lundi 10 mars 2025

Eléments de corrigé sur le sujet : Peut-on affirmer à la fois que l'homme est libre et que la nature est soumise à des lois ?

 

Eléments de corrigé du Sujet : Peut-on affirmer à la fois que l'homme est libre et que la nature est soumise à des lois ?

 

[Analyse problématique :]

A première vue, l’affirmation simultanée que l’homme est libre et la nature soumise à des lois semble contradictoire. En effet, si la liberté est à entendre comme liberté de décision alors l’appartenance de l’homme au moins par son corps à la nature ne devrait pas agir sur ces décisions. Or s’il y a des lois de la nature, par son corps, l’homme obéit à ces lois et forcément ses actes sont influencés par elles. Ceci rend dès lors ces lois contraires à une liberté de décision sans faille.

Cependant, il y a au moins deux modes de considération de la question qui nous invitent à ne pas nous en tenir à cette première réponse.

Tout d’abord, on peut entendre la question de la liberté ici non sous le mode d’une libre décision sans influence externe mais sous le mode d’une connaissance. En effet, plus je me connais en connaissant ce qui me détermine, moins je subis ces déterminations. Par exemple, je peux apprendre dès lors à contourner ces lois grâce à des techniques. D’autre part, je peux peut-être repérer les illusions que ces lois produisent au niveau de l’impression d’une libre décision et apprendre à m’en méfier. La liberté comme chemin de connaissance n’est pas alors contraire au fait que la nature soit soumise à des lois.

Par ailleurs, comme ici une interprétation de la liberté réduite à la seule libre décision est un préjugé, notre représentation de lois de la nature peut aussi l’être. Si nous entendons par lois, un processus matériel qui ne conduit qu’à une seule série d’événements, nous associons les lois de la nature à un déterminisme absolu. Or les sciences de la nature montrent désormais tant au niveau des calculs que des faits que les lois génèrent un indéterminisme événementiel. Dès lors dans nos actes liés à des décisions, il y a une marge d’indétermination même si des lois sont à l’œuvre. En outre, il se peut même que les lois de la nature ne soient pas éternelles. Ce sont peut-être comme des jeux de processus habituels de la matière mais par le jeu du hasard des flux, un cours d’eau peut modifier la nécessité de son écoulement dans un lit.

Enfin nous ne pouvons ignorer que des traditions métaphysiques ont défendu un compatibilisme. Cette doctrine se présente par exemple avec l’idée d’un Divin omnipotent connaissant par avance nos décisions, tout en maintenant l’idée que nos décisions en bien ou en mal relevaient pour la majeure partie de notre choix et donc de notre responsabilité. Ces doctrines sont un visage de ce qu’on appelle le compatibilisme, un point de vue où le libre-arbitre peut être pensé paradoxalement comme réel dans un univers régi par des lois et des prédestinations.

 

I – Le compatibilisme affirme que libre-arbitre et existence éternaliste de tous les événements sont compatibles.

 

A – Dans l’hypothèse du Divin omnipotent, l’exigence morale aboutit au compatibilisme.


Si Dieu connait à l’avance notre rapport au bien et au mal, pourquoi a-t-il créé des êtres condamnés au mal sans retour ? S’il l’a fait n’a-t-il pas dès lors contrevenu au bien. Or si le Divin et le Bien ne font qu’un, comment justifier ceci ?

On peut envisager une autre idée de l’omnipotence divine en s’inspirant des idées développées par Leibniz, un philosophe allemand mort en 1715 ou par Philip K. Dick, un auteur de science-fiction du 20ème siècle. En fait, à chaque instant, tous les univers possibles liés à nos décisions existent, l’univers où je me suis levé ce matin coexiste avec l’univers où je suis resté au lit. Mais à la fin seule ma version gagnant la perfection du Bien existerait pleinement. P. K. Dick a particulièrement développé cette idée dans son roman Le maître du haut-château : un univers où les nazis alliés aux japonais ont triomphé des USA voit se rencontrer des sujets avec ceux d’un autre univers où ces forces ne se sont pas imposées. Peu à peu, cela grippe totalement le pouvoir en place et cela tend à une configuration se rapprochant de celle où ces forces ont été vaincues.


B – En physique, on peut raisonnablement poser la question de voyages dans notre propre futur, ceci suppose un éternalisme et ouvre un espace à des décisions contingentes donc libres.


Le passé est irréversible pour de nombreux physiciens. Je ne pourrais pas tuer mon arrière-grand père. Mais à partir d’un instant présent, un voyage vers un futur n’est qu’un chemin de devenir virtuel et donc réversible. Marty McFly dans Retour vers le futur change ainsi ses comportements en revenant vers son présent ayant constaté les effets nocifs de ses impulsivités pour lui, sa famille et ses amours.

Pour la science, il se pourrait que la lumière quand elle emprunte le chemin le plus économique, par exemple en changeant d’angle en entrant dans un liquide, le fasse grâce à des particules virtuelles lancées dans le futur et revenant l’informer. On a là comme une rétrocausalité du futur vers le présent.

Donc le compatibilisme peut être lié non seulement à des hypothèses métaphysiques adossées à des croyances religieuses, mais aussi à certaines approches des sciences de la nature.


C – Transition Critique : Cependant, malgré elle, cette hypothèse de pensée compatibiliste nous ramène vers l’idée d’une connaissance au fondement véritable de la liberté.

 

II – La philosophie du déterminisme comme voie de connaissance est une voie de libération.


A – il ne faut pas confondre le déterminisme et le fatalisme.

Voir cours. Prédéterminisme compatibiliste ou déterminisme absolu présentent le danger de générer du fatalisme.

Articulation vers le B : Le fatalisme relève du premier genre de connaissance. La pensée déterministe est fondée sur la raison, un deuxième genre de connaissance par rapport au premier de genre de connaissances qui est opinion, imagination, etc. Il permet des techniques de contournement des déterminations. Mais parfois la connaissance rationnelle de ce qui nous détermine ne semble pas nous en libérer. Le fumeur connaît les méfaits du tabac mais continue son tabagisme. Alors ?


B – Par le troisième genre de connaissance, le sage est celui qui intègre le corps de l’univers comme son corps, il se découvre une autodétermination de l’univers, il n’est plus déterminé de l’extérieur. [A développer en le précisant]


L’émotion n’est plus subie, le manque est vu comme subi, connu par identité, il devient une énergie dont on dispose pour agir. Ici on a une libération par une connaissance qui se fonde sur une vision englobante intuitive de l’autodétermination de la nature par elle-même. Du fait de cette vision englobante due à sa connaissance, pour le sage, il n’y a plus de forces le dominant de l’extérieur. Toutes les forces agissantes sont perçues par le sage comme ses propres forces et sa propre volonté. [A développer en le précisant]

C – Transition Critique :

La connaissance est un désir, un désir réfléchi, ce qui est un choix volontaire à un autre niveau. Une émotion peut être un processus causal ou devenir par connaissance une énergie libre indéterminée. Les lois de la nature ne relèvent donc pas alors d’un déterminisme absolu contrairement à ce qu’affirment Spinoza ou Laplace.

 

III – L’existence d’une liberté créatrice suggère que la nature n’est pas, à strictement parler, soumise à des lois, mais que la nature est le résultat d’une évolution de la matière où germent des formes habituelles et des formes nouvelles de vie.


A – L’évolution du vivant comme fleuve de la vie où le hasard redessine la nécessité.

L’élan de vie, le processus d’indéterminations qui s’insère dans le déterminisme matériel s’appuie aussi sur des systèmes d’interdépendances des processus vivants ainsi créés. Un écosystème est lié à un tissu d’interdépendances, en même temps que l’évolution du vivant modifie ce système sans cesse. On n’a pas ici affaire à des lois éternelles. Des équilibres nouveaux se font jour dans une transformation constante des processus.

La crise écologique actuelle montre que nous avons le privilège de faire des choix déséquilibrants pour le système vivant dans sa globalité, la biosphère. Ces déséquilibres ne menacent pas la vie, mais des écosystèmes avec lesquels notre existence dans des conditions vivables est soutenable.

La situation montre qu’on ne peut opposer dans la liberté la notion de choix et la notion de connaissance. Notre crise évolutive suggère que choix et connaissance doivent s’allier pour produire des innovations.

Nous avons à créer une nouvelle culture : déjà l’écoconception, l’économie circulaire ou le low-tech se répandent. Ces conceptions insistent sur l’imbrication des cycles naturels et industriels, la réparabilité contre l’obsolescence programmée. Mais ces solutions qui restent dans l’idée de se maintenir dans les équilibres écosystémiques sont-elles les seules solutions. Les solutions écomodernistes comme l’économie circulaire ou des solutions plus antimodernes comme le low-tech n’excluent pas une troisième voie : certains d’entre nous vont peut-être évoluer vers une autre forme de vie qui solutionnera ce déséquilibre. En tout cas, nous sommes les seuls êtres vivants capables de commencer à évoluer en conscience.

Nos créations ne sont pas soumises à des lois préexistantes que précisément elles contournent ou retournent en des chemins inédits. Cependant elles doivent trouver aussi de nouveaux équilibres respectant un équilibre systémique sous peine de couper la branche sur laquelle nous sommes assis. L’harmonie de nos choix et des équilibres systémiques n’est pas donnée, elle est aussi à rechercher et à créer.


B – La nécessaire réinterprétation du troisième genre de connaissance comme intuition créatrice au service de l’évolution globale du vivant.

La connaissance rationnelle de cette crise évolutive est malheureusement assez peu développée encore. Certains se rallient au fatalisme, au cynisme et au nihilisme. D’autres incapables de raison en restent à un genre de connaissance où l’opinion, l’imagination, et la simple satisfaction de ses pulsions égocentriques dans un cadre social suffisamment ordonné suffira.

Quel serait le type d’intuition créatrice qui, dans le contexte de ce que nous diagnostiquons comme une crise évolutive dont l’humain est la cause inconsciente, pourrait simultanément satisfaire à une liberté libre des déterminations sans contrevenir à des lois d’équilibres ? Ou plus exactement, dans la nouvelle forme que nous donnons donc à notre sujet, comment produire des systèmes de déséquilibres évolutifs suffisamment stables pour préserver la possibilité d’une vie digne de l’espèce humaine et ne pas s’interdire d’explorer des possibilités d’une espèce surhumaine ?

Une libre création artistique suggère que l’on peut se libérer de certains carcans mentaux et proposer une telle libération sans forcément utiliser la violence pour imposer une nouvelle manière de penser et de voir. Certains envisagent avec le transhumanisme une titanisation de l’humain ; l’influence, la longévité, les capacités de déplacement, etc. de certains seraient augmentées par rapport à d’autres. Les errances eugénistes du vingtième siècle et leurs violences ne sont pas loin. On ne fait pas du neuf en augmentant l’intensité de certains traits humains comme l’intelligence mentale, la force, l’influence, etc. Là encore, l’art comme espace de liberté créatrice nous prévient par ses dystopies et, par contraste, peut nous ouvrir à de réelles utopies, de nouveaux équilibres écosystémiques.

Après tout, comme un chat ou un chien ne comprennent que partiellement leurs maîtres dotés de conscience mentale évoluée, pouvons-nous comprendre mentalement une innovation qui consisterait à un mode de conscience au-delà de la connaissance mentale, proprement axé sur une connaissance intuitive par identité et créatrice ?

Ce n’est ni une connaissance libératrice sur fond de déterminations ni une liberté de décision détachée des équilibres environnementaux qui sera en harmonie évolutives avec les processus de la nature. L’affirmation que l’homme est libre et que la nature est soumise à des lois prend un nouveau visage ici. Elle a le visage d’un idéal devant nous. Un idéal qui s’efforcera d’être réaliste pour éviter une catastrophe au genre humain. Elle est une aspiration à une intuition créatrice qui ne soit plus obligée de se cristalliser sur le plan mental en perdant sa dynamique et son harmonie avec l’élan de la vie et son flux évolutif global.

 

Corrigé du sujet "Suis-je esclave de mon inconscient?"

 

CORRIGE – SUIS-JE ESCLAVE DE MON INCONSCIENT ?

 

Introduction

[Accroche :]

Le psychotique semble esclave de son inconscient. Son comportement s’explique non pas par des décisions conscientes, mais par des forces irrationnelles qui l’emportent sur tout sens social, tout sens du réel, etc.

[Présentation du sujet :]

Mais nous autres, qui supposons une transparence de notre conscience suffisante pour être pourvu d’assez de bon sens, sommes-nous sûrs de ne pas être esclave de notre inconscient ?

[Analyse problématique :]

A première vue, outre cette impression de transparence de notre conscience à nous-mêmes, nous sommes pourvus d’un sens critique qui nous fait remettre en cause nos désirs spontanés, qui nous permet de ne pas nous laisser emporter par certaines émotions.

Néanmoins, ce qui nous retient d’en rester à cette réponse est le fait que la conscience de nos désirs ne nous assure pas d’en connaître clairement les causes. Pourquoi certains désirs sont-ils masqués dans nos rêves ? Pourquoi certains désirs sociaux semblent malgré nous nous porter ? Par ailleurs, certaines craintes nous hantent alors qu’elles sont infondées. Nous sommes victimes d’actes manqués, de lapsus qui parfois ont des conséquences néfastes sur nos vies. Enfin la nuit, nos rêves et nos cauchemars suggèrent qu’une vie psychique en arrière-plan est bien plus importante qu’il nous parait. Ne nous réveillons-nous pas parfois marqués émotionnellement par une situation onirique.

[Annonce du plan :]

Table des matières

Introduction. 1

I – Ce sont les rejets du Soi par le moi qui nous rendent esclaves de notre Soi devenu ainsi inconscient. 2

A – Avec Nietzsche, il faut réaliser qu’avant d’être un moi, nous sommes un Soi. 2

B – Notre Soi conscient est la source des marges de manœuvres de notre ego mais notre ego se sépare de lui et se centre sur lui-seul. 2

C – TC - Le Soi est-il surconscient ou faut-il admettre une dimension subconsciente dont nous sommes esclave ?. 3

II – « Le moi n’est pas maître dans sa propre maison », Freud. 4

A – La thérapie psychanalytique : « Wo Es war, soll Ich werden », Là où le ça était, le moi doit advenir, nous dit Freud. 4

B – Les problématiques de libération liées au surmoi 5

C – Les techniques de connaissance de Soi psychanalytique et psychologique. 5

III – Au sein des ténèbres du Soi, il y a des lumières surconscientes qui seules peuvent nous aider à conquérir le monde nocturne  subconscient. 6

A – TC - Pouvons-nous aller à la conquête des obscurités notre ça subconscient  héritées du vital animal à la seule lumière de nos lampes de poche limitées à des représentations mentales ? La connaissance intuitive par identité issue du SOI est nécessaire. 6

B – L’intuition n’est pas seulement connaissance par identité libératrice, elle est aussi créatrice d’un élargissement de la conscience. 7

C – Par exemple, dans le rêve lucide, ces opérations intuitives pointent une individuation du Soi qui se joue dans la vie de l’ego : je ne suis pas l’esclave de mon inconscient, je suis un lieu d’aventure de la Conscience. 8

CONCLUSION.. 8

 

I – Ce sont les rejets du Soi par le moi qui nous rendent esclaves de notre Soi devenu ainsi inconscient.

A – Avec Nietzsche, il faut réaliser qu’avant d’être un moi, nous sommes un Soi.

Des psychanalystes comme Freud ont contesté à tort la possibilité de rêves lucides. Ce présupposé leur permet d’affirmer que nos rêves sont le produit de forces inconscientes. Le Soi qui fabrique le rêve est alors la partie inconsciente de nous-même bien plus vaste que notre moi, puisqu’elle prend racine à même le jeu des forces matérielles physiologiques qui nous composent.

Or il y a là un préjugé. Nos rêves lucides et la possibilité de cultiver la lucidité dans le rêve ont été établis ces dernières années. Isabelle Arnulf a montré que le récit des rêveurs lucides coïncidait avec leurs mouvements oculaires ou l’activité cérébrale durant leur sommeil paradoxal.

Nietzsche, lecteur assidu de Schopenhauer, avait bien vu ce Soi du rêve lucide bien plus vaste que notre ego, fruit de notre socialisation. C’est en allant boire aux forces vitales du Soi que l’individuation de notre ego peut s’émanciper de l’individualisation sociale et culturelle qui en limite la portée. Le psychologue Carl Gustav Jung part de ce principe pour constituer à l’encontre du freudisme la base de ce qui nourrit le mouvement psychologique transpersonnel américain.

B – Notre Soi conscient est la source des marges de manœuvres de notre ego mais notre ego se sépare de lui et se centre sur lui-seul.

Cette transcendance de l’ego qu’est le Soi met en jeu la vacuité de conscience qu’il est. Jean-Paul Sartre met en avant cette dimension de vacuité de la conscience, de néant dans le processus de choix libre. C’est ce vide, néant de la conscience qui nous permet à chaque instant de ne pas coïncider avec nous-même. Cette non coïncidence n’est pas d’ailleurs liée au temps, une pensée venant après une pensée nous permettant de ne plus nous lier à la pensée précédente. A vrai-dire, c’est à l’instant où une pensée émerge que la transcendance de la conscience liée à sa vacuité peut être vue comme nous arrachant à l’identification pure et simple à la pensée surgissant.

Il y a là un pouvoir de défusion cognitive. A l’instant, la proposition « je ne suis pas cette pensée » est vue clairement comme une proposition qui décrit bien ma présence consciente comme étant fondamentalement non identifié à ce qui s’y présente.

La thérapie Act (d’acceptation et d’engagement), développée d’abord par Steven C. Hayes, propose ainsi des techniques de défusion cognitive. Prenons un énoncé négatif, répétons-le en ajoutant « je pense que », au bout d’un moment il apparaît vide de sens. La présence consciente où s’effectue la technique de défusion apparaît non identifiée à cette pensée d’abord ressentie comme une vérité indubitable.  

C’est par mauvaise foi, par une habitude inauthentique, semble-t-il, que nous semblons nous identifier purement et simplement à telle pensée. La non-identification inhérente à la vacuité de notre conscience, à sa dimension de néant où s’ouvre son temps et son espace conscient est ainsi rejetée dans l’oubli. Le Soi authentique de la présence consciente est ainsi occulté en faveur d’une auto-interprétation égocentrique de la conscience. Ainsi, selon nous, l’ego s’empare du pouvoir du Soi, sa source de liberté pour la nier dans des identifications, dans le durcissement de son identité. La mauvaise foi dont parle Sartre peut donc être réinterprétée comme l’occultation du Soi par égocentrisme, comme l’occultation de sa lucidité première y compris dans le rêve.

Notre interprétation du rapport entre le moi et le Soi entraperçu dans le rêve lucide suggère que l’inconscient est aussi le produit de la mauvaise foi de notre ego vis-à-vis de la liberté de son Soi autant que de l’individualisation sociale qui est partie prenante de son identité.

C – TC - Le Soi est-il surconscient ou faut-il admettre une dimension subconsciente dont nous sommes esclave ?

Il est vrai que la constitution de l’ego est aussi l’intériorisation du jugement d’autrui, le narcissisme de l’ego a lieu dans le miroir qu’est le regard d’autrui. Plus lourd de conséquence est le trauma, cet événement résultant de la négligence d’autrui, de son égoïsme, etc. Cette individualisation de notre ego construite par des idéaux sociaux et des traumas relationnels relatifs les uns aux autres reste un ensemble de faits qui ne relève pas de notre mauvaise foi.

La sidération face à une situation traumatisante pourrait être une absorption temporaire de l’ego dans le Soi. Ainsi absorbé dans le Soi, la situation est comme déréalisée. Le réel devient, pour un moment, comme un cauchemar lucide. Cependant il n’en reste pas moins que l’ego a été traumatisé réellement. Quand cette absorption du moi cesse, le moi se retrouve dans son corps avec une mémoire traumatique active. La liberté du Soi est liée à sa vacuité, à son néant disions-nous. Le danger alors est que l’ego traumatisé ait la nostalgie de ce néant du Soi. La philosophie de Schopenhauer n’est-elle pas un nihilisme en ce sens ? Ne nous invite-t-elle pas à abandonner la vie traumatisante qui ôte toute liberté à l’ego que seule libérera son absorption dans le Soi et le retour au néant originaire qui précède toute vie ?

 

II – « Le moi n’est pas maître dans sa propre maison », Freud

A – La thérapie psychanalytique : « Wo Es war, soll Ich werden », Là où le ça était, le moi doit advenir, nous dit Freud.

La liberté n’est pas en jeu que du côté de la vacuité et du néant, sinon c’est bien le nihilisme spirituel d’un Schopenhauer qui devrait prévaloir. Si l’ego et la personnalité sont seulement des illusions causes de nos malheurs, nous devrions effectivement nous fondre exclusivement dans la vacuité de notre présence consciente en attendant la résorption de notre personne dans le néant en lequel s’ouvre cette présence.

Pour ne pas déconsidérer la vie personnelle et matérielle, nous devons considérer l’émergence de nos pulsions à l’origine de nos désirs puis de nos volontés personnelles.

Si le Soi a une dimension « surconsciente » de vacuité et de néant, on ne peut pas penser la vie sans envisager la dimension subconsciente d’un pôle pulsionnel que les psychanalystes ont baptisé le ça.

Ce n’est pas parce que je suis conscient de ce que je désire et que je peux même me détacher de mon objet de désir que je suis libre de mon désir et de ma vie pulsionnelle. Ainsi pensait déjà Spinoza. Ce n’est pas parce que mon désir peut même avoir pour objet son néant que je suis un Soi libre ! Car au fond, même conscient de l’objet de mon désir, je reste ignorant de la cause du désir qui demeure occulte. La volonté même de se réabsorber dans le néant reste une volonté de néant et n’est pas un néant de la volonté et donc du désir, comme Nietzsche le montre.

C’est bien du côté du ça qu’il nous faut nous aventurer pour conquérir une liberté incarnée au lieu de nous désincarner dans une tentation spirituelle nihiliste obscure.

Freud a montré que le ça était aussi bien pulsion de vie que pulsion de mort. Il a suggéré que la dimension sexuelle de la vie animale et humaine comporte cette double nature de vie et de mort. Naître sexuellement, c’est forcément mourir, c’est être appelé à la mort pour que d’autres vies nées sexuellement prennent notre place d’individu. Mais notre humanité qui a vu le retrait des instincts qui régulent chez les animaux leur pulsion au seul profit de l’espèce est dès lors confrontée à des perversions de la pulsion de vie et de la pulsion de mort.

Le nihilisme dénoncé par Nietzsche dans la tentation spirituelle de Schopenhauer de fuir la vie et le désir est peut-être une perversion maladive de la pulsion de mort ? La dépression, ce qu’autrefois on nommait la mélancolie ou la neurasthénie, est certainement à la base du nihilisme spirituel de Schopenhauer. A vrai dire, l’effort thérapeutique de la psychologie face à la démultiplication des dépressions et des auto-agressions des personnes envers elles-mêmes est significatif.

B – Les problématiques de libération liées au surmoi

Sur le chemin de la reconquête d’un ça perverti par notre socialisation et nos choix rendus moteurs de mécanismes inconscients, il nous faut mettre devant nous le regard intériorisé d’autrui. Avec la psychanalyse, il semble bien que ce regard intériorisé de l’idéal et des interdits sociaux et éducatifs forme un surmoi. Le surmoi est une instance inconsciente et préconsciente qui s’est constituée en soubassement à l’ego. Le surmoi génère ainsi diverses émotions qui affectent notre ego sans qu’il puisse en décider autrement : ainsi le dégoût est-il le fruit de l’intériorisation du sale et du propre, ainsi la honte est-elle l’intériorisation de notre indignité relative à l’absence de maîtrise sociale du corps (habillement, propreté corporelle, etc.), ainsi la culpabilité et le remords sont des émotions issues de l’intériorisation du jugement moral de nos éducateurs.

C – Les techniques de connaissance de Soi psychanalytique et psychologique.

Voici pêle-mêle, quelques techniques psychanalytiques :

L’interprétation des rêves ; l’observation du sens des lapsus et autres actes manqués ; l’hypnose et l’association d’idées.

La confrontation au transfert thérapeutique.

Ce sont divers moyens d’appui pour développer une connaissance de Soi du côté subconscient.

On aura aussi des techniques du côté des thérapies cognitives comportementales.

Par exemple :

-        Tal Ben-Shahar reprend le calcul épicurien des plaisirs et désirs, il en démontre expérimentalement l’intérêt pour ne être victime de désirs vains irréalistes ;

-        Albert Ellis, qui a développé les thérapies comportementales-cognitives, montre l’intérêt et l’efficacité de la pratique du changement de nos représentations tels que les stoïciens l’ont proposée, car à la base de nos errances, il y a de faux jugements suscitant des mécanismes inconscients vicieux, l’émotion négative nourrissant d’autres émotions qui la renforcent ;

 

III – Au sein des ténèbres du Soi, il y a des lumières surconscientes qui seules peuvent nous aider à conquérir le monde nocturne  subconscient.

A – TC - Pouvons-nous aller à la conquête des obscurités notre ça subconscient  héritées du vital animal à la seule lumière de nos lampes de poche limitées à des représentations mentales ? La connaissance intuitive par identité issue du SOI est nécessaire.

La connaissance de notre trauma et notre familiarisation avec lui ne suffisent pas à nous en libérer. Souvent l’enkystement de la force active négative du trauma s’enracine plus facilement grâce à un surmoi qui nous empêche aussi de qualifier des traumas éducatifs mineurs.

Spinoza distinguait 3 genres de connaissance.

La connaissance du premier genre est une connaissance par opinion et imagination. Le danger des thérapies est souvent de créer des faux-souvenirs. Il y a le danger de préserver son égocentrisme dans son imagination et ses opinions, dans son amour propre en désignant des faux-coupables extérieurs à soi. Les mécanismes déterministes sont alors renforcés et ignorés.

La connaissance du second genre par généralités est plus sensible aux faits, elle est la recherche de la vérité, d’une juste estime de soi, c’est un progrès. De fait certains névrotiques et beaucoup de psychotiques ne parviennent pas à s’établir dans ce deuxième genre de connaissance. Mais la raison ne suffit pas pour l’homme rationnel ne soit plus emporter par des affections passives, par des émotions passionnelles. Un langage discursif est inadéquat face aux nœuds émotionnels. D’ailleurs savoir rationnellement que fumer tue suffit-il pour arrêter de fumer ? Il faut commencer à ressentir concrètement la passivité du phénomène d’addiction pour s’en détacher.

C’est la connaissance par un troisième genre de connaissance qui pourra peut-être faire l’opération alchimique de guérison espérée. C’est l’alliage du ressenti le plus fin avec la raison qui permet de connaitre dans l’instant l’émotion. Il s’agit de voir dans l’instant la causalité proposée par l’émotion dans une connaissance par identité mais non identifiée pour ne plus en être victime.

On passe ici d’une connaissance médiate par représentation discursive à une connaissance par identité transformant la détermination externe en autodétermination interne.

La connaissance discursive de nos émotions ne permet pas de les connaître pour elles-mêmes et les transformer. Quand nous voulons les maîtriser par la pensée, nous n’avons affaire qu’à des pensées, nous oscillons le plus souvent alternativement entre des justifications de l’émotion et des refus de leur violence, des craintes d’être emporté comportementalement par leur force.

Par le ressenti intuitif, nous pouvons avoir une vision de l’énergie de l’affection. Derrière une peur, il y a une énergie qui vue et intuitionnée clairement et distinctement devient une énergie active et non subie. Le pic d’adrénaline de la peur est alors réinvesti dans une action plus lucide, plus efficace, etc. Lorsqu’on monte dans un manège comme le grand huit, la peur peut nous envahir, mais nos cris de peur dans le contexte sécurisé du manège bientôt peuvent se transformer en énergie active, la seule trace de passion est alors la joie.

La connaissance intuitive de l’émotion, l’affection passive est une réabsorption de son énergie vitale subie en énergie pour l’action. La passion positive de la connaissance est une action qui transforme la passion négative et subie en une extension de la puissance d’action.

Aujourd’hui les thérapies comportementales cognitives de troisième génération sont utiles :

-        Jon Kabat-Zinn a ainsi repris des techniques méditatives bouddhistes qu’il extrait de tout contexte religieux et de toute relation disciple-gourou ; l’expérimentation scientifique a montré l’efficacité thérapeutique de cette « Mindfullness-Based Stress Reduction » fondée sur la réalisation intuitive de la vacuité de notre intériorité distincte de notre subjectivité que Schopenhauer avait aussi expérimentée avec laquelle l’intuition des affections passives (des émotions) est facilitée.

 

B – L’intuition n’est pas seulement connaissance par identité libératrice, elle est aussi créatrice d’un élargissement de la conscience.

Devant un spectacle ce n’est pas tant une purgation des émotions, des affections passives, dont il s’agit que d’une subtile alchimie des passions en énergie active. La catharsis est d’abord une sublimation des énergies vitales. L’art en produisant des affects et en maîtrisant leur déroulement, comme un manège sécurisé, produit une alchimie de nos énergies vitales.

L’intuition lorsqu’elle est créatrice transforme la souffrance émotionnelle en aspiration à la création, le feu de l’aspiration créatrice croit en consumant les souffrances qui lui sont offertes. Il y faut une foi et une confiance. L’obstacle s’avère toujours le matériau de la future marche qu’on pourra gravir. Le sage stoïcien nous invite à voir dans toute difficulté existentielle une opportunité de progrès spirituel en sagesse. La foi et la confiance dont il s’agit est alors une confiance en une dimension providentielle favorable à notre recherche de sagesse.

Le créateur artistique sait par la connaissance de ses prédécesseurs que les imperfections et les faiblesses de sa technique et de son style peuvent être transformées en forces originales, qu’elles doivent être le ferment d’un style qui se déploiera dans son œuvre comme la marque de sa création.

L’intuition créatrice est précisément ce moment où une dimension surconsciente se révèle au niveau du Soi. Parfois l’intuition créatrice paraît sans que le moi ego soit présent. D’où la fausseté ressentie de se voir attribué personnellement le mérite d’un génie qui ne se manifeste qu’impersonnellement ou plus finement transpersonnellement.

C’est cette lumière de l’intuition créatrice qui peut éclairer davantage les ténèbres lumineuses de ce que nous sommes. Changer de vision de Soi n’est pas simplement mieux se connaître ici, ce n’est pas un simple changement comme quand on déplace des meubles et qu’on y retrouve des objets cachés. Une autre vision de Soi est aussi une autre façon d’être Soi, elle est aussi une évolution consciente de la conscience, dont l’éclairage éclaire davantage simultanément surconscient et subconscient. Ce sont des lumières plus hautes, plus subtiles qui nous donnent accès à des espaces plus obscures, plus sombres.

C – Par exemple, dans le rêve lucide, ces opérations intuitives pointent une individuation du Soi qui se joue dans la vie de l’ego : je ne suis pas l’esclave de mon inconscient, je suis un lieu d’aventure de la Conscience.

Le rêve lucide n’est pas qu’un lieu où les désirs de l’ego peuvent être enfin satisfaits sans conséquences morales, sociales, etc.

Le rêve lucide permet l’exploration des pulsions et des pulsions sans que cela prenne le risque d’affecter nos actes défavorablement. Par exemple, le rêve lucide est un laboratoire pour apprendre à tirer de sa peur l’énergie pour agir.

Le rêve lucide est aussi bien entendu un lieu où ce qui fait obstacle à notre création reçoit souvent des réponses pertinentes.

Descartes pratiquait ce que nous appelons des rêves lucides d’après son biographe Adrien Baillet. Il y a eu de nombreuses solutions à des problèmes mathématiques, il y a la manifestation de son intuition du cogito et de la conscience infinie comme solution à sa démarche sceptique. La liberté du moi s’enracine dans le Soi du rêve lucide. Les divers masques de notre personnalité sont alors les masques sociaux et psychologiques d’un principe d’individuation qui peut réenvisager l’usage de ces masques et même leur facture. Une dimension de l’inconscient semble se dévoiler qui concerne l’essence de la personne avec une participation individuelle consciente à l’autocréation de ce qui est.

 

CONCLUSION

L’aventure de la conscience ne semble possible que parce que dans l’ouverture de notre présence consciente, il y a de l’inéclairé. Platon déjà pointait que la découverte de la source du Beau était aveuglante et qu’il fallait s’y acclimater comme notre vue le doit lorsqu’on sort d’un espace ombragé pour se tenir dans un espace très ensoleillé. Mais cette lumière surconsciente elle-même dont le sage a l’intuition pose problème inversement quand on revient dans la caverne ombragée. Platon reste assez pessimiste quant à une conquête du domaine subconscient matériel. En cela notre psychologie a progressé et donne à l’aventure de la conscience plus de dimensions. Nous sommes esclaves de l’inconscient que, pour autant, nous temporisons quant à l’aventure de la conscience. Nous sommes esclaves de notre inconscient quand nous sommes satisfaits de l’ouverture de conscience dont on dispose.

jeudi 5 décembre 2024

EXPLICATION D'UN PASSAGE DE LA CONSCIENCE ET LA VIE DE BERGSON A PROPOS DE LA JOIE CREATRICE

 





Bergson, La conscience et la vie in L’énergie spirituelle, Puf Quadrige, écrit p.23-25 :

« Les philosophes qui ont spéculé sur la signification de la vie et sur la destinée de l’homme n’ont pas assez remarqué que la nature a pris la peine de nous renseigner là-dessus elle-même. Elle nous avertit par un signe précis que notre destination est atteinte. Ce signe est la joie. Je dis la joie, je ne dis pas le plaisir. Le plaisir n’est qu’un artifice imaginé par la nature pour obtenir de l’être vivant la conservation de la vie ; il n’indique pas la direction où la vie est lancée. Mais la joie annonce toujours que la vie a réussi, qu’elle a gagné du terrain, qu’elle a remporté une victoire : toute grande joie a un accent triomphal. Or, si nous tenons compte de cette indication et si nous suivons cette nouvelle ligne de faits, nous trouvons que partout où il y a joie, il y a création : plus riche est la création, plus profonde est la joie. La mère qui regarde son enfant est joyeuse, parce qu’elle a conscience de l’avoir créé, physiquement et moralement. Le commerçant qui développe ses affaires, le chef d’usine qui voit prospérer son industrie, est-il joyeux en raison de l’argent qu’il gagne et de la notoriété qu’il acquiert ? Richesse et considération entrent évidemment pour beaucoup dans la satisfaction qu’il ressent, mais elles lui apportent des plaisirs plutôt que de la joie, et ce qu’il goûte de joie vraie est le sentiment d’avoir monté une entreprise qui marche, d’avoir appelé quelque chose à la vie. Prenez des joies exceptionnelles, celle de l’artiste qui a réalisé sa pensée, celle du savant qui a découvert ou inventé. Vous entendrez dire que ces hommes travaillent pour la gloire et qu’ils tirent leurs joies les plus vives de l’admiration qu’ils inspirent. Erreur profonde ! On tient à l’éloge et aux honneurs dans l’exacte mesure où l’on n’est pas sûr d’avoir réussi. […] Vue du dehors, la nature apparaît comme une immense efflorescence d’imprévisible nouveauté ; la force qui l’anime semble créer avec amour, pour rien, pour le plaisir, la variété sans fin des espèces végétales et animales ; à chacune elle confère la valeur absolue d’une grande œuvre d’art ; on dirait qu’elle s’attache à la première venue autant qu’aux autres, autant qu’à l’homme. Mais la forme d’un vivant, une fois dessinée, se répète indéfiniment ; mais les actes de ce vivant, une fois accomplis, tendent à s’imiter eux-mêmes et à se recommencer automatiquement : automatisme et répétition, qui dominent partout ailleurs que chez l’homme, devraient nous avertir que nous sommes ici à des haltes, et que le piétinement sur place, auquel nous avons affaire, n’est pas le mouvement même de la vie. Le point de vue de l’artiste est donc important, mais non pas définitif. La richesse et l’originalité des formes marquent bien un épanouissement de la vie ; mais dans cet épanouissement, dont la beauté signifie puissance, la vie manifeste aussi bien un arrêt de son élan et une impuissance momentanée à pousser plus loin, comme l’enfant qui arrondit en volte gracieuse la fin de sa glissade. Supérieur est le point de vue du moraliste. Chez l’homme seulement, chez les meilleurs d’entre nous surtout, le mouvement vital se poursuit sans obstacle, lançant à travers cette œuvre d’art qu’est le corps humain, et qu’il a créée au passage, le courant indéfiniment créateur de la vie morale. L’homme, appelé sans cesse à s’appuyer sur la totalité de son passé pour peser d’autant plus puissamment sur l’avenir, est la grande réussite de la vie. Mais créateur par excellence est celui dont l’action, intense elle-même, est capable d’intensifier aussi l’action des autres hommes, et d’allumer, généreuse, des foyers de générosité. Les grands hommes de bien, et plus particulièrement ceux dont l’héroïsme inventif et simple a frayé à la vertu des voies nouvelles, sont révélateurs de vérité métaphysique. Ils ont beau être au point culminant de l’évolution, ils sont le plus près des origines et rendent sensible à nos yeux l’impulsion qui vient du fond. », Bergson, ‘la conscience et la vie’ in L’énergie spirituelle, puf.








Textes en regard :

Nietzsche sur la création

« Créer – c’est la grande délivrance de la douleur, et l’allègement de la vie. Mais afin que naisse le créateur, il faut beaucoup de douleurs et de métamorphoses. Oui, il faut qu’il y ait dans votre vie beaucoup de morts amères, ô créateurs ! Ainsi vous serez les défenseurs et les justificateurs de tout ce qui est périssable. Pour que le créateur soit lui-même l’enfant qui renaît, il faut qu’il ait la volonté de celle qui enfante, avec les douleurs de l’enfantement. En vérité, j’ai suivi mon chemin à travers cent âmes, cent berceaux et cent douleurs de l’enfantement. Maintes fois j’ai pris congé, je connais les dernières heures qui brisent le cœur. […] Mais ainsi le veut ma volonté créatrice, ma destinée. Ou bien, pour parler plus franchement : c’est cette destinée que veut ma volonté. Tous mes sentiments souffrent en moi et sont prisonniers : mais mon vouloir arrive toujours libérateur et messager de joie. « Vouloir » affranchit : c’est là la vraie doctrine de la volonté et de la liberté – c’est ainsi que vous l’enseigne Zarathoustra. Ne plus vouloir, et ne plus évaluer, et ne plus créer ! Ô que cette grande lassitude reste toujours loin de moi. Dans la recherche de la connaissance, ce n’est encore que la joie de la volonté, la joie d’engendrer et de devenir que je sens en moi ; et s’il y a de l’innocence dans ma connaissance, c’est parce qu’il y a en elle de la volonté d’engendrer. », Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Deuxième partie, ‘Dans les îles bienheureuses’.


Sri Aurobindo sur la joie divine : 

« La Joie d'Être

Si Brahman n'était qu'une abstraction impersonnelle contredisant éternellement le fait apparent de notre existence concrète, l'annihilation serait la juste fin de l'affaire ; mais l'amour, la joie et la conscience de soi ont aussi leur place.

L'univers n'est pas simplement une formule mathématique destinée à élaborer la relation de certaines abstractions mentales appelées nombres et principes, pour aboutir finalement à un zéro ou à une unité vide ; ce n'est pas davantage une simple opération physique exprimant une certaine équation de forces. C'est la joie d'un Dieu amoureux de lui-même, le jeu d'un Enfant, l'inépuisable multiplication de soi d'un Poète enivré par l'extase de son propre pouvoir de création sans fin.

Nous pouvons parler du Suprême comme d'un mathématicien traduisant en nombres un calcul cosmique, ou comme d'un penseur qui résout par expérimentation un problème de relation de principes et d'équilibre de forces. Mais nous devrions aussi parler de Lui comme de l'amant, du musicien des harmonies particulières et universelles, comme de l'enfant, du poète. Il ne suffit pas de comprendre son aspect de pensée ; il faut encore saisir entièrement son aspect de joie. Les idées, les forces, les existences, les principes sont des moules creux, à moins qu'ils ne soient remplis du souffle de la joie de Dieu.

Ces choses sont des images, mais tout est image. Les abstractions nous donnent la pure conception des vérités de Dieu ; les images nous donnent leur réalité vivante.

Si l'Idée embrassant la Force engendra les mondes, la Joie d'Être engendra l'Idée. C'est parce que l'Infini conçut en lui-même une innombrable joie que les mondes et les univers prirent naissance.

La conscience d'être et la joie d'être sont les premiers parents. Elles sont aussi les ultimes transcendances. L'inconscience n'est qu'un intervalle d'évanouissement de la conscience ou son obscur sommeil ; la douleur et l'extinction de soi ne sont que la joie d'être se fuyant elle-même afin de se retrouver ailleurs ou autrement.

La joie d'être n'est pas limitée dans le temps ; elle est sans fin ni commencement. Dieu ne sort d'une forme que pour entrer dans une autre.

Après tout, qu'est Dieu ? Un éternel enfant jouant un jeu éternel dans un éternel jardin. »,


Sri Aurobindo, Aperçus et Pensées (1914 ou avant ?), Traduction de La Mère, - 1956, p. 4-5.
Explication TYPE BAC :

Nous avons repris et modifié le travail d’Hervé Moine, auteur et animateur d'ActuPhilo.

On trouvera ce travail original, avant nos modifications, ici :



[Introduction]

[Titre et auteur] Notre texte est un extrait de La conscience et la vie de Bergson, article tiré du recueil L’énergie spirituelle.

[Le(s) Thème(s)] Pour Bergson notre expérience du bonheur dit quelque chose de la destination métaphysique de la conscience. [Thèse/idée principale] En effet, nous explique le philosophe, c’est par un signe tout à fait naturel que l’homme peut être renseigné sur le véritable sens de son existence et sur sa propre destinée ; ce « signe » c’est tout simplement le sentiment de « joie ». Il nous faut simplement percevoir la différence entre ce qui produit le plaisir et la joie. Le plaisir nous perpétue en tant qu’un certain type de conscience, la joie élargit notre conscience. Avec la joie de créer, c’est une autre manière d’être qui surgit en nous. Pour Bergson, créer est ce pour quoi nous sommes destinés ; et c’est la nature elle-même qui nous l’indique pour peu que nous y prêtions attention. La thèse bergsonienne, selon laquelle le sentiment de la joie est le signe qui indique ce pour quoi nous somme faits, présuppose ainsi, que l’affectivité (joie, tristesse, angoisse…) n’a pas simplement un sens psychologique, sens que nous lui donnons ordinairement, mais atteint une véritable dimension métaphysique en ce qu’elle est susceptible de nous renseigner sur le sens de notre propre destinée.

[Problème] Ainsi ce texte de Bergson à travers la question revisitée du bonheur repose à nouveau frais le problème philosophique de notre destination métaphysique. En pointant les faits humains de la création et en clarifiant les différents types de création humaine, Bergson donne une réponse que chacun pourrait éventuellement expérimenter à son niveau.

[Enjeux] Le texte de Bergson a des enjeux pratiques au moins à double titre : le philosophe souligne l’importance des passions joyeuses qui sont signes métaphysiques de la signification de la vie et de la destinée de l’homme, et peut-être même du divin ; il attribue également à la création un rôle considérable puisqu’il voit dans la joie et la création les signes de son accomplissement du destin de l’homme. Le problème initial était de savoir si l’affectivité est strictement psychologique ou bien si elle représente une indication permettant d’atteindre autre chose. Bergson nous apprend que si l’on veut réfléchir sur la question de la destination métaphysique, il faut absolument remarquer que la nature a pris la peine de nous renseigner là-dessus elle-même. Et c’est par l’affectivité, outil métaphysique, que nous est révélée cette destination. L’affectivité met donc en jeu bien plus qu’un simple état psychologique de bien-être personnel ou non.

[Plan du texte étudié] Le texte s’articule en quatre moments. Tout d’abord Bergson met en relation le sentiment de « joie » à la « destination » métaphysique de l’homme. Ensuite, il opère une distinction essentielle entre « plaisir » et « joie » en opposant le caractère borné du plaisir à la dimension dynamique de la joie. Enfin, et c’est là l’aboutissement de sa réflexion, il affirme que toute « joie » est « création ». Il nous donne alors quatre ou cinq exemples de création en les considérant selon leurs effets sur l’histoire et l’évolution des mentalités humaines. Il part de la joie d’éduquer, passe par la joie d’entreprendre, de découvrir et d’inventer technoscientifiquement, la joie d’œuvrer artistiquement pour aboutir à la plus remarquable par ses effets, à savoir la joie de l’intuition morale qui réformera les mœurs et ouvrira les cœurs. [La logique employée] Ces exemples dessinent et sont l’aboutissement de ce que Bergson nomme une ligne de faits : les expériences factuelles qui sont utilisées ici se renforcent les unes les autres pour nous faire passer d’une probabilité à ce qui semble une certitude ; elles dessinent de plus en plus précisément le champ dynamique de la vie créatrice.




[Explication linéaire]

Au début de cet extrait, Bergson part d’un constat d’échec des philosophes qui n’ont pas pu répondre de façon satisfaisante à l’essentielle question de la destination métaphysique de l’homme étant donné qu’ils n’ont que trop peu considéré les indices fournis par la nature elle-même: « les philosophes, dit-il, qui ont spéculé sur la signification de la vie et sur destinée de l’homme n’ont pas assez remarqué que la nature a pris la peine de nous renseigner là-dessus elle-même ». Les philosophes n’auraient donc pas vu l’évidence, s’en seraient même éloignés préoccupés qu’ils étaient par leurs rationalisations, voire par leurs ratiocinations. Bergson adresse, là, à ses pairs, une sérieuse et sévère critique. En fait, pour être plus précis, il semble qu’il ne critique pas tant les philosophes eux-mêmes, mais plutôt une certaine manière traditionnelle de philosopher. [Questionnement du texte] Tentons de comprendre cette idée de l’auteur, selon laquelle, les spéculations philosophiques échouent dans leurs réponses à notre présente question, afin de voir par quelle démarche originale et supposée plus adéquate, Bergson compte la résoudre. Et commençons, pour ce faire, par définir ce qu’est un philosophe.

Le philosophe est celui qui aime et recherche la sagesse et le savoir (philo-sophos) ; il n’est pas celui qui prétend posséder la sagesse et le savoir, il ne prétend pas, en effet, au titre de Sage (sophos). Il s’efforce, sur le plan spirituel, d’élaborer une conception cohérente du monde et de l’homme. En cela, la philosophie ne désigne pas autre chose qu’une recherche, une quête unitaire, une réflexion sur le sens des choses et du réel. « La signification de la vie » en général, c’est-à-dire le sens de l’existence, de l’ensemble des activités et des événements de tous les êtres, et « la destinée de l’homme » en particulier, c’est-à-dire la finalité et le sens de l’existence humaine, sont objets de réflexion en philosophie. En effet, le problème de la destination de l’homme constitue, si ce n’est le plus grand, un des problèmes majeurs, et ô combien difficile, pour qui s’adonne à la réflexion philosophique. Explicitons ce problème. Il y a dans l’idée de « destinée » et celle de « destination », la notion que quelque chose serait fixé d’avance, et qui, par conséquent, échappe à l’homme, à sa volonté, et qui lui est, cependant, donné, lui est réservé. Quel sens moral ou religieux peut avoir l’existence de l’homme en tant qu’individu ou en tant qu’espèce ? Que sommes-nous venus faire sur terre ? Quelle peut bien être la signification de cette brève et évanescente apparition dans le monde ? Telles sont, par exemple, les questions qui traduisent bien ce problème métaphysique de la destination de l’homme. Quelle est donc la signification de ce quelque chose qui est réservé à l’homme ?

Or, selon Bergson, s’il leur revient, aux philosophes, d’avoir posé bien posé ce problème essentiel, leur démarche pour tenter d’y répondre s’est révélée inadéquate. Ils se sont perdus dans des raisonnements, on peut s’en douter, à n’en plus finir, si bien qu’ils ont oublié tout simplement d’ouvrir les yeux et qu’ils n’ont pas vu qu’il était possible de se fonder sur une intuition fiable, sur quelque chose qui apparaît comme un véritable indicateur, un révélateur en ce domaine. Ils se sont détournés de ce qui peut apparaître comme une évidence vécue, une vérité révélée par les faits intérieurs vécus. Il appartient donc à Bergson de leur ouvrir les yeux et de leur montrer, et de nous montrer, ce révélateur : « la nature » vécue par nous et la vie de « la nature » à travers nous. Ici, le terme « nature » doit être entendu comme l’ensemble de tout ce qui existe, des choses visibles, en tant que milieu où vit l’homme mais aussi en tant que vie d’un homme. Cette nature, selon notre philosophe, nous renseigne spontanément en ce qui concerne la destinée humaine. Elle nous éclaire. Elle nous informe elle-même. Elle nous avertit en nous donnant des renseignements. La clef du problème de la destination métaphysique de l’homme appartient donc à celui qui sait voir intuitivement au lieu de spéculer. Quel est ce renseignement précieux que nous offre la nature ?

« La nature nous avertit, nous dit l’auteur, par un signe précis. » Et quel est-il? « Ce signe est la joie. » Cela signifie-t-il que nous avons trouvé, là, « la signification de la vie » et « la destinée humaine » ? La joie est-elle la réponse complète à notre problème ? Assurément non ! Elle est bel et bien la clef du problème, celle qui ouvre les portes de la difficulté, laissant entrevoir la solution, ce pour quoi nous sommes faits. En effet, si la joie est signe, elle ne peut être signe d’elle-même. Il est le propre d’un signe de signifier autre chose que lui-même, ce sans quoi il se nierait comme signe. Comme si un panneau routier s’indiquait lui-même ! Un signe ce n’est pas autre chose qu’une chose perçue permettant de conclure à la vérité d’une autre chose, à laquelle elle est nécessairement liée. Par exemple, la fumée est signe de consumation ; c’est d’ailleurs pour cela que l’on dit qu' « il n’y a pas de fumée sans feu » ! Un signe est donc l’indice, la marque, l’expression, la manifestation d’autre chose. Autrement-dit encore, un signe est un symptôme. [Comparaison doctrinale avec la psychanalyse] En psychanalyse, un symptôme névrotique est signe d’un traumatisme psychique lié à la petite enfance, une annonce. Une borne kilométrique annonce la distance qu’il reste à parcourir jusqu’à la prochaine ville. En un mot, un signe est un élément permettant de reconnaître une autre réalité.

Résumons cette première partie du texte. Nous possédons, par conséquent, dit Bergson, un indice qui représente, en quelque sorte, l’annonce que ce pour quoi nous sommes faits est atteint, que ce qui nous est donné, ce qui nous est destiné, est réalisé car nous sommes arrivés à destination ! Cet indice, qui, selon notre auteur, n’a généralement pas été remarqué par les philosophes, permettant de dire que nous avons atteint notre finalité, ce à quoi nous sommes promis, est la « joie ». [Comparaison doctrinale avec la pensée de Sri Aurobindo] Pour Sri Aurobindo, l’absolu, le Brahman, n'est pas qu'une abstraction impersonnelle. Le reproche aux philosophies indiennes illusionnistes de tendre à une telle impersonnalité croise celui que fait ici Bergson aux philosophies occidentales. Dans une conception schopenhauerienne ou une conception illusionniste du vedanta, l’absolu contredit « éternellement le fait apparent de notre existence concrète ». Dans cette perspective, « l'annihilation serait la juste fin de l'affaire » : on a ici une tentation spirituelle nihiliste. C’est à l’opposé des tendances nihilistes ou des raisonnements froids et impersonnels que Sri Aurobindo rejoint Bergson dans sa méditation sur « l'amour, la joie et la conscience de soi [qui] ont aussi leur place ».

Continuateur en ce sens de Bergson, Sri Aurobindo affirme : « L'univers n'est pas simplement une formule mathématique destinée à élaborer la relation de certaines abstractions mentales appelées nombres et principes, pour aboutir finalement à un zéro ou à une unité vide ; ce n'est pas davantage une simple opération physique exprimant une certaine équation de forces. »

Bergson lie la joie à la destination métaphysique de l’homme. Reste à savoir ce que signifie exactement la joie, ce qu’il entend par-là, et, de quoi, selon lui, la joie est signe. Sri Aurobindo suggère que : « C'est la joie d'un Dieu amoureux de lui-même, le jeu d'un Enfant, l'inépuisable multiplication de soi d'un Poète enivré par l'extase de son propre pouvoir de création sans fin. » C’est justement ce dont il traite dans les parties suivantes.

Que désigne, tout d’abord, d’une manière générale, le terme de joie ? La joie peut être définie comme une émotion particulière qui se distingue des autres émotions en ce qu’il s’agit d’une émotion agréable ; en ce sens, on peut donc dire que la joie se rapproche du plaisir. Cependant, la joie semble être plus profonde. En effet, la joie semble être plus qu’une simple émotion infra-rationnelle, et nous dirions plus volontiers, pour être plus précis, qu’il s’agit d’une émotion supra-intellectuelle. La joie serait sentiment supra-intellectuel, sentiment global ressenti par toute la conscience. Ne dit-on pas « être inondé de joie » ? Mais, cette définition demeure insuffisante car des sentiments comme la tristesse ou l’angoisse sont aussi ressentis par la totalité de la conscience. Etre angoissé, c’est être monopolisé par cette angoisse. Disons que la joie est un sentiment exaltant, vivifiant, stimulant, en ce qu’elle est agréable, alors que l’angoisse est un sentiment déprimant. [Comparaison doctrinale avec la pensée de Nietzsche] « Créer, nous dit Nietzsche dans Ainsi parlait Zarathoustra, – c’est la grande délivrance de la douleur, et l’allègement de la vie. Mais afin que naisse le créateur, il faut beaucoup de douleurs et de métamorphoses. » Chez Nietzsche, comme chez Bergson, on peut donc définir la joie comme un état affectif global, de caractère libérateur. La joie, comme un sentiment total de satisfaction du sujet conscient, se manifeste par l’expansion de la vitalité. Mais, comment Bergson définit-il lui-même la joie, dans ce texte ?

Bergson, dans la deuxième partie de l’extrait, définit la joie à partir de ce qu’elle n’est pas, afin de bien nous faire saisir son essence. Selon lui, la joie, sentiment de plénitude, se distingue du plaisir: « Je dis la joie, je ne dis pas le plaisir. » Cette distinction est essentielle selon lui. Qu’est-ce que le plaisir à côté de la joie ? si ce n’est, certes, un état affectif agréable, un sentiment de satisfaction, mais d’une qualité et d’une densité bien inférieures à celles que détient et possèdent la joie. D’autre part, nous avons précédemment définit la joie comme sentiment ressenti par la totalité de la conscience ; le plaisir, lui, et c’est bien ce que semble dire Bergson, est un bien-être essentiellement d’ordre sensible, corporel. C’est là, semble-t-il, une distinction essentielle. Mais, il ne s’agit pas de penser que Bergson déprécie le plaisir du corps au profit de la joie de l’âme. Non pas du tout, il va nous montrer que le plaisir tout comme la joie est signe, indicateur. Le plaisir a une fonction dans l’ordre naturel. C’est dire que, pour notre philosophe, l’affectif joue un rôle très important qu’il ne convient pas de négliger si l’on veut saisir la destination métaphysique de l’homme ; il prend lui-même une dimension métaphysique. Or, la distinction que nous venons de mentionner ne se place pas sur le plan simplement psychologique. Bergson, en effet, va bien plus loin, et voilà ce qu’il dit du plaisir : « le plaisir n’est qu’un artifice imaginé par la nature pour obtenir de l’être vivant la conservation de la vie; il n’indique pas la direction où la vie est lancée ». Que veut-il dire exactement ?

Le plaisir est un moyen habile et ingénieux inventé par la nature. On peut remarquer que c’est, dans ce texte, la seconde fois que l’auteur emploie ce mot « nature ». Et ici, il précise ce qu’il faut entendre par nature. Si la nature a inventé le plaisir dans le seul but que l’être vivant survive, la nature est alors définie comme l’ensemble de tout ce qui existe, comme nous l’avions noté précédemment, pour que l’être vivant puisse conserver et perpétuer l’ensemble des forces qui le maintiennent en vie, ou, ce qui revient au même, qui résistent à la mort. Comprenons bien l’idée de Bergson, en prenant des exemples simples et clairs : quand l’être humain mange ou boit, ces actes sont accompagnés de bien-être, d’un sentiment de satisfaction: qu’il est bon de manger quand on a faim et de boire quand on a soif ! N’est-ce pas un réel plaisir ? Ce plaisir, qui accompagne l’acte de s’alimenter et celui de se désaltérer, n’est-ce pas un moyen ingénieux pour perpétuer la force vitale ? et, s’il n’y avait pas ce bien-être, l’homme, tout comme l’animal, ne mangerait et ne boirait peut-être pas ! De même, le plaisir qui accompagne l’acte amoureux est peut-être le moyen naturel pour les espèces de se perpétuer. Autrement-dit, selon Bergson, le plaisir n’est pas quelque chose de gratuit, n’est pas un don, mais une « astuce » qui sert la vie elle-même. Le plaisir manifeste uniquement la réalisation d’un acte vital.

A ce caractère restreint du plaisir s’opposent la fonction globale et la finalité de la joie. Le plaisir ne donne pas à voir un but ou une intention; il possède un sens plus mécanique que la joie, qui correspond à une orientation et à une finalité. Pour Bergson, le plaisir est statique alors que la joie est dynamique; et c’est bien ce qu’il montre dans cette opposition : alors que, le plaisir « n’indique pas où la vie est lancée […] la joie annonce toujours que la vie a réussi, qu’elle a gagné du terrain, qu’elle a remporté une victoire ». Et il ajoute que « toute grande joie a un accent triomphal. » On comprend que, ce que veut nous dire Bergson, c’est que nous, hommes, nous ne sommes pas faits simplement pour survivre, conserver notre être propre et notre espèce. Il y a plus, et c’est ce qui fait la spécificité de l’homme, nous sommes faits pour vivre, Vivre avec un grand « V », plus exactement pour inventer la Vie. La vie qui gagne du terrain, qui remporte une victoire, c’est une vie qui s’invente. La joie indique la vie autocréatrice. Et si nous triomphons, c’est parce que la poussée de vie s’est accrue. On comprend ainsi la métaphore militaire, telle une armée qui a décidé de ne pas camper sur ses positions, et qui a ainsi entamé une percée et qui poussée par son élan collectionne les conquêtes et les victoires, la vie qui va de l’avant, la vie qui s’invente, l’emporte sur l’inertie d’une vie qui ne cherche qu’à se conserver. Notre joie est le signe d’un puissant élan vital, d’une invention de vie ; elle est le signe que l’élan vital l’emporte, contre la mort et l’inertie.

La partie du texte qui suit est l’aboutissement de la réflexion qui vient d’être conduite : « or, si nous tenons compte de cette indication et si nous suivons cette nouvelle ligne de faits, nous trouvons que partout où il y a joie, il y a création : plus riche est la création, plus profonde est la joie ». Si l’on tient effectivement compte, dit Bergson, de cet accent triomphal de la joie, de cette idée de succès, de réussite qui y est contenue, on comprend alors, qu’à ce moment, ce sentiment de plénitude qui est ressenti, ce sentiment total de satisfaction qui inonde toute la conscience du sujet, révèle bien quelque chose de tout à fait fondamental, à savoir que « joie » et « création » sont intimement liées. La joie est ce signe qui signifie que la vie donne à travers nous l’être et l’existence à ce qui n’existait pas. La vie de la nature à travers le créateur tire quelque chose du néant, réalise ce qui ne possédait pas d’être, élabore « ex nihilo », invente. Il y a bien, dans l’idée de « création », l’idée d’une production particulière, celle dont la vie produit la nouveauté. [La logique ou le raisonnement employés] Bergson ne nous donne pas ici seulement une esquisse de la dynamique de la vie vue de l’extérieure à travers des expériences humaines, il nous donne aussi à nous lecteur les moyens de reconnaître dans notre vie de ce dont il s’agit. L’intuition créatrice et la joie qui l’accompagnent, la plus à notre portée, concernent l’exercice de notre liberté personnelle, l’autocréation de notre personne au fil de nos choix créateurs.

Bergson se situe ainsi dans la ligne de ceux pour qui il y a une Providence dans la nature. Pour lui, cette Providence n’est pas finaliste autrement que par son incarnation humaine. Mais l’homme, lui-même, même s’il a des intentions, doit tout de même en créer les objets. La finalité, l’intention n’est qu’un effet secondaire de la création. [Illustration] Par exemple, je n’aurai un but personnel que si je me le donne en le créant. Le sens est un effet de l’élan créateur qui n’est lui-même limité et défini par aucun sens.

C’est ainsi que nous pouvons approcher cette ligne de faits non plus seulement de l’extérieur, mais comme de l’intérieur, au niveau intuitif de notre vécu même.

Si nous suivons cette intuition, avec Bergson, nous saisissons que le déterminisme, de notre caractère par exemple, est l’effet d’une liberté créatrice. Le déterminisme n’est qu’un ensemble d’habitudes nécessaires pour que subsiste l’œuvre de l’élan créateur avant qu’il ne rompe avec certaines et prolonge son œuvre de façon imprévisible. Le plaisir qui est du côté de la conservation de la vie est donc du côté du déterminisme, des habitudes nécessaires. [Réseau conceptuel] Le plaisir est la satisfaction d’une impression de manque qui sert en fait les forces à l’œuvre pour reproduire l’harmonie de l’univers en l’état. Le plaisir ne concerne pas « la direction où la vie est lancée ». La joie est l’indice chez l’homme qu’il participe à l’élan créateur. [Comparaison doctrinale avec Leibniz] Reprenons une image de Leibniz dans sa Théodicée. Il compare l’existence à un fleuve qui porte des bateaux plus ou moins lourds. Plus un bateau est lourd, plus il mettra du temps pour être à la vitesse du fleuve. On peut utiliser cette image pour comprendre ce passage sans retomber dans une vision finaliste qui sacrifie au fond la dimension créatrice que Bergson veut mettre en lumière. En fait, dans le fleuve évolutif qu’est la vie, il y a plusieurs allures plus ou moins décalées par rapport à l’allure du fleuve évolutif lui-même. Quand nous nous rapprocherons de l’allure de l’élan créateur et donc plus nous irons consciemment dans sa direction et vers sa pointe où s’efface le sens et ne demeure que l’élan, plus nous éprouverons de la joie. Cette joie sera créatrice car elle signera un bond créateur au niveau de notre vie individuelle, au niveau de notre vie familiale, au niveau de la vie économique, au niveau de la vie esthétique et culturelle et enfin au plus près de la pointe de l’élan créateur au niveau de la vie spirituelle de l’humanité.

Au niveau seulement personnel et familial, la joie se départage assez peu du plaisir. Faire un enfant et l’éduquer relève autant de la conservation de la vie que d’une création à moins d’avoir aussi atteint un niveau spirituel d’évolution. Au niveau économique nous retrouvons les valeurs de la reconnaissance et de l’appropriation qui apportent des plaisirs fugitifs et instables s’ils ne sont pas resitués au service d’une harmonie de la cité. La joie créatrice à ce niveau concerne l’entreprise qu’il a créée. La distinction entre la joie et le plaisir devient beaucoup plus nette pour le savant, l’inventeur et l’artiste. La joie créatrice existe au niveau de la recherche du savant soudain couronnée de succès, au niveau de la création de l’œuvre où l’élan créateur est ressenti. Les plaisirs de la reconnaissance et de l’enrichissement arrivent seulement à un autre moment. Le marchand ou l’entrepreneur peut confondre ces deux moments car, lorsqu’il réussit son entreprise, au même moment il s’enrichit et acquiert de la reconnaissance.

Bergson souligne alors que la création est bien au-dessus des notions de « gloire » ou d’ « admiration ». Celui qui crée est, au fond, bien au-dessus de l’éloge. Il n’a que faire des louanges. S’il est certain « d’avoir produit une œuvre viable et durable », c’est-à-dire d’avoir fait exister ce qui n’existait pas encore, c’est-à-dire encore d’être vraiment la source et l’origine d’un nouveau phénomène, alors l’éloge, le jugement favorable qu’on peut lui exprimer, et aussi la gloire, l’éclat prestigieux de la renommée, n’ont guère d’importance pour lui. L’éloge et la gloire sont, pour lui, tellement superficiels et inférieurs par rapport à la joie qu’il éprouve si intensément. Ce sentiment de plénitude a quelque chose de divin ; la création, qui est ce pour quoi nous sommes faits, nous fait participer, en quelque sorte, à la perfection divine.

Mais pour Bergson, même si la création artistique nous ouvre à une participation à la vie divine créatrice, elle montre tout de même une limite : l’élan créateur n’y demeure que sous la forme de traces figées, à peine ressentie elle s’estompe figée qu’elle est dans la trace, happée par le déterminisme répétitif d’un style. Le moment créateur s’efface alors dans le plaisir du style. On prend plaisir à reconnaître un style au lieu de ressaisir le moment créateur où le style s’est imposé. [Argument illustrant le propos] Par ailleurs, les créateurs ne sont pas forcément adaptés à la vie ordinaire tel Baudelaire qui se figure comme un albatros moqué.

[Réseau conceptuel] Seule une participation à l’élan vital à un niveau moral et spirituel reste vivante et présente dans la durée. Pour Bergson, le temps n’est pas seulement un minutage objectif, nous sommes des êtres de durée. La réalité s’accumule en nous, l’instant s’inscrit dans une durée. On peut penser à une couche qui vient s’ajouter à d’autres déjà présentes comme pour un arbre où chaque croissance s’enroule autour des croissances des années précédentes ; la forme de l’arbre dans l’instant est l’accumulation de sa durée. Mais dans le cas d’un être humain ce qui vient prolonger la durée passé ne s’ajoute pas à l’extérieur, en surface. Cela peut venir de la profondeur et modifier tout ce qui composait la durée jusque là. [Exemples illustrant le propos] Les réformateurs moraux risquent l'insulte comme Greta Thunberg ou même la mort comme Martin Luther King. Mais la joie qu'ils manifestent perdure dans la création qu'ils laissent derrière eux.

Il n’y a pas un renouvellement de la vision morale sans une conversion morale qui la précède. Si la création en est la source, elle peut même modifier un caractère : ce qui semble impossible à la plupart d’entre nous. On affirme « chasser le naturel et il revient au galop ». Si l’autocréation de soi part des profondeurs, où le naturel non réformé pourrait-il se loger ? Et en effet modifier notre caractère nécessite une profondeur qui remet en œuvre les plus vieilles couches de notre existence, les couches les plus déterminantes. Le saint ou le sage sont des exemples vivants que cela est possible. Bergson se réfère à Jésus qui, selon lui, a insisté sur des lois au service des êtres humains au lieu que les êtres humains soient asservis par des lois. L'exemple de la critique de la lapidation de la femme adultère par Jésus est éloquent. Deux autres exemples, plus proches de nous, pourraient être, d’une part, celui de Martin Luther King, militant contre la ségrégation et tout racisme aux USA et, d’autre part, celui de Greta Thunberg, une lycéenne militante pour une véritable action contre le réchauffement climatique.

Accomplir cette transformation leur permet de proposer une psychologie spirituelle qui nous permettra de nous diriger plus facilement comme eux à la pointe de l’évolution. Plus l’élan évolutif est puissant plus il agit non pas à la circonférence mais à l’origine même de notre existence où notre participation à l’élan créateur s’était mis à pécher (au sens antique de « manquer la bonne direction »).




[Conclusion – Bilan - enjeux :]

Le plaisir légitime concerne la conservation de la vie ou sa perpétuation. Il y a un plaisir illégitime qui surexploite les ressources et menace la qualité de l'avenir de l'humanité. Le réchauffement climatique résulte ainsi d’une hyperconsommation des ressources énergétiques.

Outre le plaisir lié à la satisfaction d'un désir de conservation et de perpétuation, il y a ce qui est spécifiquement humain un désir de créer qui comprend aussi celui d'inventer et de découvrir. La réalisation de ce désir de créer suscite la joie, une extension de la conscience liée à une intuition qui surmonte un problème jusque là insoluble. Par exemple, Einstein se demandait qu'est-ce qui se passerait si on chevauchait un rayon de lumière - et qui raconte cette expérience d'une intuition qu'il a eue de la relativité générale.

Bergson a ainsi pris 4 ou 5 exemples pour mieux distinguer plaisir et joie :

- le plaisir de la parentalité ne se confond pas avec la joie d'éduquer un être humain ;

- le plaisir du succès entrepreneurial ne coïncide pas avec la joie de contribuer à une révolution économique et matérielle (ceci légitime d'ailleurs un enrichissement financier qui ressort du plaisir) ;

- le plaisir du succès scientifique ou artistique n’est pas la joie d'inventer un style, de découvrir une nouvelle façon de percevoir ou joie du scientifique d'expliquer un phénomène, joie d'inventer une technologie augmentant notre pouvoir d'action ;

- la joie de réformer la société, de la rendre plus juste et plus ouverte, plus favorable à la libre création au risque même du déplaisir est le sommet de l’action créatrice qui nous donne une idée de la source de l’élan créateur de la vie qui anime la nature en constante évolution.

Ici la joie est supérieure moralement au plaisir car sa force créatrice favorise les conditions propices au droit au bonheur pour tous et à sa libre recherche. La joie créatrice du réformateur favorise un nouveau mode de perpétuation de la société qui tend à faciliter l’émergence de l'esprit créateur.

Par ailleurs, pour trouver l'ataraxie ou la vacuité qui détachent des souffrances et de la douleur, il faut en avoir le loisir, il faut du temps libre et des moyens matériels. Et donc, au final, ces autres types de bonheur dépendent tous des manifestations économiques, scientifiques, culturelles et politiques des intuitions de la joie créatrice.

La joie créatrice montre à quel point le bonheur collectif est interdépendant du bonheur personnel contrairement à une focalisation sur le plaisir qui conduit à l'égoïsme, au cynisme contemporain et au nihilisme.

Le plaisir légitime concerne la conservation de la vie ou sa perpétuation. Il y a un plaisir illégitime qui surexploite les ressources et menace la qualité de l'avenir de l'humanité : le réchauffement climatique en est un résultat frappant.





ANNEXE : Explication avec une confrontation de points de vue avec Schopenhauer :



A la question, une vie heureuse est-elle une vie de plaisirs ? Schopenhauer répond :

- Qu’il n’y a pas de vie heureuse personnelle ;

- Que le plaisir n’est qu’une diminution de la souffrance.

Bergson présente un point de vue différent. Pour lui, le plaisir est lié à la perpétuation de la vie, à sa conservation. Les plaisirs naturels en effet sont liés au fait de manger, boire, dormir, avoir des conditions physiques relativement agréables ou encore au fait de se reproduire. Bergson admet que le plaisir est lié à des pulsions aveugles. Et que limité au seul plaisir, nous ne saurions dire quel sens a la vie. Est-elle purement et simplement absurde comme un hasard désordonné. Ou faut-il se résoudre à rester ignorant devant son énigme ? Quand je mange, je suis rarement conscient d’être au service d’un équilibre organique. Dans la nature, les animaux animés par des pulsions sexuelles sont rarement conscients de participer à la reproduction de l’espèce. Certaines tortues pondent leurs œufs dans le sable et abandonnent ainsi leurs progénitures à leur sort sans que cet abandon soit conscient : elles ont juste eu la pulsion de pondre et d’enfouir leur ponte dans le sable. Chez les êtres humains certaines pulsions et certains plaisirs peuvent être destructeurs comme les plaisirs des drogues. Le plaisir est « naturel » quand il ne détruit pas la vie. Mais selon Bergson le plaisir est un artifice, une ruse de la vie pour la conserver et la reproduire. Chez l’être humain, l’artifice peut consister à prendre du plaisir mentalement avec des jeux, des fictions, etc. Le divertissement a une fonction dans la perpétuation de la vie.

Si on admet que le plaisir est en partie toujours une pulsion aveugle, on peut rester en phase avec le point de vue de Schopenhauer. Mais Bergson n’est pas d’accord sur la question de la joie avec le point de vue de Schopenhauer. Pour ce dernier, la joie est impersonnelle, elle est liée au fait de percevoir la beauté de la vie en se tenant à l’extérieur d’elle dans la paix de la vacuité. Dans la paix de la vacuité, il y a la Joie de beauté triste de la vie en tant qu’œil impersonnel en marge de celle-ci.

Pour Bergson, la joie se situe dans la vie elle-même, elle est liée à nos choix, à notre liberté personnelle. Le sens de plaisir est distinct du sens de joie, chez lui, alors que le dictionnaire les propose comme synonymes. Mais surtout le sens de joie chez lui est opposé au sens de joie chez Schopenhauer.



Remarque : ces nuances apportées dans l’usage des termes en font des concepts philosophiques, un vocabulaire spécifié dans l’usage de ce penseur-là qui n’est pas celui de cet autre.

Joie -> Schopenhauer -> impersonnelle, en dehors de la vie, liée au néant

Joie -> Bergson -> personnelle, expansion de la vie, liée à la création



Bergson prend l’exemple d’une mère joyeuse : « La mère qui regarde son enfant est joyeuse, parce qu’elle a conscience de l’avoir créé, physiquement et moralement. »

Il n’est plus seulement question des plaisirs liés à la reproduction de la vie. On peut distinguer la mise-bas des animaux au fait d’élever un enfant humain : ce n’est pas seulement l’élever physiquement mais culturellement, moralement et spirituellement.

Ici la joie n’est pas impersonnelle, elle met en relation la joie d’éduquer et d’élever un enfant avec la liberté créatrice de son éducateur/éducatrice. Cette joie est ici interne au processus de la vie qui fait que la liberté créatrice d’un enfant grandit grâce à l’attention d’une liberté créatrice adulte. Eduquer, ici ce n’est pas simplement imposer un modèle social à l’enfant dans une société où il serait un rouage obéissant : ce serait faussement se comporter comme une société animale enfermée dans des comportements innés. Sans créativité, l’intelligence humaine et donc l’intelligence d’un enfant ne peut grandir éclairée par des intuitions créatrices. Dans une société ouverte, démocratique, libérale, etc. l’enfant doit être capable de comprendre les conventions sociales mais pour être une liberté créatrice originale qui enrichira l’intelligence collective sociale.


On trouvera en cliquant ici une explication de la conférence de nombreux passages de La conscience et la vie de Bergson dont cet extrait est issu.