui a tout moment peut laisser surgir la panne, l’accident et donc l’échec. Une supra-intuition au-delà de l’intuition représente un saut de conscience éventuel qui pourrait mettre fin aux limitations de notre conscience dans son univers mental. Ceci est une traduction de l’idée de sri Aurobindo Ghose, un philosophe indien du XXe siècle qui disait que "l’homme est un être de transition".

2 – Une supra-intuition matérielle au regard de la science.


Mais avant d’en arriver là nous pouvons déjà esquisser ce que pourraient être les conséquences d’une intervention directe d’une forme de conscience sur les cellules du corps. Nous savons de mieux en mieux que le monde vivant forme un tout où les informations matérielles circulent par le biais des bactéries qui forment le tissu du vivant (voir L’univers bactériel de Margulis et Sagan). Les évolutions d’un pluricellulaire mettent en jeu l’évolution du vivant en entier par le biais des bactéries capables de transporter des protéines, des brins d’ARN ou même d’ADN. Les biologistes de l’évolution d’aujourd’hui ne privilégient plus la seule loterie ADN de la reproduction pour expliquer l’évolution du vivant. Certaines évolutions s’avèrent donc une adaptation acquises et transmises par symbiose entre pluricellulaires et unicellulaires (voir Beyond the Gene de Jan Sapp). Aujourd’hui en biologie même si l’évolution des espèces est pour tous un fait, certains dogmes centraux du néodarwinisme s’effritent : par exemple, la non transmission de caractères acquis (ici par la symbiose du vivant) ou encore l’idée d’une lutte aveugle pour la vie qui exclut coopération ou coévolution. Ainsi l’acquis évolutif d’un seul individu peut se transmettre au monde vivant en entier. L’information matérielle du vivant comme l’ADN est au fond le miroir cristallin autour duquel se développe un tout pluricellulaire placé dans un certain milieu propice. La supra-intuition dominerait directement ces miroirs et leurs mécanismes par le biais de son action non-locale et acausale. Un être supra-intuitif ferait évoluer son corps à volonté et par contagion pourrait transmettre à d’autres la même faculté. Même si des acteurs nouveaux surgissent comme récemment les prions qu’on avait négligés dans une logique réductionniste du tout génétique, ils ne font que souligner le rôle crucial du chaos qui sont selon nous est l’espace même où peut croître une supra-intuition. 
Par ailleurs les travaux de Jean-Claude Ameisen exposés entre autres dans La sculpture du vivant soulignent le lien entre nos défenses immunitaires, les processus de création et de destruction et nos façons de penser. Ce lien, si nos idées d’intuition voire un jour de supra-intuition sont justes, serait encore plus conscient. L’organisme est un tout en création et donc pour ce faire en destruction même si des phénomènes comme le cancer, les maladies auto-immunes ou la mort en montrent une certaine déficience. Toutefois il est à noter que la mort reste utile pour l’évolution globale tant l’individu s’enferme dans une forme quelconque d’inertie. Si l’approfondissement de l’intuition c’est-à-dire d’une démarche intégralement créatrice est possible la mort comme processus de liquidation de l’inertie individuelle devient moins nécessaire logiquement. Cet approfondissement de l’activité intuitive de façon consciente aux cellules du corps donnerait une maîtrise de plus en plus directe de ses processus de création et de destruction.

3 – Les technosciences peuvent-elles favoriser l’émergence d’une supra-intuition ?


La science nous donne donc une connaissance indirecte de ce que nous pourrons peut-être un jour manipuler directement même si dans un premier temps nous apprenons à le manipuler grâce à des moyens technologiques d’observation. Il serait intéressant d’avoir une vue extérieure grâce à la technologie des effets de nos pensées et de nos actes sur le corps et sa relation à son environnement du strict point de vue chimique. Nous ne manquerions pas d’associer telles sensations à tel événement chimique et sur plusieurs générations qui nous dit que l’appareillage technologique d’observation chimique de soi-même soit alors encore utile ? Notre conscience cellulaire de nous-même et son interaction environnementale ne serait-elle pas immédiate ? supra-intuitive ?


++++

V - OUVERTURE.


Le progrès véritable est avant tout celui de la conscience. L’événement qu’est la conscience mentale pour l’évolution de l’univers, n’a-t-il pas produit son progrès ? N’est-il pas temps de laisser s’installer un nouveau type de conscience ? N’est-ce pas du côté de l’intuition créatrice qu’il faut l’attendre ? En un sens Descartes l’avait bien souligné, il n’y aura progrès que quand tant intérieurement qu’extérieurement, la mort, ce néant fondamental, aura été traversée. Mais contrairement à ce qu’espérait Descartes ce ne sera pas l’immortalité d’un ego (d’un « moi » lié à une représentation de soi-même) mais d’une conscience individuelle (elle aura un caractère personnel car elle sera apparue au sein de l’humanité), universelle (elle aura une connaissance du tout sans médiation par des représentations scientifiques) et transcendante (s’harmonisant au surgissement même de l’Être) dont la vie spirituelle l’aurait amené à une supra intuition matérielle. Ne s’agirait-il pas alors d’une nouvelle espèce telle qu’elle a été entrevue par Aurobindo et ses disciples ? Faut-il prendre au sérieux leur entreprise d’exploration en direction de cette nouvelle espèce ?

vendredi 24 octobre 2014

LA TECHNIQUE. Une version abrégée pour retenir l'essentiel.

Débat n°1 : En quoi la technique distingue l’homme de l’animal ?


On trouvera les textes de Protagoras et d’Aristote auxquels on se réfère ainsi qu’une version plus développée de cette réflexion en cliquant ici.


A - L’abeille et l’ouvrier.

Il est vrai qu’une abeille construit sa ruche ce qui nécessite des formes d’opération de transformations qui rappellent les techniques de constructions humaines. De même il y a une répartition des tâches au sein de la ruche qui rappelle la répartition des tâches au sein d’une entreprise. Cependant Une abeille agit déterminée par un instinct qui est le fruit d’un processus évolutif biologique. Quand un ouvrier humain agit pour produire une maison ou des objets manufacturés comme Marx le remarque il utilise des plans qui peuvent varier. L’homme travaille et use de techniques car il est capable de penser virtuellement ses actions avant de les mettre en œuvre.

B - Le don surnaturel de la technique selon Protagoras.

Platon rapporte un mythe raconté par Protagoras au sujet de l’apparition de la technique humaine. Selon lui deux Titans Epiméthée et Prométhée furent chargé par les dieux de créer les créatures animales pour peupler la terre. Epiméthée convainquît Prométhée de réaliser seule cette création. Il équipa les animaux qui de fourrures, qui de carapaces, qui d’écailles ou encore qui de griffes, qui de crocs, qui de venins, etc. ou encore certains victimes des autres se reproduisaient en nombre et d’autres mastodontes se reproduisaient peu, etc. Or il s’avéra qu’Épiméthée avait oublié d’équiper une créature : elle était nue pourvue de quelques poils, de rognures d’ongles et de dents. C’était l’homme. Prométhée pou sauver cette espèce d’une disparition certaine lorsqu’elle serait introduite au milieu des autres déroba le feu et l’art de forger à Héphaïstos le dieu de la forge, et vola les autres artisanats et beaux arts à Athéna. Zeus condamna Prométhée à un châtiment éternel. Mais il accorda à l’homme un nouveau don l’art politique puisqu’il n’avait pas d’instinct social et les techniques pratiquées isolément ne sont guère efficaces.

C - Evolution biologique vers l’être intelligent et technicien.

1 - La main selon Aristote est l’outil de tous les outils.

Aristote conteste l’idée d’un miracle. Il constate que la main humaine est l’outil de tous les outils. Elle peut saisir aussi bien une épée qu’un marteau ou d’une aiguille, etc. Ainsi le corps humain n’est pas nu au sens de désarmé. La nudité de sa main témoigne de la polyvalence de ses usages. La nudité de son corps lui permet d’avoir des habits adaptés aux saisons. Etc.

2 - La coévolution de la conscience intelligente et du corps humain.

De fait, si il y a une rupture entre l’abeille et l’ouvrier, une rupture introduite par l’irruption de la culture au sein de la nature, les propos d’Aristote confirmés par les données sur l’évolution des espèces nous montrent aussi une continuité. L’intelligence n’est pas le fruit d’une rupture, elle émerge au sein d’une évolution biologique qui est aussi une évolution de la conscience. Cette ligne d’évolution est-elle prédéterminée ou est-elle le fruit du plus pur des hasards ? Nous constaterons qu’il y a comme des contraintes physique s’exerçant sur les données morphologiques qui semblent croiser des conditions biologiques de l’intelligence. La bipédie permet l’augmentation du volume cérébral et dégage les membres avant de la locomotion. Le mode de filiation des mammifères favorise la transmission d’un acquis en dehors de l’inné car il y eu des dinosaures bipèdes mais dont l’intelligence ne dépassa guère ceux de nos ancêtres mammifères.
Remarque : Comme le fait remarquer Vincent Fleury renforcer le déterminisme dans les lignes d’évolution ne signifie pas le retour à un néocréationnisme : les défenseurs du déterminisme comme Spinoza au XVIIe siècle ou Marx au XIXe étaient considérés comme des athées tandis que ceux qui insistaient sur le hasard laissaient la porte ouverte au miracle et donc à un Dieu personnel (fin de la remarque).
Quoi qu’il en soit, on découvre de plus en plus nettement qu’il n’est pas infondé de parler de protoculture à propos de certains singes ou même de mammifères supérieures comme les dauphins voire les éléphants.
Certains biologistes pensent même que la culture est le moyen pour la nature de éventuellement un jour coloniser d’autres planètes. L’homme et sa technique ne serait que le vecteur de cette impulsion inhérente aux cellules.
Ceci nous amène à poser un second débat autour de la technique.


++++


Débat n°2 : Le progrès technique induit-il un progrès moral et social ?


On trouvera une version plus développée de cette réflexion en cliquant ici.


A - L’évolution technique et sociale est-elle du progrès ?

Nous tenterons une histoire de l’humanité à partir de l’évolution technique et il sera évident que l’évolution technique accompagne toujours une évolution sociale et culturelle.
Les premières sociétés humaines furent rapidement des sociétés de chasseurs et de cueilleuses. Les hommes vu leur force musculaire se risquèrent à la chasse tandis que les femmes souvent enceintes et moins musclées avaient développé des compétences plus adaptées à la cueillette comme par exemple le sens du détail.
Cette tâche de cueillette a débouché sur la naissance de l’horticulture. Cette révolution technologique a permis de nourrir plus constamment le clan grâce à un surplus de production lors des saisons où habituellement le clan était plus dépendant de la chasse. L’élevage a dû rapidement se développer en lien à vrai dire avec cette idée de stocker des végétaux. Une nouvelle société a dû émerger où femmes et hommes avaient de nouvelles relations. Peut-être que d’ailleurs comme Engels le collaborateur de Marx le présuppose ou plus récemment Ken Wilber, un penseur américain contemporain, il y a eu un moment de matriarcat, un pouvoir social davantage entre les mains des femmes.
De nouvelles formes d’organisations sociales comme la cité et l’Etat émergeront avec la naissance de l’agriculture proprement dite avec la charrue, les travaux d’irrigation, les guerres et les conflits pour défendre les réserves : la charrue et la houe devenant hache, épée, lance ou bouclier. Cette société mettant en valeur la force musculaire au niveau de ses guerriers et de ses paysans verra de moins en moins les femmes reconnues pour leur sagesse, leurs connaissances herboristes... Un patriarcat de plus en plus misogyne aura tendance à se développer. Le savoir ancestral des femmes concernant les plantes sera associé à de la sorcellerie par les moines catholiques de l’Inquisition.
Ce sera la révolution industrielle qui peu à peu montrera que la force musculaire ne plus justifier une inégalité sociale entre hommes et femmes.
Notre approche de l’évolution technique en parallèle avec l’évolution des rapports hommes femmes montrent que si l’évolution technique et sociale à chaque fois marque un progrès technique, elle ne signifie pas forcément un progrès moral et social indiscutable.

B - Le débat des Lumières sur la question du progrès.

1 - Condorcet : le progrès technique et scientifique implique un progrès des Lumières et de la morale.

Condorcet (F, 18e) dans L’esquisse d’un tableau des progrès de l’esprit humain explique que lorsque le progrès de la science et le progrès de la technique s’impliquent l’un l’autre alors ce la entraîne un progrès moral qui est un progrès des Lumières. En effet la science rejette par exemple tout argument d’autorité et développe un esprit capable de raisonner par soi-même et qui se refusera à adhérer à des dogmes discutables. Le caractère expérimental de l’esprit scientifique permettra de combattre toutes les superstition qui passent pour les religions pour des commandements et des croyances d’une importance égale avec ce qui ressort de la morale naturelle.
Condorcet avec sa femme montrera aussi qu’une telle éducation à la science et à la technique doit balayer les préjugés sur les prétendues inégalités hommes femmes. Il reprendra l’idée de Descartes que le bon sens est la chose la mieux partagée du monde pour inviter à une éducation pour tous.
Condorcet a donc pressenti l’apparition d’une nouvelle étape de l’évolution technique que Bruno Latour (F, contemporain) résume incidemment en nous parlant de technoscience.

2 - Rousseau : le progrès technique est contraire au développement des vertus citoyennes et donc aux véritables lumières.

Rousseau qui appartient aussi aux Lumières dans la mesure où son exigence et sa réflexion donnèrent à la notion d’égalité de droit une portée jamais aperçue jusque là critiqua souvent le prétendu progrès scientifique et technique.
Ce progrès premièrement met en valeur le luxe et donc le paraître. Or une société qui valorise la richesse et le paraître ne développera pas les vertus qui seules garantissent une politique républicaine où le pouvoir est exercé par le peuple et lui seul. Dans Le Contrat social il lie d’ailleurs cette valorisation de l’acquisition des produits luxueux avec le fait de confier le pouvoir politique à des représentants qui finiront par servir leurs intérêts. Une dérive ploutocratique est alors à craindre...
Un autre raison fait suspecter à Rousseau une ambiguïté du progrès technique : l’homme civilisé sans son échelle ne sait plus grimper aux arbres, sans sa hache il ne sait plus arracher une branche, etc. Le progrès technique conduit à faire diminuer l’énergie et l’habileté du corps humain.
Ainsi la technique et ses progrès dénaturent l’homme civilisé : il n’entend plus la voix de son cœur qui veut la justice et donc une authentique égalité de droit pour tous et il n’entend plus son propre corps qui en relation plus immédiate à la nature garde mieux ses ressources naturelles. Cependant Rousseau n’appelle pas à un retour à la nature, il constate que la liberté civile est plus vaste que la liberté naturelle tant en terme de conscience qu’en terme de possibilités matérielles face aux obstacles de la nature.

C - La barbarie et la technique au XXe siècle.

1 - Heidegger : l’oubli de l’Être par la technique conduit vers l’Être sans étant.

La critique de Rousseau prendra au 20e siècle au sens plus profond quand on constatera que la technique a servi des tyrannies sans précédent et que la possible destruction de l’humanité par des hommes est devenue réalité. La technoscience sert des intérêts économiques qui semblent se moquer de la nature. Certains rappelleront que la technoscience n’appartient qu’à une raison instrumentale. Avec le nazisme ce sont pas des intérêts économiques et donc une ploutocratie qui sévirent mais bien une forme de nihilisme génocidaire annonciateur de crimes contre l’humanité.
Heidegger qui s’est engagé un temps à côté des nazis ne s’en est jamais excusé. Mais son analyse de la technique considère ce que Rousseau ne pouvait entrevoir à savoir qu’il y a dans la technoscience un nihilisme. Heidegger remarque qu’un technicien regarde tout dans le sens d’une quantité, une quantité d’énergie, une quantité de gain... Toutes les différences naturelles qui forment un paysage et inspirant une parole poétique riche se sens sont réduites à des quantités exploitables y compris l’homme lui-même. Il est vrai même si Heidegger ne l’a pas explicité que si on regarde un homme comme un réservoir d’organes ou une quantité d’énergie exploitable, on va le déshumaniser rapidement. L’Être dont tout provient est une pure existence sans propriétés que la technoscience ne considère pas car cela n’est pas mesurable, quantifiable, cela est sans pourquoi tandis que la science valorise le comment et l’explication causale et mécanique. Mais si la technoscience humaine conduisait la terre à exploser dans une déflagration d’énergie, qu’est-ce qui resterait sinon cette gratuité sans pourquoi racine poétique des différences entre les choses. La science qui considère les atomes, les molécules et les cellules ne considèrent pas les roses et les individus dans leur individualité. Seul le poète et parfois le philosophe le font.

2 - Bergson : l’intelligence technique et l’intuition mystique.

Le message de Heidegger ne donne pas une réponse convaincante au défi que pose la tentation nihiliste de la technoscience. Si on suit son parcours il aurait entrevue ceci dans le nazisme dès la fin des années trente. Sa pensée n’aura guère menée à une action efficace contre cette tentation. Il est un moment où la poésie et la philosophie sont insuffisantes.
Bergson constate aussi un décalage entre la puissance technoscientifique et la qualité morale de ceux qui en ont la responsabilité. Il pense que l’intelligence a une tendance naturelle égoïste et que donc l’intérêt pour la technoscience doit être contrebalancé pour un intérêt pour la mystique et ses intuitions créatrices capable de revigorer la conscience morale. A vrai dire les allemands qui ont vraiment lutté contre le nazisme s’ils n’étaient pas juifs ou communistes étaient des mystiques. Ceci peut sembler peu crédible mais la critique de Rousseau contre la technique mettait en valeur une intelligence du cœur menacée : Bergson par opposition à l’intelligence technoscientifique insistera sur une intuition vitale créatrice de nouvelle forme d’action sociale. Par rapport à Heidegger qui développe une contemplation mystique de la gratuité de l’Être, Bergson insiste sur le fait qu’une mystique authentique dépasse toujours le niveau contemplatif pour devenir agissante. Chez Heidegger l’action se résumera à celle d’une pensée hermétique : sa mystique n’est-elle pas qu’incomplète face au défi technoscientifique ?

3 - Sri Aurobindo : La technique comme figure de la forteresse mentale et créatrice de conditions d’une évolution au delà de la conscience mentale et donc d’une nouvelle espèce après l’Homme.

Sri Aurobindo anticipe ce que Heidegger pressent par moment et que Bergson envisage mais refuse au final de considérer comme possible. En effet sri Aurobindo estime que la technoscience est un phénomène de la conscience mentale humaine qui en montrera les limites. Heidegger estime que notre pensée ne peut pas tout saisir et que donc la technique représente une ambition démesurée condamnée d’avance par la manifestation de l’Être. Bergson refuse de considérer la possibilité d’une spiritualisation élargie à une grande échelle ce qui selon lui impliquerait l’apparition d’un surhomme et laisserait à penser que l’homme n’est pas le terme de l’évolution : sri Aurobindo annonce cette surhumanité spirituelle et affirme que l’homme n’est qu’un être de transition dans le cycle évolutif.
A vrai dire, la technique traduit notre manque de conscience : quand j’utilise ma voiture ou mon ordinateur un nombre considérable de mécanismes se déroulent en dehors de ma conscience et chaque fois qu’une panne ou un bogue se produisent, ils sont rarement attendus. La technique est une médiation qui me permet d’agir à des niveaux de la réalité qui m’étaient inaccessibles par mon seul corps et mes seuls sens. Malheureusement cette médiation connaît l’usure, des pannes, des accidents voire engendre des catastrophes.
La technoscience qui nous a permis de voir plus loin, de comprendre l’évolution qui nous a produit crée les conditions d’une crise évolutive en créant les conditions d’une crise écologique, morale, sociale et économique sans précédent qui exige que notre barbarie mentale soit dépassée.
A vrai dire Bergson serait peut-être arrivé à ces conclusions s’il avait considéré que l’intuition créatrice qu’il évoque puisse être aussi bien mentale et physique que vitale.