PLATON : LUMIERE SPIRITUELLE, IDEES, DISCOURS JUSTES.
ELEMENTS DE PHILOSOPHIE par Serge Durand
Ces éléments de philosophie sont issus de cours donnés en Terminales et en Premières. Ils s'inscrivent aussi dans la lignée du mouvement spirituel évolutionniste qui se repère à travers les œuvres de Henri Bergson, de Ken Wilber ou de Sri Aurobindo.
dimanche 16 novembre 2025
PLATON : LUMIERE SPIRITUELLE, IDEES, DISCOURS JUSTES - contrôle de cours
dimanche 6 juillet 2025
Une croyance en une réalité divine est-elle forcément contraire à la raison ? - Corrigé partiel
Une croyance en une réalité divine est-elle forcément contraire à la raison ?
Introduction
[Accroche :] On peut distinguer le théisme et le déisme. Du point de vue de cette opposition, être théiste, c’est adhérer à une révélation
religieuse qui affirme la fausseté des autres et s’opposent à toutes les
croyances qui vont à son encontre. Ainsi il arrive fréquemment que la démarche
scientifique rationnelle entre en opposition avec les croyances théistes. au contraire, le
déisme est une croyance au divin qui ne présuppose pas des dogmes, c’est une
croyance qui se veut rationnelle. Par contre, il se peut que si le matérialisme
scientifique est vrai, le déisme soit aussi une illusion au final
irrationnelle.
[Présentation du sujet :] On peut donc se demander si une
croyance en une réalité divine est forcément contraire à la raison.
[Analyse problématique :] On peut partir des critiques rationnelles athées de
la religion. Dans quelle mesure certaines formes de théismes y
échappent-elles ? Mais
si on part des croyances religieuses ou spirituelles elles-mêmes, dans quelle
mesure se veulent-elles rationnelles ? Le déisme des Lumières se veut
éminemment rationnel et il affirme l’irrationalité du matérialisme athée. Les arguments rationnels cherchant à
prouver l’existence de la réalité divine sont-ils solides ? Par ailleurs, une autre stratégie est de montrer que
la raison ne peut pas tout et que cela laisse de la place à un fidéisme,
c’est-à-dire une croyance qui assume son irrationalité en affirmant que la raison est victime de son
rationalisme démesurée. Un courant religieux affirmera que la foi n’est
pas tant une adhésion à une représentation mentale qu’une confiance.
Partie 1 : Les critiques athées de la religion montrent l’irrationalité de certaines croyances religieuses.
A – La critique politique marxiste et
anarchiste des religions.
La critique marxiste et anarchiste
des religions montre qu’elles sont souvent des idéologies qui justifient une
hiérarchie sociale même aux yeux de ceux qui en sont les victimes. La religion
est alors de façon ambiguë une consolation et une pression morale pour que les
chaînes d’un ordre social soient sacralisées. La divin est une valorisation
d’une réalité invisible qui justifie de sacraliser la réalité sociale visible.
Toutefois, les théismes bibliques
sont porteurs de mouvements sociaux contre l’injustice. Par exemple, les droits
de l’homme prennent source dans des courants de la spiritualité chrétienne comme les quakers ou les unitariens ou même la franc-maçonnerie. Les mouvements
sociaux ont un rapport avec le millénarisme inhérent aux fois bibliques et
coraniques.
B – La critique psychologique de la
religion.
La critique psychologique de la
religion a commencé avec la psychanalyse freudienne. La religion renforce le
surmoi, l’intériorisation des interdits et des idéaux parentaux et sociaux.
Dieu est un œil moral, un juge qui nous observe même quand la société ne le
fait pas. Si la justice humaine ne nous prend en faute alors que nous sommes
coupable, Dieu n’y manquera pas. Mais, à ce stade, la morale est de
l’hétéronomie, on a peur du juge, du gendarme divin, on ne fait pas le bien
parce que c’est le bien en toute autonomie et fidèlement à ce qui est
rationnel, universalisable.
D’ailleurs, les religions condamnent
souvent des mœurs qui, du point de vue rationnel, ne le semblent pas. Ainsi les
religions du livre condamnent l’homosexualité, or la raison démontre que si un
acte sexuel est consenti entre des adultes mûrs, il ne saurait y avoir de mal.
Pire, on peut soupçonner la religion
de naître à causes de peurs enfantines irrationnelles. Le doudou, le rituel
enfantin, l’ami imaginaire ne sont-ils pas à la source des éléments
constitutifs de la religion ?
Plus profondément, la pratique
religieuse offre des régressions car, comme fœtus dans le ventre de notre mère, nous étions à l’abri du monde et de toutes ses divisions, de son aveugle
puissance destructrice, etc. Nous avons la nostalgie d’un monde fusionnel,
chaud, avec ses rythmes cardiaques, etc. Freud parle de la nostalgie su
sentiment océanique fœtal que les spiritualités religieuses proposent de
combler. Mais cet état d’indistinction fusionnel est par excellence une
régression irrationnelle.
C – Transition critique : Ce que
manquent ces critiques athées de la religion est le mystère de l’intuition
créatrice.
Ce sont des intuitions créatrices,
non pas irrationnelles, mais au-delà du cours ordinaire de la réflexion, qui ont
généré des forces sociales réformatrices. Les aventuriers spirituels déistes
comme les philosophes évoquent des dépassements de la vie égocentrique dans une
harmonie cosmique. Les platoniciens appellent à s’unir dans l’esprit à la
source de ce qui existe, la source de toute beauté. Les stoïciens évoquent une
participation du sage à l’intelligence de l’univers, l’intelligence divine.
Ainsi les platoniciens et les stoïciens sont des déistes. Certains théistes
chrétiens, juifs ou musulmans n’hésiteront pas à faire des emprunts à leurs
spiritualités pour approfondir la leur. Ils accepteront alors l’idée que leur
religion n’est pas vraie sur un plan littéral, mais qu’elle doit être
réinterprétée rationnellement et spirituellement. C'est ainsi le déisme philosophique qui inspire un redressement herméneutique moral et spirituel des théismes.
Partie 2 : Certains arguments rationnels ou des expériences de conscience pourraient-ils justifier un engagement religieux ou spirituel ?
A – L’ argument cosmothéologique.
(Voir le cours)
Ces arguments ne sont pas absolument
convaincants, ce sont des raisons de croire en un divin mais ce n’est pas une
expérience du divin.
B – L’argument ontologique.
L’argument ontologique n’est pas
qu’une preuve logique, c’est aussi dans sa version la plus forte, une
expérience directe de méditation, une expérience d’exploration de la
conscience.
On peut faire l’expérience d’une
conscience infinie dans laquelle notre conscience personnelle finie se déploie.
C – Transition critique :
Comment interpréter l’expérience
d’une conscience infinie ? S’agit-il d’une présence voilée d’un divin
personnel ? S’agit-il d’une réalité divine impersonnelle ? Ou bien
s’agit-il de la vacuité générée par un absolu inconscient ? Cette dernière
hypothèse nous ramenant bien sûr vers des spiritualités athées.
Partie 3 : La foi du cœur sans être irrationnelle transcende le pluralisme spirituel et religieux.
A – Le cœur peut aller au-delà des limites de la raison.
Pascal propose de s’en tenir au cœur quand les limites de la
raison sont atteintes. Selon lui le mathématicien pour fonder la logique fait
appel à son cœur à l’encontre des déconstructions sceptiques qui voudraient
montrer suspendre toute adhésion à une vérité. Mais Pascal, s’il entrevoit une
puissance intuitive du cœur, n’en est pas moins pris dans les filets de son
dogmatisme religieux. Il estime, par exemple, que tous ceux qui ne sont pas
catholiques sont condamnés à un enfer éternel. C’est une vision à laquelle les
catholiques contemporains n’adhèrent même plus pour leur majeure partie. En effet, si le divin est lié au
cœur et à l’amour du prochain, comment pourrait-il condamner à un enfer éternel
des hommes de bonne volonté quelles que soient par ailleurs leurs croyances.
On peut admettre que le cœur soit attiré par une forme
religieuse ou l’autre, mais cette adhésion du cœur implique-t-elle que ce soit
la seule vérité et qu’il faille condamner les autres ?
B – Mais un cœur ouvert n’est-il pas habité par une foi pluraliste malgré
sa forme de foi privilégiée ?
Au contraire, le cœur ouvert semble assez grand pour d’une
part choisir son chemin sans exclure que les autres chemins soient tout aussi
bénéfique pour atteindre le sommet unique de l’amour. La rationalité peut
parfois rigidifier un système, le rendre incapable dès lors de penser une autre
logique possible et une autre représentation du réel tout aussi efficace et
pertinente. En sciences physique, il y a ainsi aujourd’hui deux systèmes
théoriques pour modéliser le réel matériel et en faire des prédictions :
d’un côté la mécanique quantique et de l’autre la relativité générale initiée par Einstein.
Sans perdre son sens du discernement rationnel, une
spiritualité déiste sera modeste pour accepter plusieurs chemins spirituels
possibles favorisant l’ouverture du cœur. L’expérience de la conscience infinie
est, par exemple, un point d’appui pour éviter de vivre centré sur son ego.
Quelqu’un qui ne perd pas de vue la dimension infinie de sa conscience favorise
l’ouverture de son cœur.
C – Ainsi la foi du cœur sans être irrationnelle transcende toujours toutes
les formes, elle est une foi en la vie.
Le seul débat fondamental n’est pas tant entre spiritualités
matérialistes et spiritualités déistes ou théistes. D’ailleurs, il est tout à
fait possible d’envisager un matérialisme divin. Feuerbach voyait bien que le
christianisme s’en rapprochait quand il affirme que Dieu s’est fait homme afin
que l’homme soit fait Dieu.
Le vrai débat est entre le nihilisme et la foi en la vie. Si
la vie est une poussée aveugle issue d’un absolu inconscient alors, au fond, rien
n’a de sens et rien surtout ne peut prendre sens. De ce point de vue, il y a un
matérialisme qui a foi en la vie et il y a des croyances religieuses qui n’ont
pas du tout foi en la vie et en ce monde. Certaines critiquent le matérialisme
nihiliste de l’occident mais ne prêchent que la guerre des religions et des
civilisations, montrant par là leur adhésion inconsciente au nihilisme malgré
leurs dires.
Le discernement de la raison n’est pas suffisant, car il y a
des raisons multiples d’être nihiliste, surtout quand l’humanité menace les
équilibres du vivant et quand l’humanité semble n’être qu’une forme de vie
parasite.
Mais c’est là où le terme « divin » qui a l’origine
signifie lumière et conscience a peut-être du sens dans une foi anti-nihiliste.
Dès qu’on fige le divin dans une forme précise en rejetant toutes les autres, on
perd de vue la profondeur d’une foi en la vie divine ouverte à toutes les
possibilités malgré les signes contraires.
Conclusion de la dissertation
La foi
n’est donc pas étrangère à la raison. Le déisme semble plus rationnel que le
théisme, mais si on est ouvert au pluralisme spirituel alors il y a de la place
pour des fois théistes qui pensent que le sommet du bien est accessible par
diverses voies.
L’athéisme
n’est pas irrationnel quand il est ciblé sur certaines formes de foi nihiliste.
Au fond,
c’est le nihilisme qui est l’ennemi d’une foi authentique et des Lumières de la
raison, car il est l’affirmation destructrice d’un non-sens de la vie.
Une foi authentique et une démarche rationnelle de vérité se veulent au service d’une universalisation du bien. En cela, une croyance en une réalité divine ne s’oppose pas forcément à la raison.
Faut-il privilégier le cœur ou la raison ? - Corrigé partiel
Faut-il privilégier le cœur ou la raison ?
Introduction
[Accroche :] La raison morale exige de punir tel enfant qui commet
une injustice. Mais parfois on peut ressentir une bienveillance qui, sans
sévir, ouvrira le cœur de l’enfant pour qu’il ressente ce qu’il n’a pas su voir
d’injuste dans son comportement.
[Présentation du sujet :] Pour servir le progrès moral, par
exemple, faut-il alors privilégier le cœur ou la raison ?
[Analyse problématique :] D’emblée, déjà si on se met à penser à cette question, pour être objective ou
tendre à l’universel, la raison de notre réflexion doit l’emporter sur les
mouvements de notre cœur. On peut soupçonner le cœur de s’aveugler et
d’être un mauvais guide. Dans le domaine de la connaissance, les coups de cœur
sont rarement inappropriés. Tel désir ou telle émotion qui nous semblent
essentiels et nous tenir à cœur peuvent s’avérer finalement un égarement.
Lorsque le cœur tourne le dos à la raison, cela ressemble souvent à une façon
de justifier des envies et des préférences personnelles qu’à agir en s’appuyant
sur un discernement rationnel.
Néanmoins la raison suffit-elle à agir moralement ? On peut discerner ce qui
est rationnellement souhaitable et ne pas avoir cependant l’élan et l’énergie
de le mettre en œuvre au moment opportun. Le cœur peut être entendu aussi comme la vertu qui donne l’élan
et l’énergie dont la seule raison est dépourvue. Un scientifique sans
passion pourrait-il mettre suffisamment d’énergie pour produire son
travail ?
Enfin, toujours en partant d’abord de l’activité rationnelle, nous pouvons faire
face à des dilemmes ou des situations que la seule raison ne permet pas de
clarifier. Une intuition créatrice peut alors seule changer et transcender la
perspective que l’intelligence rationnelle ordinaire ne savait pas démêler. Une tradition philosophique fait
alors du cœur non pas seulement un centre émotionnel ou une vertu, mais une
faculté intuitive par-delà les limites de la raison et du sentiment. N’est-ce
qu’une rhétorique pour valoriser des croyances irrationnelles ?
Partie 1 : L’autonomie se fonde plus clairement sur la raison plus que
sur les sentiments et les émotions.
A – Les sentiments et émotions morales,
elles-mêmes, sont dus à un surmoi qui a intériorisé des idéaux et des interdits
fruits de l’hétéronomie.
B – Par ailleurs, nos émotions accompagnent nos désirs
qui sont souvent des penchants amoraux ou immoraux : les suivre c’est le
serf-arbitre, le libre-arbitre se fonde sur la raison.
C – Transition critique : aucune morale n’est
satisfaisante sans des sentiments moraux.
Kant lui-même
admet dans sa morale déontologique que le respect est un sentiment nécessaire
pour que le devoir envers soi-même prenne du sens. Par ailleurs, ses
conceptions de l’autonomie et du libre-arbitre basées sur un examen de la
qualité rationnelle et universalisable de nos intentions négligent le point de
vue du moindre mal. Kant ignore cette autre conception rationnelle de morale
qui considère une action morale pensée à partir de la minimisation de la
souffrance et de la maximisation du bien-être.
Partie 2 : Il peut y avoir une synergie de l’intelligence émotionnelle
et de l’intelligence rationnelle.
A – L’éthique des vertus propose une juste
organisation entre raison, émotion et appétits.
Là où la
raison déontologique propose une domination stricte de la raison sur les
appétits, l’éthique des vertus considère aussi les appétits et les émotions
comme une énergie nécessaire au progrès éthique. La vertu consiste à trouver un
ordre harmonieux plutôt que de vivre en constant combat entre sa raison et ses
appétits. L’eudémonisme est inhérent à une éthique des vertus car une lutte
entre son désir et sa raison ne peut produire que de la souffrance. La pulsion
est une force brute impulsive, le désir est déjà une pulsion réfléchie. Le
désir réfléchi seul peut nous amener au bonheur du plaisir d’exister, au
contentement d’être harmonieusement.
B – La vigilance réfléchie qui est une vertu
centrale des eudémonismes suppose de distinguer l’émotion et le sentiment, car
l’émotion trouble nos raisonnements tandis que le sentiment accroit leur objectivité.
L’émotion est
étymologiquement un mouvement (motion) hors de (é-). L’émotion est un trouble
de l’attention. Si je suis pris par une émotion de tristesse, je ne prêterai
moins attention à la souffrance de l’autre, je ne me soucierai moins de savoir
comment lui se sent. Si je suis pris de colère, mes mots ne seront plus
soupesés, je peux dire des propos que je regretterai lorsque la colère tombera.
Plus gravement, le désir de nier ce qui me met en colère peut me conduire à des
actes de violences dommageables et irréversibles.
Le sentiment
est étymologiquement lié au ressenti, à la perception des émotions, à leur
observation. Un acteur produit des émotions mais n’est pas pris par elles
lorsqu’il joue un rôle. Le sentiment est aussi une faculté d’expression des
émotions maîtrisée. On peut produire une pensée sans y être forcément attachée,
on est capable de la modifier si on le juge nécessaire du point de vue de sa
perfection. De même l’intelligence émotionnelle est une production d’émotions
jugées nécessaires en fonction de la situation ressentie : ce ne seront
pas les émotions fictives d’un acteur,
ce seront des émotions authentiques générées pour perfectionner une
relation…
C – Transition critique : l’attention va
au-delà d’une simple synergie de l’intelligence rationnelle et de
l’intelligence émotionnelle.
Le terme
attention en français est synonyme de vigilance mentale et émotionnelle. La
concentration suppose un focus. L’attention est une conscience
défocalisée : être vigilant, c’est l’être à 360 degrés,
multidirectionnellement, que ce soit sur le plan des sens, des désirs, des
émotions et des idées.
L’attention
est donc le fait de cultiver une perception déjà disponible mais une perception
qui transcende la conscience mentale, émotionnelle, sensitive et même
pulsionnelle.
Mais le terme
attention renvoie aussi en français à l’idée de prendre soin des personnes,
d’avoir des égards pour elles. Elle pointe une intelligence psychique, une
compréhension au niveau de l’essence des personnes.
Cette intelligence
et cette perception serait aussi l’ouverture à une capacité d’intuition
supraconsciente. Il s’agit encore de conscience, mais elle est inconsciente
pour une conscience ordinaire. Car la culture de l’attention nous rend de plus
en plus éloigné d’un vécu ordinaire. Cette intelligence supraconscient est
autre chose que cette vie ordinaire qui se résume à un enchaînement de pensées
plus ou moins cohérentes les unes avec les autres et à des traversées de vagues
émotionnelles et pulsionnelles plus ou moins intenses et gérables. En cultivant l’attention, se découvre le
cœur. Ce serait le noyau de concentration naturelle de l’attention mais aussi
l’espace propice à l’intuition créatrice.
Partie 3 : Le cœur en tant que faculté intuitive n’est pas un rejet de la raison (une misologie) mais son dépassement.
A – « Le cœur a ses raisons que la raison ne
connaît point. », Pascal
Pour Blaise Pascal (F, 17ème)
qui affirme que « le cœur a ses
raisons que la raison ne connait point », le cœur aurait un accès
privilégié à des intuitions, des principes évidents plus fins face à une morale
rationnelle. Chez Pascal, le cœur s'inscrit dans la tradition chrétienne. Il
est chrétien, catholique et janséniste. Pour lui, le cœur est corrompu par le
péché originel d’Adam et Eve. Pascal surenchérit sur la théorie d’une
transmission du péché originel à partir de sa lecture d’Augustin d’Hippone. Et
il justifie là une foi au contour plutôt du côté du fidéisme et de tentations
misologiques. Selon les jansénistes, en effet, la majorité des Hommes va finir
en enfer et seule la grâce de Dieu peut les en sauver à condition qu’ils
embrassent la foi chrétienne catholique. Le jansénisme estime aussi qu’il faut
souffrir pour réussir à attirer la grâce de Dieu.
Ainsi l'approche du cœur proposée par
Pascal est donc marquée par la religion et un mouvement religieux critiquable.
A-t-elle, malgré tout, une portée universelle ?
Plusieurs philosophes des Lumières
ont repris l'héritage de Pascal.
Deux grands philosophes pensent
« tout contre » Pascal : Voltaire et Rousseau.
Ils sont contre Pascal car, selon
eux, la spiritualité ne doit pas dépendre d'une révélation religieuse. Ils sont
philosophes défendant l'autonomie rationnelle, on ne doit pas être soumis à
l'autorité d'une tradition. La foi chrétienne catholique dont Pascal fait la
condition de l’éveil du cœur risque de s’avérer un fidéisme complice d’une
misologie.
Dans ses Pensées, dans le fragment 110 (édition Lafuma), Pascal
avoue d’ailleurs qu’il aurait préféré un monde ne nécessitant pas l’usage
du raisonnement :
« Cette
impuissance ne doit donc servir qu’à humilier la raison, qui voudrait juger de
tout, mais non pas à combattre notre certitude, comme s’il n’y avait que la
raison capable de nous instruire ; plût à Dieu que nous n’en eussions au
contraire jamais besoin et que nous connaissions toutes choses par instinct et
par sentiment, mais la nature nous a refusé ce bien »
La faiblesse de l’attachement à la
raison au profit de l’attachement à sa croyance aveugle en partie Pascal sur le
cœur. Par son dogmatisme religieux, il en manque l’ouverture à l’autre. Chez
les Lumières, on distingue le déisme où on croit en Dieu, mais auquel on accède
sans se limiter à un texte sacré, sans se soumettre à une autorité religieuse
et le théisme, selon lequel la religion consiste à se lier à une tradition, à
des textes sacrés et à se soumettre à des autorités.
Pour Voltaire, déiste nourri de
spiritualité chrétienne, il n'y a pas d'amour du prochain, s'il n'y a pas un
minimum de tolérance. Tolérer, ce n'est pas aimer, mais parvenir à supporter
quelqu'un qui nous est difficilement supportable. Pour Voltaire, on doit
pouvoir défendre la liberté de pensée de gens avec qui nous ne sommes pas
d'accord. D’ailleurs, la pluralité des points de vue favorise la liberté et la
qualité de la réflexion. La tolérance est une vertu préparatoire à l'amour qui
ne peut être qu’une ouverture inconditionnelle à autrui.
Il ne faut pas cependant confondre la
vertu de tolérance et le droit à la liberté d'expression. La limite de la
tolérance est une compromission avec l'injustice qu’on laisserait faire.
B – La bonté du cœur est naturelle, la bonne
éducation ne la dénature pas.
Rousseau critique la notion de péché
originel comme tâche ou souillure héréditaire intrinsèque. Pour lui, l'homme
est bon par nature, c'est la société qui le corrompt.
Dans La profession de foi du vicaire
savoyard, un passage de l’Emile, livre IV, Rousseau décrit la conscience
morale du cœur.
Dans ce passage, Rousseau présente sa
théorie de la religion. Il présente une voix du cœur qui est donc le fruit
d’une sécularisation puisqu’héritée du théisme sans y souscrire. Pour lui, le
sentiment moral est naturel, si on ne dénature pas les enfants dans
l'éducation. Entendre la voix du cœur est une question de nature humaine et non
pas de religion révélée.
La chance d'avoir une autonomie est
plus grande chez l'enfant quand la violence physique n'est pas utilisée. La
soumission à des autorités et à des traditions passe souvent par la violence
comme on peut l’observer encore aujourd’hui dans certaines pratiques
religieuses.
Pour Rousseau, la morale ne nécessite
pas un intellect surdéveloppé. La morale n'est pas liée à une pensée
intellectuelle subtile, c'est une évidence qu'on trouve dans son cœur, si on
n'a pas été dénaturé.
Rousseau nous donne une idée de
conscience morale en pointant une situation où elle est repoussée. Pour lui, en
effet, quand on cherche des justifications, on est en train de faire du mal. La
justification de soi cache souvent le mal. Quand je fais le bien, j’ai rarement
le besoin de me justifier.
Pour Rousseau, l'amour de soi nous
permet d'entendre notre cœur, contrairement à l'amour propre. L’amour propre
est un amour qui soit se surestime, soit se sous-estime mais qui n’est pas
capable de sincérité sur nos imperfections et nos perfections. Si j'arrive à
m'aimer moi-même de manière juste, j'arriverai à aimer les autres plus justement,
indique Rousseau.
Les désirs sont parfois très
égocentriques, et on va prétendre qu'ils sont naturels. Pour Rousseau, la
conscience morale est la voix de l'âme, tandis que les passions (désirs vains)
sont la voix du corps.
Ceci fait écho à l’approche de
Platon, pour qui Eros est la voix de la conscience morale. Eros est
« désir » de la beauté, aspiration à la perfection consciente en
opposition au « désir » appétit, à la soumission à une mécanique
pulsionnelle.
Déjà chez les animaux émerge une
capacité d’empathie et de compassion. La moralité n'est pas un privilège
humain, elle existe déjà en germe dans la nature. Les observations de Rousseau
préfigurent l'éthologie, l’étude du comportement animal aussi bien que ce qui
deviendra l’anthropologie. On sait grâce à la science éthologique que de
nombreux mammifères ont un sentiment moral. La morale a pour origine
l’instinct, en tant que régulation automatique des pulsions. Chez les loups,
les pulsions d’agressivité sont ainsi régulées par des signaux qui calment le
vainqueur d’un combat. Chez beaucoup d’animaux, l'instinct régule les appétits.
Chez les animaux plus évolués, le cœur comme illumination intuitive se
substitue peu à peu à l’instinct comme régulation automatique. La raison est en
quelque sorte un pont entre la régulation instinctive automatique et une
illumination intuitive du cœur qui elle transformerait et sublimerait l’énergie
des pulsions.
Pour Rousseau, le désir pour ce qui
est beau et les désirs appétits sont rendus confus à cause des valorisations
sociales de l’avoir au détriment de l’être, de l’apparaître ou du paraître au
détriment du naturel. C’est pourquoi la voix du cœur s’entendra davantage,
selon Rousseau, si on se libère par la sincérité et le rapprochement avec la
nature.
C – Le cœur n’est pas qu’une illusion due au surmoi.
Mais grâce à l’appui des distinctions
conceptuelles, on peut encore aller plus loin pour faciliter une illumination
du cœur. Car il s’agit non seulement de se libérer du joug du déterminisme des
pulsions mais plus globalement du subconscient qui comprend aussi un surmoi qui
empêche une pleine et entière autonomie. Une telle autonomie s’ancrant dans une
réalisation du cœur suppose une véritable intelligence émotionnelle autant
qu’une intelligence intellectuelle.
Le stade du miroir implique la
reconnaissance de soi aussi bien qu’une intériorisation du regard d’autrui avec
ses idéaux et ses interdits. Le stade du miroir implique u apprentissage par
mimétisme : je m’identifie au reflet auquel l’autre m’identifie sur le miroir.
Le mimétisme est une opération centrale lors de tous nos apprentissages mais il
amène à des illusions égocentriques et à une concurrence mimétique. Le surmoi
intériorise certains interdits limitant la concurrence mimétique, mais il en
valorise souvent certains aspects au détriment d’un cœur et d’une bonté
authentique.
Avec le stade du miroir, nous avons
intériorisé une confusion entre le point de vue en troisième personne et le
point de vue en première personne. Nous avons été chosifié par le point de vue
intersubjectif. Mais cette chosification qui a mis en nous un surmoi avec ses
déterminations n’a rien de définitif. Nous ne sommes pas condamnés à une
confrontation avec l’autre. Nous ne sommes pas condamnés à être le moi
haïssable dénoncé pour son incapacité à accueillir l’altérité de l’autre et
toujours vouloir chosifier l’infini du visage de l’autre. C’est parce que
nous-même sommes chosifiés en tant qu’ego et que nous vivons ainsi dans une
intersubjectivité chosifiante que nous trahissons l’infini que découvre le
visage de l’autre.
Le surmoi est une surimposition de la
conscience au même titre que l’ego égo-centrique : la réalité première de
la conscience morale ou de l’ouverture du cœur est une relation entre un visage
et une conscience infinie en première personne.
Avoir une âme, c’est redonner la
place à cette relation originaire, c’est s’écarter de la relation entre autrui
et notre conscience infinie qui précède toute relation personnelle entre nous
et autrui. C’est aussi et en même temps trouver notre relation authentique avec
cette même conscience infinie.
Trouver le cœur pour notre
individualité, ce serait alors trouver le sens vrai de notre individuation.
L’intuition créatrice ne se cantonnerait plus à des moments de grâce, elle
deviendrait une manière d’être qui s’avèrerait le devenir en perfection de
notre âme ainsi qu’une participation consciente à l’évolution du vivant.
Conclusion








