dimanche 16 novembre 2025

PLATON : LUMIERE SPIRITUELLE, IDEES, DISCOURS JUSTES - contrôle de cours

 PLATON : LUMIERE SPIRITUELLE, IDEES, DISCOURS JUSTES.



A – Premier pas vers les trois sortes de lumière selon les platoniciens.

1°) Dessinez-vous en train de vous regarder dans un miroir tel que vous êtes et non tel que quelqu’un d’autre vous voit. 

Je ne vois pas ici du côté de ce qui regarde le moindre visage. Le visage est là-bas dans le miroir. Mon esprit n’est pas enfermé derrière un visage.




2°) A partir de ce dessin et de ce vous voyez, dîtes en quoi votre esprit n’apparaît pas enfermé dans votre corps ? Décrivez en quoi votre corps et le monde sont contenus dans votre esprit ?
Quand je regarde l’autre, sa conscience me paraît être dans son corps. Mais ici le corps apparaît dans l’esprit avec les objets du monde, ma conscience de moi-même naît de l’extérieur en observant le miroir et en imaginant mon visage sur ma tête.

B – L’ascension érotique dans Le Banquet de Platon.

1°) Qui a initié le Socrate de Platon à cette ascension ? 
Diotime.

2°) Qui est Éros ? Qui sont ses parents ? Quel est le sens de leur nom ?
C’est un daimon, un génie (ni un ange, ni un démon). Il est le fils de Penia, Pauvreté (manque) et de Poros, Ressource (plénitude). Ainsi le désir du beau, Eros n'est ni manque ni pulsion.

3°) En quoi le désir lié à Éros se distingue de la simple pulsion sexuelle ?
Eros est amour de la beauté, amour de la perfection. Le mot utilisé par Platon, kalon en grec, signifie tout autant beauté que perfection. Eros ne concerne pas la pulsion sexuelle même si dans un premier temps ces deux désirs peuvent sembler n’en former qu’un, ils se distinguent ensuite.

4°) En quoi la grâce est-elle supérieure à toute beauté physique ?
Elle ne vieillit pas. Ou du moins elle ne disparaît pas même si le corps est abîmé.


5°) Quelle est la beauté intérieure qui produit la grâce ? Autrement dit quelle est la beauté supérieure à la grâce ?
La vertu. La vertu est aussi aussi bien citoyenne que philosophique ou encore sportive.
6°) Pourquoi Alcibiade, le plus bel homme d’Athènes, ne parvient pas à découvrir cette beauté intérieure ?
Alcibiade veut posséder la beauté de Socrate en possédant charnellement son corps. Or la beauté de Socrate est intérieure, son corps est laid. Si Alcibiade veut vraiment posséder cette beauté qu’il voit en Socrate il doit la chercher en lui-même.

7°) A partir de là donnez la vraie définition de ce qu’on appelle l’amour platonique ?
L’amour platonique n’est pas un amour sans consommation charnelle comme on le résume faussement. C’est une recherche de la beauté en soi-même à laquelle chacun des deux amants s’entraide.

8°) Quel est l’absolu auquel aboutit l’ascension érotique ? Comment le décrit Platon dans le Banquet ?
C’est la beauté absolue. Elle est immuable. C’est une lumière claire, transparente qui est source de toute vie et de toutes les beautés.

C – La caverne de Platon dans la République.





 1°) A quel moyen(s) d’illusion contemporain(s) l’illusion de la caverne fait-elle songer ?
A une réalité virtuelle comme le cinéma. Il y a une projection sur un écran.



2°) Décryptez de quoi cette illusion est l’allégorie ? A quoi correspond l’ombre ? L’ombre est une quasi absence de lumière : quelle est cette première lumière dont l'ombre est l'allégorie?
L’ombre est l’allégorie de la lumière sensible. La luminosité qui définit le contour des ombres est l’activité mentale de l’opinion.

3°) Qu’est-ce qui tient tournés les hommes vers ces « ombres » dans la réalité ? De quoi cette prison illusoire est-elle l’allégorie ?
Les êtres humains sont seulement tournés vers des réalités matériels et sont prisonniers des appétits charnels comme l’appropriation, la reconnaissance ou la sexualité.


4°) En répondant aux questions a, b, c suivantes, (d°) dites quel est le premier degré d’évasion allégoriquement décrit ?
a)       De quoi la lumière du feu est-elle l’allégorie ?
De l’activité mentale de représentation.
b)       Comment s’appellent en réalité les choses ou les objets que la lumière du feu éclaire ?
Ce sont les représentations mentales d’objets, les croyances et les valeurs.
c)        Qui sont les manipulateurs de ces objets qui provoquent les ombres ?
La société et ses préjugés mais aussi les sophistes, les manipulateurs d’opinion.
d)       Quel est le premier degré d’évasion allégoriquement décrit ? C’est-à-dire comment échapper à cette manipulation ? A quoi nous invite le philosophe ? 
C’est la réflexion critique sur les représentations, les croyances et les valeurs. Selon le philosophe, il faut questionner ses pensées pour ne plus être enchaîné et ne plus passer son temps à poursuivre les ombres du sensible. Il faut cesser d’être des consommateurs matérialistes.

5°) Défendant le point de vue platonicien, donnez un argument suggérant que nos pensées et concepts sont l’expression des idées (ou formes intelligibles) c’est-à-dire prouvez que des idées précèdent les mots qui les expriment ?


Quand je parle, j’exprime une idée. Parfois je perçois l’idée mais j’ai du mal à l’exprimer. D’autres fois, mes pensées sont insatisfaisantes et une idée apparaît et je les vois se clarifier.
Il peut y avoir expression d'une idée dans plusieurs intellects à distance et en même temps : ceci arrive aussi très souvent dans la recherche scientifique. En mathématiques, les idées n'ont aucune consistance matérielle comme l'idée de point qui n'a ni épaisseur, ni espace.

6°) En répondant aux questions suivantes, dites quel est le second degré d’évasion décrit allégoriquement lorsque le philosophe sort de la caverne ?
a)       Selon Platon, de quelle nature en réalité sont les objets éclairés par cette lumière ? Il y a un lien à faire avec la question 5°).
Ce sont les idées. Pour le philosophe ce monde des idées (ce monde des formes intelligibles) est plus réel que celui de l’intellect et bien sûr que celui des formes matérielles vers lesquelles les prisonniers sont tournés.
b)       Rapprochez cette allégorie de l’ascension érotique (question B) et dîtes quel est l’absolu symbolisé par le soleil ? Une troisième lumière est alors découverte, de quelle lumière la lumière du soleil est-elle l’allégorie ?
Le soleil symbolise la beauté divine qui rayonne à travers les belles idées.
c)        Une troisième lumière est alors découverte ? De quoi la lumière du soleil est-elle l’allégorie ?
C’est la lumière spirituelle qui est alors découverte.

7°) Pourquoi ne voyons-nous pas toutes les idées ?

La lumière spirituelle du beau absolu nous aveugle : nous sommes dans des ténèbres lumineuses lorsque nous sortons de l'obscurité et de l'ignorance. Au début nous voyons les idées par leur réverbération dans notre esprit.

D – Bilan : les trois sortes de lumière selon les platoniciens.

Pour les platoniciens, quelles sont les 3 lumières qu’on peut voir selon les platoniciens ? Indiquez-les sur le schéma suivant :

dimanche 6 juillet 2025

Une croyance en une réalité divine est-elle forcément contraire à la raison ? - Corrigé partiel

 

Une croyance en une réalité divine est-elle forcément contraire à la raison ?

 

Introduction

[Accroche :] On peut distinguer le théisme et le déisme. Du point de vue de cette opposition, être théiste, c’est adhérer à une révélation religieuse qui affirme la fausseté des autres et s’opposent à toutes les croyances qui vont à son encontre. Ainsi il arrive fréquemment que la démarche scientifique rationnelle entre en opposition avec les croyances théistes. au contraire, le déisme est une croyance au divin qui ne présuppose pas des dogmes, c’est une croyance qui se veut rationnelle. Par contre, il se peut que si le matérialisme scientifique est vrai, le déisme soit aussi une illusion au final irrationnelle.

[Présentation du sujet :] On peut donc se demander si une croyance en une réalité divine est forcément contraire à la raison.

[Analyse problématique :] On peut partir des critiques rationnelles athées de la religion. Dans quelle mesure certaines formes de théismes y échappent-elles ? Mais si on part des croyances religieuses ou spirituelles elles-mêmes, dans quelle mesure se veulent-elles rationnelles ? Le déisme des Lumières se veut éminemment rationnel et il affirme l’irrationalité du matérialisme athée. Les arguments rationnels cherchant à prouver l’existence de la réalité divine sont-ils solides ? Par ailleurs, une autre stratégie est de montrer que la raison ne peut pas tout et que cela laisse de la place à un fidéisme, c’est-à-dire une croyance qui assume son irrationalité en affirmant que la raison est victime de son rationalisme démesurée. Un courant religieux affirmera que la foi n’est pas tant une adhésion à une représentation mentale qu’une confiance.

 [Annonce du plan à faire]


 

Partie 1 : Les critiques athées de la religion montrent l’irrationalité de certaines croyances religieuses.

 

A – La critique politique marxiste et anarchiste des religions.

La critique marxiste et anarchiste des religions montre qu’elles sont souvent des idéologies qui justifient une hiérarchie sociale même aux yeux de ceux qui en sont les victimes. La religion est alors de façon ambiguë une consolation et une pression morale pour que les chaînes d’un ordre social soient sacralisées. La divin est une valorisation d’une réalité invisible qui justifie de sacraliser la réalité sociale visible.

Toutefois, les théismes bibliques sont porteurs de mouvements sociaux contre l’injustice. Par exemple, les droits de l’homme prennent source dans des courants de la spiritualité chrétienne comme les quakers ou les unitariens ou même la franc-maçonnerie. Les mouvements sociaux ont un rapport avec le millénarisme inhérent aux fois bibliques et coraniques.

 

B – La critique psychologique de la religion.

La critique psychologique de la religion a commencé avec la psychanalyse freudienne. La religion renforce le surmoi, l’intériorisation des interdits et des idéaux parentaux et sociaux. Dieu est un œil moral, un juge qui nous observe même quand la société ne le fait pas. Si la justice humaine ne nous prend en faute alors que nous sommes coupable, Dieu n’y manquera pas. Mais, à ce stade, la morale est de l’hétéronomie, on a peur du juge, du gendarme divin, on ne fait pas le bien parce que c’est le bien en toute autonomie et fidèlement à ce qui est rationnel, universalisable.

D’ailleurs, les religions condamnent souvent des mœurs qui, du point de vue rationnel, ne le semblent pas. Ainsi les religions du livre condamnent l’homosexualité, or la raison démontre que si un acte sexuel est consenti entre des adultes mûrs, il ne saurait y avoir de mal.

Pire, on peut soupçonner la religion de naître à causes de peurs enfantines irrationnelles. Le doudou, le rituel enfantin, l’ami imaginaire ne sont-ils pas à la source des éléments constitutifs de la religion ?

Plus profondément, la pratique religieuse offre des régressions car, comme fœtus dans le ventre de notre mère, nous étions à l’abri du monde et de toutes ses divisions, de son aveugle puissance destructrice, etc. Nous avons la nostalgie d’un monde fusionnel, chaud, avec ses rythmes cardiaques, etc. Freud parle de la nostalgie su sentiment océanique fœtal que les spiritualités religieuses proposent de combler. Mais cet état d’indistinction fusionnel est par excellence une régression irrationnelle.

 

C – Transition critique : Ce que manquent ces critiques athées de la religion est le mystère de l’intuition créatrice.

Ce sont des intuitions créatrices, non pas irrationnelles, mais au-delà du cours ordinaire de la réflexion, qui ont généré des forces sociales réformatrices. Les aventuriers spirituels déistes comme les philosophes évoquent des dépassements de la vie égocentrique dans une harmonie cosmique. Les platoniciens appellent à s’unir dans l’esprit à la source de ce qui existe, la source de toute beauté. Les stoïciens évoquent une participation du sage à l’intelligence de l’univers, l’intelligence divine. Ainsi les platoniciens et les stoïciens sont des déistes. Certains théistes chrétiens, juifs ou musulmans n’hésiteront pas à faire des emprunts à leurs spiritualités pour approfondir la leur. Ils accepteront alors l’idée que leur religion n’est pas vraie sur un plan littéral, mais qu’elle doit être réinterprétée rationnellement et spirituellement. C'est ainsi le déisme philosophique qui inspire un redressement herméneutique moral et spirituel des théismes.

 

Partie 2 : Certains arguments rationnels ou des expériences de conscience pourraient-ils justifier un engagement religieux ou spirituel ?

 

A – L’  argument cosmothéologique.

(Voir le cours)

Ces arguments ne sont pas absolument convaincants, ce sont des raisons de croire en un divin mais ce n’est pas une expérience du divin.

B – L’argument ontologique.

L’argument ontologique n’est pas qu’une preuve logique, c’est aussi dans sa version la plus forte, une expérience directe de méditation, une expérience d’exploration de la conscience.

On peut faire l’expérience d’une conscience infinie dans laquelle notre conscience personnelle finie se déploie.

 

C – Transition critique :

Comment interpréter l’expérience d’une conscience infinie ? S’agit-il d’une présence voilée d’un divin personnel ? S’agit-il d’une réalité divine impersonnelle ? Ou bien s’agit-il de la vacuité générée par un absolu inconscient ? Cette dernière hypothèse nous ramenant bien sûr vers des spiritualités athées.

 

Partie 3 : La foi du cœur sans être irrationnelle transcende le pluralisme spirituel et religieux.

 

A – Le cœur peut aller au-delà des limites de la raison.

Pascal propose de s’en tenir au cœur quand les limites de la raison sont atteintes. Selon lui le mathématicien pour fonder la logique fait appel à son cœur à l’encontre des déconstructions sceptiques qui voudraient montrer suspendre toute adhésion à une vérité. Mais Pascal, s’il entrevoit une puissance intuitive du cœur, n’en est pas moins pris dans les filets de son dogmatisme religieux. Il estime, par exemple, que tous ceux qui ne sont pas catholiques sont condamnés à un enfer éternel. C’est une vision à laquelle les catholiques contemporains n’adhèrent même plus pour leur majeure partie. En effet, si le divin est lié au cœur et à l’amour du prochain, comment pourrait-il condamner à un enfer éternel des hommes de bonne volonté quelles que soient par ailleurs leurs croyances.

On peut admettre que le cœur soit attiré par une forme religieuse ou l’autre, mais cette adhésion du cœur implique-t-elle que ce soit la seule vérité et qu’il faille condamner les autres ?

B – Mais un cœur ouvert n’est-il pas habité par une foi pluraliste malgré sa forme de foi privilégiée ?

Au contraire, le cœur ouvert semble assez grand pour d’une part choisir son chemin sans exclure que les autres chemins soient tout aussi bénéfique pour atteindre le sommet unique de l’amour. La rationalité peut parfois rigidifier un système, le rendre incapable dès lors de penser une autre logique possible et une autre représentation du réel tout aussi efficace et pertinente. En sciences physique, il y a ainsi aujourd’hui deux systèmes théoriques pour modéliser le réel matériel et en faire des prédictions : d’un côté la mécanique quantique et de l’autre la relativité générale initiée par Einstein.

Sans perdre son sens du discernement rationnel, une spiritualité déiste sera modeste pour accepter plusieurs chemins spirituels possibles favorisant l’ouverture du cœur. L’expérience de la conscience infinie est, par exemple, un point d’appui pour éviter de vivre centré sur son ego. Quelqu’un qui ne perd pas de vue la dimension infinie de sa conscience favorise l’ouverture de son cœur.

 

C – Ainsi la foi du cœur sans être irrationnelle transcende toujours toutes les formes, elle est une foi en la vie.

Le seul débat fondamental n’est pas tant entre spiritualités matérialistes et spiritualités déistes ou théistes. D’ailleurs, il est tout à fait possible d’envisager un matérialisme divin. Feuerbach voyait bien que le christianisme s’en rapprochait quand il affirme que Dieu s’est fait homme afin que l’homme soit fait Dieu.

Le vrai débat est entre le nihilisme et la foi en la vie. Si la vie est une poussée aveugle issue d’un absolu inconscient alors, au fond, rien n’a de sens et rien surtout ne peut prendre sens. De ce point de vue, il y a un matérialisme qui a foi en la vie et il y a des croyances religieuses qui n’ont pas du tout foi en la vie et en ce monde. Certaines critiquent le matérialisme nihiliste de l’occident mais ne prêchent que la guerre des religions et des civilisations, montrant par là leur adhésion inconsciente au nihilisme malgré leurs dires.

Le discernement de la raison n’est pas suffisant, car il y a des raisons multiples d’être nihiliste, surtout quand l’humanité menace les équilibres du vivant et quand l’humanité semble n’être qu’une forme de vie parasite.

Mais c’est là où le terme « divin » qui a l’origine signifie lumière et conscience a peut-être du sens dans une foi anti-nihiliste. Dès qu’on fige le divin dans une forme précise en rejetant toutes les autres, on perd de vue la profondeur d’une foi en la vie divine ouverte à toutes les possibilités malgré les signes contraires.

 

Conclusion de la dissertation

 

La foi n’est donc pas étrangère à la raison. Le déisme semble plus rationnel que le théisme, mais si on est ouvert au pluralisme spirituel alors il y a de la place pour des fois théistes qui pensent que le sommet du bien est accessible par diverses voies.

L’athéisme n’est pas irrationnel quand il est ciblé sur certaines formes de foi nihiliste.

Au fond, c’est le nihilisme qui est l’ennemi d’une foi authentique et des Lumières de la raison, car il est l’affirmation destructrice d’un non-sens de la vie.

Une foi authentique et une démarche rationnelle de vérité se veulent au service d’une universalisation du bien. En cela, une croyance en une réalité divine ne s’oppose pas forcément à la raison.




 

Faut-il privilégier le cœur ou la raison ? - Corrigé partiel

 

Faut-il privilégier le cœur ou la raison ?

Introduction

[Accroche :] La raison morale exige de punir tel enfant qui commet une injustice. Mais parfois on peut ressentir une bienveillance qui, sans sévir, ouvrira le cœur de l’enfant pour qu’il ressente ce qu’il n’a pas su voir d’injuste dans son comportement.

[Présentation du sujet :] Pour servir le progrès moral, par exemple, faut-il alors privilégier le cœur ou la raison ?

[Analyse problématique :] D’emblée, déjà si on se met à penser à cette question, pour être objective ou tendre à l’universel, la raison de notre réflexion doit l’emporter sur les mouvements de notre cœur. On peut soupçonner le cœur de s’aveugler et d’être un mauvais guide. Dans le domaine de la connaissance, les coups de cœur sont rarement inappropriés. Tel désir ou telle émotion qui nous semblent essentiels et nous tenir à cœur peuvent s’avérer finalement un égarement. Lorsque le cœur tourne le dos à la raison, cela ressemble souvent à une façon de justifier des envies et des préférences personnelles qu’à agir en s’appuyant sur un discernement rationnel.

Néanmoins la raison suffit-elle à agir moralement ? On peut discerner ce qui est rationnellement souhaitable et ne pas avoir cependant l’élan et l’énergie de le mettre en œuvre au moment opportun. Le cœur peut être entendu aussi comme la vertu qui donne l’élan et l’énergie dont la seule raison est dépourvue. Un scientifique sans passion pourrait-il mettre suffisamment d’énergie pour produire son travail ?

Enfin, toujours en partant d’abord de l’activité rationnelle, nous pouvons faire face à des dilemmes ou des situations que la seule raison ne permet pas de clarifier. Une intuition créatrice peut alors seule changer et transcender la perspective que l’intelligence rationnelle ordinaire ne savait pas démêler. Une tradition philosophique fait alors du cœur non pas seulement un centre émotionnel ou une vertu, mais une faculté intuitive par-delà les limites de la raison et du sentiment. N’est-ce qu’une rhétorique pour valoriser des croyances irrationnelles ?

 

 

 

 

Partie 1 : L’autonomie se fonde plus clairement sur la raison plus que sur les sentiments et les émotions.

 

A – Les sentiments et émotions morales, elles-mêmes, sont dus à un surmoi qui a intériorisé des idéaux et des interdits fruits de l’hétéronomie.

 

 

B – Par ailleurs, nos émotions accompagnent nos désirs qui sont souvent des penchants amoraux ou immoraux : les suivre c’est le serf-arbitre, le libre-arbitre se fonde sur la raison.

 

 

C – Transition critique : aucune morale n’est satisfaisante sans des sentiments moraux.

Kant lui-même admet dans sa morale déontologique que le respect est un sentiment nécessaire pour que le devoir envers soi-même prenne du sens. Par ailleurs, ses conceptions de l’autonomie et du libre-arbitre basées sur un examen de la qualité rationnelle et universalisable de nos intentions négligent le point de vue du moindre mal. Kant ignore cette autre conception rationnelle de morale qui considère une action morale pensée à partir de la minimisation de la souffrance et de la maximisation du bien-être.

 

Partie 2 : Il peut y avoir une synergie de l’intelligence émotionnelle et de l’intelligence rationnelle.

 

A – L’éthique des vertus propose une juste organisation entre raison, émotion et appétits.

 

Là où la raison déontologique propose une domination stricte de la raison sur les appétits, l’éthique des vertus considère aussi les appétits et les émotions comme une énergie nécessaire au progrès éthique. La vertu consiste à trouver un ordre harmonieux plutôt que de vivre en constant combat entre sa raison et ses appétits. L’eudémonisme est inhérent à une éthique des vertus car une lutte entre son désir et sa raison ne peut produire que de la souffrance. La pulsion est une force brute impulsive, le désir est déjà une pulsion réfléchie. Le désir réfléchi seul peut nous amener au bonheur du plaisir d’exister, au contentement d’être harmonieusement.

 

B – La vigilance réfléchie qui est une vertu centrale des eudémonismes suppose de distinguer l’émotion et le sentiment, car l’émotion trouble nos raisonnements tandis que le sentiment accroit leur objectivité.

L’émotion est étymologiquement un mouvement (motion) hors de (é-). L’émotion est un trouble de l’attention. Si je suis pris par une émotion de tristesse, je ne prêterai moins attention à la souffrance de l’autre, je ne me soucierai moins de savoir comment lui se sent. Si je suis pris de colère, mes mots ne seront plus soupesés, je peux dire des propos que je regretterai lorsque la colère tombera. Plus gravement, le désir de nier ce qui me met en colère peut me conduire à des actes de violences dommageables et irréversibles.

Le sentiment est étymologiquement lié au ressenti, à la perception des émotions, à leur observation. Un acteur produit des émotions mais n’est pas pris par elles lorsqu’il joue un rôle. Le sentiment est aussi une faculté d’expression des émotions maîtrisée. On peut produire une pensée sans y être forcément attachée, on est capable de la modifier si on le juge nécessaire du point de vue de sa perfection. De même l’intelligence émotionnelle est une production d’émotions jugées nécessaires en fonction de la situation ressentie : ce ne seront pas les émotions fictives d’un acteur,  ce seront des émotions authentiques générées pour perfectionner une relation…

 

C – Transition critique : l’attention va au-delà d’une simple synergie de l’intelligence rationnelle et de l’intelligence émotionnelle.

Le terme attention en français est synonyme de vigilance mentale et émotionnelle. La concentration suppose un focus. L’attention est une conscience défocalisée : être vigilant, c’est l’être à 360 degrés, multidirectionnellement, que ce soit sur le plan des sens, des désirs, des émotions et des idées.

L’attention est donc le fait de cultiver une perception déjà disponible mais une perception qui transcende la conscience mentale, émotionnelle, sensitive et même pulsionnelle.

Mais le terme attention renvoie aussi en français à l’idée de prendre soin des personnes, d’avoir des égards pour elles. Elle pointe une intelligence psychique, une compréhension au niveau de l’essence des personnes.

Cette intelligence et cette perception serait aussi l’ouverture à une capacité d’intuition supraconsciente. Il s’agit encore de conscience, mais elle est inconsciente pour une conscience ordinaire. Car la culture de l’attention nous rend de plus en plus éloigné d’un vécu ordinaire. Cette intelligence supraconscient est autre chose que cette vie ordinaire qui se résume à un enchaînement de pensées plus ou moins cohérentes les unes avec les autres et à des traversées de vagues émotionnelles et pulsionnelles plus ou moins intenses et gérables.  En cultivant l’attention, se découvre le cœur. Ce serait le noyau de concentration naturelle de l’attention mais aussi l’espace propice à l’intuition créatrice.

 

Partie 3 : Le cœur en tant que faculté intuitive n’est pas un rejet de la raison (une misologie) mais son dépassement.

 

A – « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point. », Pascal

Pour Blaise Pascal (F, 17ème) qui affirme que « le cœur a ses raisons que la raison ne connait point », le cœur aurait un accès privilégié à des intuitions, des principes évidents plus fins face à une morale rationnelle. Chez Pascal, le cœur s'inscrit dans la tradition chrétienne. Il est chrétien, catholique et janséniste. Pour lui, le cœur est corrompu par le péché originel d’Adam et Eve. Pascal surenchérit sur la théorie d’une transmission du péché originel à partir de sa lecture d’Augustin d’Hippone. Et il justifie là une foi au contour plutôt du côté du fidéisme et de tentations misologiques. Selon les jansénistes, en effet, la majorité des Hommes va finir en enfer et seule la grâce de Dieu peut les en sauver à condition qu’ils embrassent la foi chrétienne catholique. Le jansénisme estime aussi qu’il faut souffrir pour réussir à attirer la grâce de Dieu.

Ainsi l'approche du cœur proposée par Pascal est donc marquée par la religion et un mouvement religieux critiquable. A-t-elle, malgré tout, une portée universelle ?

Plusieurs philosophes des Lumières ont repris l'héritage de Pascal.

Deux grands philosophes pensent « tout contre » Pascal : Voltaire et Rousseau.

Ils sont contre Pascal car, selon eux, la spiritualité ne doit pas dépendre d'une révélation religieuse. Ils sont philosophes défendant l'autonomie rationnelle, on ne doit pas être soumis à l'autorité d'une tradition. La foi chrétienne catholique dont Pascal fait la condition de l’éveil du cœur risque de s’avérer un fidéisme complice d’une misologie.

Dans ses Pensées, dans le fragment 110 (édition Lafuma), Pascal avoue d’ailleurs qu’il aurait préféré un monde ne nécessitant pas l’usage du raisonnement :

« Cette impuissance ne doit donc servir qu’à humilier la raison, qui voudrait juger de tout, mais non pas à combattre notre certitude, comme s’il n’y avait que la raison capable de nous instruire ; plût à Dieu que nous n’en eussions au contraire jamais besoin et que nous connaissions toutes choses par instinct et par sentiment, mais la nature nous a refusé ce bien »

La faiblesse de l’attachement à la raison au profit de l’attachement à sa croyance aveugle en partie Pascal sur le cœur. Par son dogmatisme religieux, il en manque l’ouverture à l’autre. Chez les Lumières, on distingue le déisme où on croit en Dieu, mais auquel on accède sans se limiter à un texte sacré, sans se soumettre à une autorité religieuse et le théisme, selon lequel la religion consiste à se lier à une tradition, à des textes sacrés et à se soumettre à des autorités.

Pour Voltaire, déiste nourri de spiritualité chrétienne, il n'y a pas d'amour du prochain, s'il n'y a pas un minimum de tolérance. Tolérer, ce n'est pas aimer, mais parvenir à supporter quelqu'un qui nous est difficilement supportable. Pour Voltaire, on doit pouvoir défendre la liberté de pensée de gens avec qui nous ne sommes pas d'accord. D’ailleurs, la pluralité des points de vue favorise la liberté et la qualité de la réflexion. La tolérance est une vertu préparatoire à l'amour qui ne peut être qu’une ouverture inconditionnelle à autrui.

Il ne faut pas cependant confondre la vertu de tolérance et le droit à la liberté d'expression. La limite de la tolérance est une compromission avec l'injustice qu’on laisserait faire.

B – La bonté du cœur est naturelle, la bonne éducation ne la dénature pas.

Rousseau critique la notion de péché originel comme tâche ou souillure héréditaire intrinsèque. Pour lui, l'homme est bon par nature, c'est la société qui le corrompt.

Dans La profession de foi du vicaire savoyard, un passage de l’Emile, livre IV, Rousseau décrit la conscience morale du cœur.

Dans ce passage, Rousseau présente sa théorie de la religion. Il présente une voix du cœur qui est donc le fruit d’une sécularisation puisqu’héritée du théisme sans y souscrire. Pour lui, le sentiment moral est naturel, si on ne dénature pas les enfants dans l'éducation. Entendre la voix du cœur est une question de nature humaine et non pas de religion révélée.

La chance d'avoir une autonomie est plus grande chez l'enfant quand la violence physique n'est pas utilisée. La soumission à des autorités et à des traditions passe souvent par la violence comme on peut l’observer encore aujourd’hui dans certaines pratiques religieuses.

 

Pour Rousseau, la morale ne nécessite pas un intellect surdéveloppé. La morale n'est pas liée à une pensée intellectuelle subtile, c'est une évidence qu'on trouve dans son cœur, si on n'a pas été dénaturé.

Rousseau nous donne une idée de conscience morale en pointant une situation où elle est repoussée. Pour lui, en effet, quand on cherche des justifications, on est en train de faire du mal. La justification de soi cache souvent le mal. Quand je fais le bien, j’ai rarement le besoin de me justifier.

Pour Rousseau, l'amour de soi nous permet d'entendre notre cœur, contrairement à l'amour propre. L’amour propre est un amour qui soit se surestime, soit se sous-estime mais qui n’est pas capable de sincérité sur nos imperfections et nos perfections. Si j'arrive à m'aimer moi-même de manière juste, j'arriverai à aimer les autres plus justement, indique Rousseau.

Les désirs sont parfois très égocentriques, et on va prétendre qu'ils sont naturels. Pour Rousseau, la conscience morale est la voix de l'âme, tandis que les passions (désirs vains) sont la voix du corps.

Ceci fait écho à l’approche de Platon, pour qui Eros est la voix de la conscience morale. Eros est « désir » de la beauté, aspiration à la perfection consciente en opposition au « désir » appétit, à la soumission à une mécanique pulsionnelle.

Déjà chez les animaux émerge une capacité d’empathie et de compassion. La moralité n'est pas un privilège humain, elle existe déjà en germe dans la nature. Les observations de Rousseau préfigurent l'éthologie, l’étude du comportement animal aussi bien que ce qui deviendra l’anthropologie. On sait grâce à la science éthologique que de nombreux mammifères ont un sentiment moral. La morale a pour origine l’instinct, en tant que régulation automatique des pulsions. Chez les loups, les pulsions d’agressivité sont ainsi régulées par des signaux qui calment le vainqueur d’un combat. Chez beaucoup d’animaux, l'instinct régule les appétits. Chez les animaux plus évolués, le cœur comme illumination intuitive se substitue peu à peu à l’instinct comme régulation automatique. La raison est en quelque sorte un pont entre la régulation instinctive automatique et une illumination intuitive du cœur qui elle transformerait et sublimerait l’énergie des pulsions.

Pour Rousseau, le désir pour ce qui est beau et les désirs appétits sont rendus confus à cause des valorisations sociales de l’avoir au détriment de l’être, de l’apparaître ou du paraître au détriment du naturel. C’est pourquoi la voix du cœur s’entendra davantage, selon Rousseau, si on se libère par la sincérité et le rapprochement avec la nature.

C – Le cœur n’est pas qu’une illusion due au surmoi.

Mais grâce à l’appui des distinctions conceptuelles, on peut encore aller plus loin pour faciliter une illumination du cœur. Car il s’agit non seulement de se libérer du joug du déterminisme des pulsions mais plus globalement du subconscient qui comprend aussi un surmoi qui empêche une pleine et entière autonomie. Une telle autonomie s’ancrant dans une réalisation du cœur suppose une véritable intelligence émotionnelle autant qu’une intelligence intellectuelle.

Le stade du miroir implique la reconnaissance de soi aussi bien qu’une intériorisation du regard d’autrui avec ses idéaux et ses interdits. Le stade du miroir implique u apprentissage par mimétisme : je m’identifie au reflet auquel l’autre m’identifie sur le miroir. Le mimétisme est une opération centrale lors de tous nos apprentissages mais il amène à des illusions égocentriques et à une concurrence mimétique. Le surmoi intériorise certains interdits limitant la concurrence mimétique, mais il en valorise souvent certains aspects au détriment d’un cœur et d’une bonté authentique.

Avec le stade du miroir, nous avons intériorisé une confusion entre le point de vue en troisième personne et le point de vue en première personne. Nous avons été chosifié par le point de vue intersubjectif. Mais cette chosification qui a mis en nous un surmoi avec ses déterminations n’a rien de définitif. Nous ne sommes pas condamnés à une confrontation avec l’autre. Nous ne sommes pas condamnés à être le moi haïssable dénoncé pour son incapacité à accueillir l’altérité de l’autre et toujours vouloir chosifier l’infini du visage de l’autre. C’est parce que nous-même sommes chosifiés en tant qu’ego et que nous vivons ainsi dans une intersubjectivité chosifiante que nous trahissons l’infini que découvre le visage de l’autre.

Le surmoi est une surimposition de la conscience au même titre que l’ego égo-centrique : la réalité première de la conscience morale ou de l’ouverture du cœur est une relation entre un visage et une conscience infinie en première personne.

Avoir une âme, c’est redonner la place à cette relation originaire, c’est s’écarter de la relation entre autrui et notre conscience infinie qui précède toute relation personnelle entre nous et autrui. C’est aussi et en même temps trouver notre relation authentique avec cette même conscience infinie.

Trouver le cœur pour notre individualité, ce serait alors trouver le sens vrai de notre individuation. L’intuition créatrice ne se cantonnerait plus à des moments de grâce, elle deviendrait une manière d’être qui s’avèrerait le devenir en perfection de notre âme ainsi qu’une participation consciente à l’évolution du vivant.

 

 

Conclusion