I. Introduction problématique.
Une majorité n’a pas toujours raison, loin de là ! De nombreux
peuples démocratiques ont fait des choix regrettables : Hitler a ainsi
suscité l’adhésion d’une majorité d’allemands. Un accord consensuel
serait certainement plus proche d’une vérité. Mais l’idée vraie 1+1=2
n’est-elle qu’une idée consensuelle ? Un résultat mathématique ne paraît
pas devoir faire l’objet d’une discussion. En fait peut-on penser que
la discussion est source de vérité ? La vérité ne semble-t-elle pas se
définir comme ce qui est indiscutable ? La discussion d’un énoncé paraît
cependant nécessaire pour vérifier s’il est ou non indiscutable. La
discussion permet de relever les erreurs ce qui à l’évidence peut
rapprocher de la vérité.
++++
II. La démonstration et l’expérimentation ne prêtent guère à discussion !
1 – L’évidence indiscutable de la mathesis universalis.
Descartes dans la deuxième règle de ses Règles pour la direction de l’esprit écrit :
« Mais comme nous avons dit plus haut que, parmi les sciences
faites, il n’existe que l’arithmétique et la géométrie qui soient
entièrement exemptes de fausseté ou d’incertitude, pour en donner la
raison exacte, remarquons que nous arrivons à la connoissance des choses
par deux voies, c’est à savoir, l’expérience et la déduction. De plus,
l’expérience est souvent trompeuse ; la déduction, au contraire, ou
l’opération par laquelle on infère une chose d’une autre, peut ne pas se
faire, si on ne l’aperçoit pas, mais n’est jamais mal faite, même par
l’esprit le moins accoutumé à raisonner. Cette opération n’emprunte pas
un grand secours des liens dans lesquels la dialectique embarrasse la
raison humaine, en pensant la conduire ; encore bien que je sois loin de
nier que ces formes ne puissent servir à d’autres usages. Ainsi, toutes
les erreurs dans lesquelles peuvent tomber, je ne dis pas les animaux,
mais les hommes, viennent, non d’une induction fausse, mais de ce qu’on
part de certaines expériences peu comprises, ou qu’on porte des
jugements hasardés et qui ne reposent sur aucune base solide.
Tout ceci démontre comment il se fait que l’arithmétique et la géométrie
sont de beaucoup plus certaines que les autres sciences, puisque leur
objet à elles seules est si clair et si simple, qu’elles n’ont besoin de
rien supposer que l’expérience puisse révoquer en doute, et que toutes
deux procèdent par un enchaînement de conséquences que la raison déduit
l’une de l’autre. Aussi sont-elles les plus faciles et les plus claires
de toutes les sciences, et leur objet est tel que nous le désirons ;
car, à part l’inattention, il est à peine supposable qu’un homme s’y
égare. Il ne faut cependant pas s’étonner que beaucoup d’esprits
s’appliquent de préférence à d’autres études ou à la philosophie. En
effet chacun se donne plus hardiment le droit de deviner dans un sujet
obscur que dans un sujet clair, et il est bien plus facile d’avoir sur
une question quelconque quelques idées vagues, que d’arriver à la vérité
même sur la plus facile de toutes. De tout ceci il faut conclure, non
que l’arithmétique et la géométrie soient les seules sciences qu’il
faille apprendre, mais que celui qui cherche le chemin de la vérité ne
doit pas s’occuper d’un objet dont il ne puisse avoir une connoissance
égale à la certitude des démonstrations arithmétiques et géométriques. »
Tout ceci démontre comment il se fait que l’arithmétique et la géométrie
sont de beaucoup plus certaines que les autres sciences, puisque leur
objet à elles seules est si clair et si simple, qu’elles n’ont besoin de
rien supposer que l’expérience puisse révoquer en doute, et que toutes
deux procèdent par un enchaînement de conséquences que la raison déduit
l’une de l’autre. Aussi sont-elles les plus faciles et les plus claires
de toutes les sciences, et leur objet est tel que nous le désirons ;
car, à part l’inattention, il est à peine supposable qu’un homme s’y
égare. Il ne faut cependant pas s’étonner que beaucoup d’esprits
s’appliquent de préférence à d’autres études ou à la philosophie. En
effet chacun se donne plus hardiment le droit de deviner dans un sujet
obscur que dans un sujet clair, et il est bien plus facile d’avoir sur
une question quelconque quelques idées vagues, que d’arriver à la vérité
même sur la plus facile de toutes. De tout ceci il faut conclure, non
que l’arithmétique et la géométrie soient les seules sciences qu’il
faille apprendre, mais que celui qui cherche le chemin de la vérité ne
doit pas s’occuper d’un objet dont il ne puisse avoir une connoissance
égale à la certitude des démonstrations arithmétiques et géométriques. »
Explication :
Pour Descartes l’arithmétique et la géométrie sont les seules
sciences dont les raisonnements soient certains. Une déduction menée par
un esprit peu habitué aux raisonnements sera toujours juste. Selon lui
les raisonnements dialectiques qui mettent en jeu la discussion et le
dialogue par un procédé ou un autre sont beaucoup moins fiables.
L’induction est considéré comme l’un des procédés dialectiques. Elle
part d’expériences et entend dégager de ces expériences des
généralisations. Mais ces expériences restent confuses et cette
confusion de départ conduit à des généralisations erronées.
Ce qui caractérise un élément d’un raisonnement mathématique est sa
simplicité et sa clarté. Pour Descartes notre entendement quand il
saisit de façon distincte et clair une idée peut en être certain. Si je
me représente dans mon esprit un segment vertical de façon claire et
distincte puis un autre à côté identique, je ne peux pas douter du fait
que j’en saisisse alors deux. Cette expérience de l’esprit ne suppose
alors rien qui ne puisse être mis en doute. Une véritable intuition
claire et distincte est donc par définition indubitable : ceci est le
gage de la certitude et donc de la vérité. Seule l’inattention peut
susciter l’erreur en mathématiques c’est-à-dire une intuition qui perd
de sa distinction en devenant confuse et de sa clarté en devenant
obscure. Certes quand les intuitions se multiplient l’esprit ne peut
toutes les contenir, il doit les mettre en mémoire et les relier alors
par des déductions. Une figure à mille côté ne peut être saisie de façon
claire et distincte en une fois : il faudra conjuguer plusieurs
opérations, les mémoriser et les relier par des déductions.
Ainsi pour Descartes il faut totalement reconsidérer les sciences sur le
modèle mathématique. Une mathesis universalis sera seule pour Descartes
la méthode pour atteindre la vérité.
2 – L’observation et l’expérimentation brisent la discussion théorique.
Toutefois le modèle cartésien de la mathesis universalis ne répond
pas du fait que la science d’aujourd’hui se bâtit à partir des faits
observés et des faits expérimentés. L’activité théorique est très
importante mais elle rassemble des faits, elle essaie de produire des
algorithmes à partir de ce fait qui permettent d’en déduire et d’en
prévoir de nouveaux. La science ne consiste pas en une somme de faits,
elle serait plutôt à la recherche de formules mathématiques, de lois, de
processus qui les expliquent. Une théorie est comme une synthèse tirée
de l’induction que Descartes ramenait à la dialectique (une forme de
discussion).
Mais il ne faut pas confondre le procédé inductif de formation d’un
énoncé scientifique en science de la nature avec ce qui caractérise une
théorie scientifique. Comme Descartes le pressentait, la force déductive
d’une théorie est par excellence ce qui teste la validité d’une
théorie. Etant issue de l’induction, toute théorie scientifique non
mathématique n’est qu’une conjecture, une approximation de la réalité
qui permet à partir de conditions initiales de déduire et prévoir
approximativement des conditions terminales. Plus une théorie résiste à
l’expérience plus elle est fiable. Et surtout plus une théorie prête le
flanc à l’expérience plus elle est falsifiable ou réfutable, plus si
elle résiste, sa force théorique sera avérée. Karl Popper fait de ce
critère de falsifiabilité des théories le critère de scientificité par
excellence.
La discussion n’est pas alors le fait prédominant en science. C’est
l’expérience et l’observation qui en dehors des sciences mathématiques
semble être le critère prédominant. Si un scientifique exhibe une
expérience reproductible invalidant une théorie, celle-ci devra être
corrigée ou bien une autre théorie devra s’y substituer.
Par exemple, quand on s’est aperçu qu’un rayon de lumière émis depuis
la terre avait la même vitesse qu’on la mesure sur terre ou de puis
l’espace, il est apparu que la vitesse de la terre n’entrait pas dans le
calcul. En effet cette vitesse depuis la terre est c (environ
300000km.s-1), et depuis l’espace selon la théorie de Newton elle
devrait être c + ou - un facteur vitesse vt (vitesse de la terre dans
l’espace). Or la vitesse constatée reste c. L’expérience de
Morley-Mickelson qui a constaté ce fait a entre autre relancé la
recherche scientifique d’une théorie autre que celle de Newton : ceci
aboutît à la théorie de la relativité de Einstein.
La discussion scientifique est donc canalisée par des critères de
vérité extérieurs à la discussion théorique et qui précèdent ou
déplacent la discussion théorique. La discussion participe à la
recherche de la vérité scientifique mais en fait l’induction part des
faits observés ou expérimentés et d’une activité purement théorique sur
le mode d’une mathesis universalis indiscutable.
3 – Il y a des normes logiques, pragmatiques et éthiques inhérentes aux conditions de possibilité d’une discussion.
Une discussion sincère suppose en fait des normes indiscutables. Ces
normes sont des préambules à la discussion. Pour la cohérence d’une
discussion il faut respecter la règle logique de non contradiction.
Cependant certaines normes sont performatives. Lorsque j’affirme « je
mens toujours » il y a une indécidabilité de la proposition à cause de
l’affirmation de toujours mentir et du fait que je propose comme vraie
mon affirmation. Mais certaines normes performatives concernent l’action
même de dialoguer. Habermas ou Apel parle d’une contradiction
performative pragmatique, c’est-à-dire d’une contradiction entre
l’énoncé et l’existence agissante de son énonciateur. Ils évoquent un
Démon qui participerait à un dialogue relevant d’une quête éthique en
niant l’aboutissement du dialogue à une éthique. Lorsque par exemple
« il n’y a pas de discussion possible entre toi et moi » auquel on
ajoute « je vais te le prouver en discutant avec toi », il sabote
visiblement le dialogue en faisant des contradictions performatives.
++++
III. La discussion démocratique et la création de valeurs
1 - Transition critique : l’insuffisance culturelle des normes logiques et expérimentales.
Pour certains critiques contemporains du scepticisme comme Habermas
ou Karl Oto Apel, le sceptique aura toujours une position inauthentique
dans un dialogue dont l’enjeu est la constitution d’une éthique de la
discussion puisqu’il niera toute forme de vérité inhérente à la
discussion même si par ailleurs il participe à la discussion. Dans cette
perspective on dénonce justement des versions du scepticisme qui
ressembleraient de près ou de loin à quelqu’un disant : « il n’y a pas
de discussion possible entre toi et moi ». Toutefois le scepticisme dont
nous montrerons ici la pertinence ne s’établit pas forcément dans une
position solipsiste et donc monologale, c’est-à-dire sur une position
isolée et fermée au dialogue. Un scepticisme qui se veut authentique
pointe pour nous la réalisation d’une étape obligée dans une démarche
dialectique de discussion authentique.
Un historien ancien, Aristoclès, en rapportant la doctrine de Pyrrhon telle qu’elle est présentée par Timon écrit :
« Quelle
que soit la chose dont il s’agisse, nous dirons qu’il ne faut pas plus
l’affirmer que la nier, ou bien qu’il faut l’affirmer et la nier à la
fois, ou bien qu’il ne faut ni l’affirmer ni la nier. Si nous sommes
dans ces dispositions, dit Timon, nous atteindrons d’abord l’aphasie,
puis l’ataraxie. »
Remarque : l’ataraxie désigne une absence de trouble, d’inquiétude,
de malaise quelles que soient les circonstances. L’aphasie désigne ici
un silence mental positif parce qu’il ne nécessite plus d’effort, un
calme que les idées ne peuvent plus troubler qu’en surface.
Pour être sceptique, il s’agit donc d’après Pyrrhon et Timon non
seulement d’exercer un doute simple mais un doute redoublé. Douter du
doute simple est selon nous une formulation logique du type non non A.
Le sceptique en pratiquant le redoublement du doute est un dialecticien
qui n’entend pas réduire non non A à A comme le font ceux qui affirment
sans preuve un principe du tiers exclu : principe d’ailleurs évoqué par
Apel dans le cadre d’une contradiction performative pragmatique. Douter
du doute au sujet d’un bénéfice de connaissance du dialogue dialectique
n’est pas pour nous une négation d’une négation de la vérité qui
reconduit à la vérité intellectuelle du dialogue dialectique (non non A =
A). Cette dialectique dialogale quand elle s’essaie au scepticisme qui
consiste à douter authentiquement du doute permet de se détacher de nos
fixations mentales apposées au devenir des apparences, elle nous permet
de ne plus subir le devenir en nous arrachant aux activités mentales qui
renforcent nos identifications malheureuses dans un semblant de
nécessité du devenir. Le défaut de toute éthique construite
intellectuellement et même d’une éthique de la discussion focalisée sur
l’intellect est de se constituer en tant que normes mentales qui sont
souvent sinon toujours en décalage avec le flux circonstancié des
apparences.
Le Démon d’Apel n’est donc pas forcément un insensé si au fond il
travaille à supplanter le principe du tiers exclu qui fait barrage à une
liberté créatrice plus grande. La discussion semble alors une source
paradoxale de vérité puisqu’elle relativise toutes les affirmations de
vérités fondées sur le principe du tiers exclu. La discussion nous
apprend que la vérité nous échappe et que nos mathématiques et nos
sciences ont toujours des présupposés qui amène à relativiser leurs
prétentions à la vérité.
2 – Le scepticisme apaise la discussion. La discussion démocratique est libérée de la vérité.
Mais la discussion au lieu d’être source de vérité ne serait-elle pas
plutôt source de suspension du jugement prétendant à une vérité
ultime ?
La première réalisation d’une démarche dialectique authentique serait
alors une forme de scepticisme. Le scepticisme est en effet profondément
inhérent à une dialectique puisque pour rendre nos constructions
intellectuelles, émotionnelles et sensitives problématiques, il faut en
douter en leur opposant des constructions contraires possibles ou en
montrant que ces constructions ne sont pas fondées.
Les mathématiques et les autres sciences parce qu’elles sont des
constructions intellectuelles en rapport à des réalités plus ou moins
sensibles verront leur validité relativisée. Les sceptiques aujourd’hui
auront facilement des arguments pour mettre en cause la soi-disant
efficacité des technosciences (voir notre leçon Le progrès a-t-il des
limites ?). Leur critère de validité sont efficaces dans leur domaine de
valeur mais si leur valeur est contestable, leurs critères de validité
ne s’avèrent-ils pas tout simplement relatifs ?
Mais le scepticisme est-il vraiment le produit du dialogue ?
Descartes en menant le doute jusqu’au doute hyperbolique n’est pas selon
nous enfermé dans un monologisme : il dialogue avec lui-même, il offre
un discours où tout auditeur peut à l’écoute mener son expérience de
pensée. On a dit de Descartes et du scepticisme antique qu’ils
aboutissaient à des pensées solipsistes où la conscience de soi est
incertaine de l’autre et du monde et qu’elle n’en retrouve jamais la
certitude. Si l’agnosticisme fondamental sceptique est le résultat d’une
démarche dialectique pourquoi serait-il solipsiste et monologal ?
Premièrement la méthode sceptique dans une discussion permet une
émancipation des préjugés et des autorités dogmatiques qui au fond
travaillent à la rendre inauthentique. Mis en face de leur
inauthenticité ceux qui tiennent à leurs préjugés et à leur autorité
dogmatique risquent de vouloir user de violence pour se préserver. Un
authentique exercice du scepticisme même s’il a pour but de le dépasser
ne fera pas usage de violence quand la discussion lui sera
désavantageuse. S’il a à utiliser lui-même la violence ce sera face aux
ennemis de la discussion : face à un nazi, et plus généralement face à
un fanatique religieux ou idéologique, un discours de vérité cherchant à
le convaincre d’une autre vérité est sans effet, il faut davantage le
persuader en le touchant émotionnellement soit par la douceur, soit par
la force d’un sens du pouvoir partagé démocratiquement.
Deuxièmement, si on confond conscience et ego, certes, l’attitude
sceptique peut entraîner une forme de solipsisme mais si la conscience
qui doute, doute authentiquement tout autant de l’ego, de l’autre et du
monde, où est alors le solipsisme ? La conscience elle-même comme
théâtre de soi, de l’autre et du monde mis en doute, où est le
solipsisme ? Enfin pour le sceptique le doute est aussi fort que
l’assentiment donc être sceptique signifie être agnostique quant à la
réalité ultime de l’apparence d’une rencontre entre moi, l’autre et le
monde. Ainsi pour ceux qui font usage d’un scepticisme authentique le
solipsisme est inhérent à toute interprétation égocentrique de la
conscience qui au fond est le pire obstacle à l’authenticité de la
discussion. Reconnaissons-le nos démocraties butent sur ce solipsisme
égocentrique qui les conduisent à la Ploutocratie (au pouvoir des
valeurs d’enrichissement).
Pour un sceptique, l’apparence d’unité de la rencontre entre moi,
l’autre et le monde subsiste quand la multiplicité des points de vue
s’est épuisée dans le dialogue dialectique. Cette unité de la rencontre
qui seule subsiste n’a aucune portée gnoséologique : elle est juste
apaisée par la suspension du jugement caractéristique de la dialectique
sceptique. Elle est apaisée car aucun point de vue n’est privilégié dans
la conscience que ce soit le mien, l’autre ou celui de l’expérience du
monde. Il n’y a plus d’individualisme égocentrique, d’altérité
transcendante nous soumettant à une vérité dogmatique ou encore de
scientisme privilégiant aveuglément l’approche technoscientifique de
l’expérience du monde.
Mais cette unité de la rencontre qui suspend le jugement est-elle
apte à susciter une action commune ? Ne faut-il pas au moins s’accorder
intellectuellement et affectivement sur un contenu pour agir ensemble ?
A vrai dire le scepticisme ne voit pas d’autre action à accomplir que
celle de la suspension du jugement qui intrinsèquement apporte la paix
commune vis-à-vis de la pluralité infinie des valeurs, du jeu indéfini
des émotions et des sensations. Mais alors le scepticisme ne conduit-il
pas en effet à nier qu’une partie de nous même fictive appartient et
interagit sur la qualité d’ensemble d’évolution du monde humain ? Même
si nous avions l’expérience en profondeur de la suspension du jugement,
une partie de nous même si elle est fictive reste impliquée dans la
qualité d’élaboration d’un sens culturel commun qu’il soit familial,
clanique, ethnique, civilisationnel ou aujourd’hui mondial et qu’il
s’élabore mentalement, affectivement et sensitivement.
3 – La discussion est création de valorisations collectives.
Le scepticisme le plus cohérent et le plus authentique entend
dépasser le cadre du mental discursif qui se fixe dans des vérités
partielles. Il faut déconstruire les prétentions du mental discursif
pour faciliter son dépassement dans la perspective d’une vie intuitive
créatrice qui seule maintiendra le mental dans une vigueur créatrice
libre de tout dogmatisme. La notion de vérité y compris sur le plan
moral a toujours tendance à fermer le dialogue, à fixer des limites, à
finalement nier la prééminence d’une éthique créatrice. Le scepticisme
ne sera donc pas envisagé ici seulement comme un défi à relever dans le
cadre d’une quête commune de vérité. Une quête de vérité seulement
mentale c’est-à-dire seulement intellectuelle fait éprouver le besoin
d’une justification intellectuelle à l’encontre du scepticisme sans
vraiment le prendre au sérieux. Ici le scepticisme est plutôt vu comme
ce qui nous oblige à assumer notre authenticité créatrice individuelle
et collective par delà toute limitation intellectuelle. Mais à vrai dire
notre attitude sceptique est-elle de fond en comble sceptique dès lors
qu’elle se revendique d’une éthique créatrice ? Ne sera-t-elle alors
qu’une forme élaborée de relativisme qui se fonde sur un agnosticisme à
l’égard de l’existence de vérités indiscutables dans le domaine des
valeurs et prône la création de valeurs fortes toujours soumises à
discussion ? Ou bien si on considère la force créatrice comme une forme
d’intelligence intuitive transformant les apparences, faut-il pressentir
un mode d’être au-delà de l’intelligence intellectuelle qui y
relativise la prétention intellectuelle à la vérité tout en l’inspirant
la conscience limitée à l’intellect à s’élever vers lui ?
Quoi qu’il en soit nous mettre sérieusement à considérer l’apport
positif du scepticisme nous aura amener à considérer le pressentiment
d’une intelligence intuitive créatrice qui selon nous peut seule amener
une solution aux problèmes moraux et politiques.
4 - Transition :
Cette intuition créatrice révélée par la dialectique est-elle relative
ou puise-t-elle à une source de vérité au-delà de la réflexion mentale ?
++++
IV. Dialectique et inspiration.
1 – La dialectique comme approche dialogale de la vérité éthique.
Prendre au sérieux une approche dialogale de la vérité c’est-à-dire
une approche où prime la rencontre entre mon monde, celui d’autrui, et
au-delà peut-être de l’univers où nos mondes se déploient, implique de
prendre au sérieux l’égale dignité de l’un et du multiple. La rencontre
ne peut se réaliser sans l’acceptation d’une unité qui lui serait
inhérente. Même si le dialogue qui se tiendra au cours de la rencontre
ne constitue pas une perspective unique, la rencontre matérialise
l’éminente possibilité de faire coexister dans une perspective unique
des perspectives diverses voire contradictoires. La rencontre est donc
antérieure au dialogue, elle constitue un potentiel dialogal, elle est
dialogale avant même de prendre la forme du dialogue car au fond la
rencontre implique une forme de relation même si elle est apparemment
souvent contraire au dialogue. Cette unité pressentie dans l’acceptation
du jeu même de la rencontre dialogale même si elle n’est pas dialoguée
exige un nécessaire effort de celui qui a pris l’engagement
philosophique. La rencontre parce qu’elle est dialogale permet toujours
une dialectique interne à mon point de vue où tacitement celui-ci
intègre autant qu’il se peut celui de l’autre même si la rencontre ne
prend pas la forme d’un dialogue avec cet autre. L’approche dialectique
interne que nous nommerons intradialectique se constitue en quelque
sorte à partir d’une intériorisation du dialogue dialectique tel que
Platon l’envisageait après avoir connu Socrate. L’intradialectique
consiste à reconstituer par la pensée et le sentiment le point de vue de
l’autre et de le confronter au mien. Il s’agit de nourrir
intellectuellement les deux points de vue et de découvrir le problème à
partir duquel ils se constituent dans leur différence voire leur
opposition. Mais là où le dialecticien oblige l’autre à la forme
dialectique du dialogue, l’intradialecticien privilégie une approche
dialogale qui est prête à relativiser la qualité du dialogue du point de
vue de la qualité de la rencontre.
Même le sceptique ou le relativiste ont une conception de la qualité
du dialogue, ils adhérent à une éthique de l’authenticité même s’ils
relativisent de façon paradoxale par la suite. Selon nous à la suite de
Socrate et de Platon il y a une éthique propre à la dialectique qui peut
être regardée comme une vérité issue du sens de la qualité du dialogue.
Dans le Gorgias, 458c Socrate affirme :
« Si donc tu es un homme de ma sorte, je t’interrogerai
volontiers ; sinon, je m’en tiendrai là. De quelle sorte suis je donc ?
Je suis de ceux qui ont plaisir à être réfutés, s’ils disent quelque
chose de faux, et qui ont plaisir aussi à réfuter les autres, quand ils
avancent quelque chose d’inexact, mais qui n’aiment pas moins à être
réfutés qu’à réfuter. Je tiens en effet qu’il y a plus à gagner à être
réfuté, parce qu’il est bien plus avantageux d’être soi-même délivré du
plus grand des maux que d’en délivrer autrui ; car, à mon avis, il n’y a
pour l’homme rien de si funeste que d’avoir une opinion fausse sur le
sujet qui nous occupe aujourd’hui. Si donc tu m’affirmes être dans les
mêmes dispositions que moi, causons ; si au contraire tu es d’avis qu’il
faut en rester là, restons y et finissons la discussion. »
Socrate disait dans ce même texte de Platon qu’il est difficile, dans
un dialogue, de définir les termes d‘un sujet de discussion. Cette
difficulté vient du fait comme l’induit ce passage que chacun à tendance
à penser de manière conservatrice. On s’accroche à notre univers de
pensées, on écarte tous ce qui pourrait le modifier. Pour Socrate, il y a
conclusion d’une discussion philosophique si les participants se sont
mutuellement instruits. Socrate, implicitement, dénonce la volonté de
rester ignorant. La qualité d’un dialogue philosophique dépend donc
aussi de la qualité émotionnelle du dialogue. En effet la grande
difficulté d’un tel dialogue est l’irruption d’émotions personnelles
touchant à la représentation de nous-même. Plus particulièrement ici,
cette difficulté émotionnelle concerne la reconnaissance de nos erreurs
et de notre ignorance. Comme un dialogue met en jeu l’image de soi, il
semble que la discussion éveille souvent en nous la volonté de vaincre
l’autre. Pour Socrate, il est essentiel, dans un dialogue philosophique,
de distinguer la critique des faits et des gestes d’une personne, de la
critique directe de la personne. Le dialogue ne préjuge pas de ce qu’il
va permettre de découvrir et en même temps, pour qu’un dialogue
réussisse, il faut que chacun des participants soit capable d’une
tranquillité d’esprit quoi qu’il arrive.
Le dialogue dialectique délivre de l’erreur des gens dont l’éthique
leur permet de reconnaître leurs erreurs. En ce sens le dialogue est
bien source de vérité. Le dialogue ne nous donne peut-être pas la vérité
comme l’estiment les sceptiques et les relativistes mais non parce que
la vérité est inexistante mais parce que le plan mental ne peut être que
l’instrument de la vérité. Si notre approche est juste, l’instrument
peut être amendé, corrigé, sur le plan mental la vérité s’approche par
rejet de l’erreur même si ultimement sur ce plan elle est inatteignable.
Mais l’approche socratique et platonicienne du dialogue ne
manque-t-elle pas ce qu’on lit dans L'œuvre de Tchouang Tseu chapitre
19 :
« Sounn-hiou étant allé trouver maître Pien k’ing, lui tint
ce discours étrange : « On m’a fait injustement la réputation, d’un
propre à rien, d’un mauvais citoyen. Or si mes terres ne rapportent pas,
c’est que les années ont été mauvaises ; si je n’ai rien fait pour mon
prince, c’est que l’occasion m’a manqué. Et voilà qu’on ne veut plus de
moi, ni au village, ni en ville. O ciel ! Qu’ai je fait pour qu’un
pareil destin me soit échu ? ! » « Le sur homme, dit maître Pien,
s’oublie, au point de ne pas savoir s’il a ou non des viscères et des
sens. Il se tient en dehors de la poussière et de la boue de ce monde,
loin des affaires des hommes. Il agit sans viser au succès, et gouverne
sans vouloir dominer. Est ce ainsi que vous vous êtes conduit ? N’avez
vous pas plutôt fait montre de vos connaissances, au point d’offusquer
les ignorants ? N’avez vous pas fait étalage de votre supériorité, et
cherché à briller, jusqu’à éclipser le soleil et la lune, vous aliénant
ainsi tout le monde ? Et après cela, vous vous en prenez au ciel ! Le
ciel ne vous a t il pas donné tout ce qui vous convient, un corps bien
conformé, une durée de vie normale, et le reste ? N’est ce pas au ciel
que vous devez, de n’être ni sourd, ni aveugle, ni boiteux, comme tant
d’autres ? De quel droit vous en prenez vous au ciel ? Allez votre
chemin ! » Quand Sounn-hiou fut sorti, maître Pien s’assit, se
recueillit, leva les yeux au ciel et soupira. « Qu’avez vous, maître ?
demandèrent ses disciples. » Maître Pien dit : « J’ai parlé à Sounn-hiou
des qualités du sur homme. C’est trop fort pour lui. Il en perdra peut
être la tête. » « Soyez tranquille, maître, dirent les disciples.
Sounn-hiou a, ou raison, ou tort. S’il a raison, il s’en apercevra, et
ce que vous lui avez dit ne lui fera aucune impression fâcheuse. S’il a
tort, ce que vous lui avez dit le tourmentant, il reviendra pour en
apprendre davantage, ce qui lui sera profitable. » « J’ai eu tort quand
même, dit maître Pien. Il ne faut pas dire à un homme ce qu’on comprend
soi même, si lui n’est pas capable de le comprendre... Jadis le prince
de Lou fit des offrandes et donna un concert à un oiseau de mer qui
s’était abattu aux portes de sa ville. L’oiseau mourut de faim, de soif
et de terreur. Le prince aurait dû le traiter, non pas à sa manière,
mais à la manière des oiseaux ; alors le résultat aurait été différent,
favorable et pas fatal. J’ai agi comme le prince de Lou, en parlant du
sur homme à ce Sounn-hiou.. Conduire une souris avec char et chevaux,
donner à une caille un concert de cloches et de tambours, c’est
épouvanter ces petites créatures. Je dois avoir affolé Sounn-hiou. »
Maître Pien à l’évidence prend conscience qu’il a blessé l’autre
inutilement, qu’il n’aurait pas dû le soumettre à sa vindicte
dialectique. Socrate quant à lui prend le risque de blesser l’ego de
Gorgias en témoignant de son combat contre son propre ego. Jamais à vrai
dire Platon et Socrate n’envisagent l’approche dialogale de Maître
Pien.
L’intradialecticien enthousiaste doit apprendre à se méfier de son goût
pour le dialogue dialectique oublieux qu’il risque d’être de sa propre
émergence au sein d’un tissu historique de rencontres. Il y a une
inopportunité du dialogue dialectique lors de certaines rencontres et un
certain dosage d’intensité nécessaire du dialogue dialectique lorsqu’il
a lieu afin de ne pas blesser inutilement un ego. Car même si
l’insularité narcissique de l’ego est le point de départ il y a aussi
dans l’ego quelque chose d’une dynamique qui dans le futur le
transcendera et qu’il ne faut pas léser en blessant l’ego. A vrai dire, cette dynamique dans l’ego qui transcendera peut-être l’ego insulaire et
narcissique peut s’ouvrir autrement que par la raison raisonante à un
plus grand souci de justesse dans la rencontre : il y a des émotions,
des attentions ou même des sensations qui peuvent lui donner de plus en
plus de force sans que l’ego en surface ne s’en rende compte. Cependant
quand cette dynamique devient consciente elle prend forcément une
dimension mentale intradialectique.
Cette correction de la méthode dialectique semble encore justifier le
fait que la vérité est un mode d’être : le mental qui procède par des
représentations qui ne cessent d’emprunter à la fiction ne peut et ne
doit être qu’un instrument. La dialectique doit donc être une
intradialectique qui instrumente la discussion et la dialectique au
service d’un mode d’être. Le mental par la dialectique doit renoncer à
posséder la vérité et chercher à la servir en se cherchant à se
soumettre à son mode d’être.
Cette intradialectique me permettra de repérer mes préjugés, mais
aussi ce que la dialectique oublie souvent, à savoir mes préférences
émotionnelles, mes réticences sensorimotrices à l’égard de l’autre. Si
elle parvient au nœud relationnel en jeu dans cette rencontre, elle
pourra m’ouvrir à une nouvelle approche mentale, affective voire
sensorimotrice. Si elle pointe en moi un nœud relationnel, elle
m’ouvrira à un renouvellement de mon point de vue. L’unité sous-jacente
à la rencontre sera ainsi intensifiée intradialectiquement en dépit de
la pluralité des perspectives et accouchera peut-être d’une unité d’être
plus forte car devenue plus concrète, plus unifiante au sein d’un point
de vue renouvelée sur elle. Au cas où cet accouchement à une
intelligence mentale, affective voire sensorimotrice renouvelée de la
rencontre n’a pas lieu, l’effort intradialectique, s’il est mené
authentiquement, me permettra au moins d’apercevoir dans le devenir de
cette rencontre une harmonie qui nous échappe encore à moi et à l’autre
et qui seule manifestée manifestera plus profondément l’unité de l’être
en devenir de cette rencontre.
Si l’autre se pose définitivement comme ennemi, il s’agira dans la
perspective philosophique d’intégrer en moi sa perspective qui se pose
en ennemie, d’entrapercevoir un nouveau point de vue où cet ennemi et
moi-même pourrions être en harmonie dans la rencontre. A vrai dire plus
l’autre nous semblera difficile, plus l’autre nous semblera rétif, plus
nous avons de chance de progresser dans l’art dialogal. Si l’autre
m’agresse, il faudra peut-être lui signifier son agression, la
questionner, essayer de dénouer la confusion relationnelle qui explique
cette agressivité quitte à apercevoir notre part dans cette confusion :
éviter le conflit ouvert revient bien souvent à trahir toute approche
dialogale. La condescendance, l’indifférence et le mépris sont donc les
attitudes les plus contraires à l’approche dialogale. Assumer
honnêtement notre réaction émotionnelle pointera notre net refus du
point de vue différent et stimulera notre démarche intradialectique
voire une action pleinement dialogale et non plus une réaction
émotionnelle mécanique. Le conflit n’est donc pas en ce sens le
contraire du dialogue puisqu’il est plus dialogal qu’un déni de la
relation : il y a une façon dialogale de s’affronter violemment à
l’autre. Car au fond dans l’unité de la rencontre il n’y a qu’une source
du mouvement et souvent le personnage de l’agresseur comme le
personnage de la victime l’oublient : ils se ferment alors l’un et
l’autre à une force inhérente de réconciliation et d’effacement de
l’injustice passée. L’unité de l’être de la rencontre peut rester
toujours aussi éclatant au cœur du conflit dans une démarche
intradialectique intégrale : la guerre, la violence peuvent malgré tout
demeurer un dialogue par d’autres moyens si et seulement si nous
parvenons à dépasser toute positionnement de vainqueur et de vaincu, si
l’établissement d’une harmonie plus haute de l’unité de l’être de la
rencontre en reste l’enjeu. Il y a ainsi des vaincus de l’histoire dont
la quête devra bien être réactualisée pour que se manifeste dans une
harmonie terrestre l’unité de l’être. Il y a ainsi des victoires qui
s’avèrent des défaites en profondeur au moment où les vainqueurs ou les
héritiers s’aperçoivent que l’esprit des vaincus manifestait un devenir
harmonieux nécessaire à la manifestation terrestre de l’unité de l’être
de la rencontre.
Mais au-delà des enjeux éthiques du dialogue, pour Socrate, qui avait
l’habitude d’entrer en dialogue avec n’importe qui, il s’agissait aussi
d’interroger les opinions de ses interlocuteurs et de leur faire
expérimenter qu’elles faisaient inexorablement problème.
L’intradialectique est donc une attitude intérieure qui montre qu’on
peut toujours poser à nos opinions même les plus spirituelles des
questions dénonçant leur certitude aveugle : ce qui est en jeu est une
évolution de nos facultés mentales, affectives voire sensorimotrices. Du
point de vue intradialectique, nous ne pouvons posséder toute la vérité
en affirmant dans le même temps que l’autre y serait étranger ;
l’attitude de l’autre est un fait de vérité, sa manière de vivre et de
penser dit quelque chose de vrai sur l’unité de l’être de la rencontre
en devenir. Pour l’intradialectique, toutes nos opinions, toutes nos
constructions intellectuelles mais aussi toutes nos émotions, nos
sensations doivent à un moment ou l’autre devenir problématiques, car
c’est lorsque quelqu’un reconnaît le caractère problématique de ses
positionnements mentaux, affectifs et sensitifs qu’il peut réellement
voir s’ouvrir son esprit.
2 – Les grandes intuitions sont le fruit d’une forme d’intradialectique.
Là où jusqu’ici nous parlions d’intuition créatrice, Socrate et
Platon évoquent une possibilité du dialogue comme rencontre avec un
monde de formes intelligibles et au-delà encore avec une unité de l’être
du devenir psychique (on en trouvera une description détaillée dans
notre cours sur l’art à propos de l’extrait du Banquet de Platon).
Quelque chose d’une expérience psychique des formes intelligibles existe
peut-être quand la pratique dialectique est très avancée. Certes les
discours de Socrate et Platon entre autres ne sont peut-être ici encore
qu’une description intellectuelle et donc une interprétation limitée de
la forme d’ouverture d’esprit qui a lieu à un stade avancée de cette
pratique : leur interprétation limitée traduirait d’ailleurs en un sens
le caractère limitée de leur propre expérience d’ouverture à une
conscience psychique que nous pouvons qualifier sans la trahir de
surmentale.
On peut toujours légitimement d’un point de vue intellectuel et
scientifique discuter l’interprétation de ces expériences psychiques
surmentales en termes de formes intelligibles non matérielles car nous
savons que la matière ne nous est pas toujours sensible. On peut par
exemple préférer ramener ces expériences psychiques surmentales à des
expériences fugitives d’intuitions qui se produisent parfois dans notre
espace cérébrale lorsqu’on se confronte longtemps à un problème ; on
peut ainsi repenser ces expériences psychiques surmentales comme un
travail cérébral inconscient qui se cristalliserait d’un coup
consciemment. Le scepticisme inconséquent du matérialiste intransigeant
montrera toujours qu’un tel propos essayant de suggérer une réalité
psychique surmentale est une illusion bon marché qui cherche à
promouvoir un quelconque fumeux arrière monde même si le discours
promotionnel est prêt à parler de monde conscient énergétique au lieu
d’arrière monde pour le rendre pseudo-scientifiquement matériel. Ce
faisant, ce scepticisme matérialiste risque de refuser ainsi tout
dialogue consistant avec ceux qui témoignent d’une telle expérience,
même s’il peut par ailleurs pointer de façon éclairante les
imperfections de leurs arguments améliorant ainsi leur qualité
dialectique. Car au fond sans voir que l’idée d’une réalité psychique
surmentale affirme l’existence d’une faiblesse inhérente à toute
argumentation et à toute interprétation seulement mentale, il manquera
toujours l’essentiel. Nous l’invitons à partir plutôt en direction d’une
suspension radicale du jugement propre selon nous à un scepticisme
authentique . Un scepticisme de la suspension radicale du jugement fera
l’expérience consciente des limites du mental ce qui prédispose
davantage à faire une éventuelle expérience psychique surmentale. Un tel
sceptique est plus apte à s’étonner soudain avec nous du lien et de la
coïncidence entre une qualité d’inspiration intuitive nourrissant nos
fictions intellectuelles et son efficacité apparente sur les plans
affectifs, sensitifs voire physiques bien que condamnée sur le plan
intellectuel à n’être que fictions plus ou moins éclairantes.
Ainsi les questions légitimes d’interprétations sur le plan intellectuel
ne doivent jamais nous éloigner du fait qu’une qualité psychique
surmentale d’expérience d’ouverture d’esprit rompt avec la conscience
intellectuelle usuelle. Pour en discuter, il nous semble qu’il faut
avant tout devenir des praticiens de plus en plus avancés de la
dialectique que ce soit dans les domaines intellectuels comme en
témoignent d’éminents scientifiques qui racontent avoir vécu
l’apparition de vision intuitive résolvant des difficultés insolubles
par la raison raisonante usuelle, dans le champ artistique où la
question de l’inspiration et du génie se ressent souvent même en tant
qu’amateur, dans le champ affectif comme en témoignent divers chercheurs
spirituels voire dans le domaine sensorimoteur comme en témoignent
certains sportifs ou pratiquants d’arts martiaux externes ou internes.
++++
V. Conclusion.
En fait la vérité sur le plan mental reste un discours. Or tout
discours présuppose un dialogue. Le langage humain se forme et se
transmet sous la forme du dialogue. Le raisonnement même solitaire peut
être considéré comme une dialogue authentique avec soi-même. Certes il y
a des faits indiscutables, indubitables mais seules la critique et la
discussion peuvent mener à le dire. Qui dira d’ailleurs que notre
science expérimentale n’est pas une façon de poser nos questions à la
réalité, de la faire parler en quelque sorte…
Mais à vrai dire le dialogue en tant que tel n’est peut-être pas la
source de vérité mais une condition fondamentale pour l’homme de la
laisser s’exprimer par l’inspiration dans sa conscience…